Il y a aussi Eddy*, qui loge à Palm View depuis la mort de son compagnon, qui était acteur. Ses grandes mains constellées de taches de peinture et son tableau abstrait feraient presque oublier ses yeux timides : « l'art rassemble tout le monde, c'est un endroit tranquille : j'essaie de travailler sur le ciel, la nature ». Entre les murs de cette bâtisse bordée de palmiers, Eddy a trouvé une aide sociale, une aide médicale et surtout une façon de lutter contre l'isolement, dans un contexte où il n'y a pas à se cacher. « J'ai même appris à me créer un compte Facebook et à regarder les réseaux sociaux, pour voir s'il y a du travail », ajoute le souriant bonhomme. [caption id="attachment_8775" align="alignnone" width="1000"] Eddy remballe © Eugénie Baccot (Divergences)[/caption]

Hollywood, « une grande famille » qui aide quotidiennement les précarisé.e.s du cinéma

Depuis 1998, la maison de Palm View offre un logement très peu cher, des activités et une communauté en plein centre de Los Angeles à une quarantaine de salarié.e.s pauvres de l'industrie du cinéma, porteurs et porteuses du VIH, des hommes en très grande majorité. « Le besoin de se retrouver ensemble est né à la fin des années 90, quand la crise du sida était à son maximum. Dans l'industrie du divertissement, les gens mourraient les uns après les autres et les survivants étaient délaissés. C'est pour cela que la maison a été créée. Et certains des premier.e.s locataires sont toujours là ! » explique Lara Green. La jeune femme est assistante sociale de l'Actor's Fund, un organisme associatif fondé en 1882 qui travaille en cheville avec les grands syndicats d'Hollywood pour palier les défauts inhérents à ce secteur : instabilité de l'emploi, revenus inégaux, isolement affectif, traitements inégalitaires. « Être ensemble ici ça aide à gérer le trauma de la survivance, certains se sentent coupables d’être vivants », analyse la jeune femme. Sur Wilshire Boulevard, à quelques minutes de voiture de Palm View, les locaux de la SAG-AFTRA, premier syndicat de la profession avec plus de 160 000 membres en imposent. La Guild, dont Ronald Reagan fut l'un des présidents, est le premier supporter de l'Actor's Fund. C'est au quatrième étage que Lara Green accueille tous les jours ses client.e.s de tous âges avec un sourire radieux, elle travaille sur de nombreux programmes d'aide à courts ou long terme : jobs alimentaires, coaching, budgets, gestion d'image, addictions, problématiques de santé, toute aide est envisageable à qui la requiert. Après avoir travaillé dans le secteur de la jeunesse, elle gère aujourd'hui les destins particuliers de tous.tes les chassé.e.s du rêve américain, qui vivent tant bien que mal avec des horaires à rallonge, des vies de familles en morceaux, des revenus inégaux, des crises d'ego... « La situation est particulièrement rude pour les femmes de plus de cinquante ans, car l'industrie souffre d'un gros problème d'âgisme et peut les pousser à prendre des mesures extrêmes et coûteuses ». L'association s'est même battue avec ses clients dans le cadre d'une loi californienne présentée en 2016 pour supprimer la mention d'âge sur la base de donnée IMDB (International Movie Data Base).
« Nombre d'interprètes restent encore dans le placard, ce qui nourrit à long terme des souffrances morales »
Jan-Kees van der Gaag, superviseur des services sociaux de l'Actor's Fund, enfonce le clou : « le racisme et l'homophobie sont aussi des problèmes majeurs : les latinos sont toujours castés pour être gangsters et nombre d'interprètes restent encore dans le placard, ce qui nourrit à long terme des souffrances morales. Hollywood reste très conservatrice. » Avec des dons (principalement internes à la profession) ayant avoisiné les 24 millions de dollars en 2015, l'association parvient à maintenir les gens à flot. « Pour ceux qui ont la chance d'être donateurs, c'est un peu comme faire perdurer l'esprit de famille qui existe sur un plateau de film », explique Jan-Kees van der Gaag. [caption id="attachment_8774" align="alignnone" width="1000"] Le foyer Palm View est installé en plein coeur de la ville © Eugénie Baccot (Divergences)[/caption] [caption id="attachment_8784" align="alignnone" width="1000"] Dans la salle vidéo, un siècle vous contemple © Eugénie Baccot (Divergences)[/caption]

Être ensemble quand on vient d'un milieu gayphobe et sérophobe

« Ce qui se passe à Hollywood reste à Hollywood », nous sort Eddy en remballant sa grande toile, portant un signe peace & love. Costumier, Eddy se sent en sécurité dans sa petite communauté de Palm View, mais pour lui c'est loin d'être une victoire : « Je suis dans un placard, dans un placard », explique-t-il.  « Je n'ai jamais trop eu le sens de la communauté, parce que ma première communauté m'avait trahi », raconte Eddy en se souvenant du passé, de sa famille dans la campagne profonde. « J'ai contracté le sida la première fois que j'ai fait l'amour avec un garçon, ma mère m'a outé devant toute la communauté pour attirer la pitié sur elle. Je suis arrivé à Los Angeles à la fin des années 80 et c'était le rêve à West Hollywood, et puis les gens ont commencé à disparaître...». Triste, le monsieur balance entre deux réalité : d'un côté le divertissement le pousse à cacher son homosexualité ou son statut sérologique pour continuer de travailler (« une hypocrisie généralisée », selon lui), et le fait qu'il se sente soutenu par un système de solidarité propre à Hollywood (« Elizabeth Taylor nous a tellement aidés »). Un poids, deux mesures. En effet, depuis longtemps, ils sont peu nombreux, les acteurs ouvertement gay dans le divertissement américain, encore moins nombreux ceux qui ont dévoilé leur séropositivité. Derrière les caméras, c'est encore plus compliqué. Attablé comme un pilier de bar, David Nash est descendu de son petit studio pour discuter avec ses compères, mais peindre, hors de question. Le patriarche était danseur et chanteur, il a travaillé avec Gene Kelly, Ginger Rogers et Maurice Chevallier, et il a fait le tour du monde, dansé au Lido... Il loge à la maison depuis le début, dans le même petit studio encombré de souvenirs. « Tout a changé depuis cette époque, au début les gens mourraient en masse, on perdait 4, 5, 6 personnes par an. Avec les traitements, aujourd'hui, on pleure un locataire par an. L'autre jour, je marchais sur un trottoir à Santa Monica et c'était écrit "baisez sans peur, PrEP en vente ici"... c'est fou non ? », ponctue le monsieur dans une tentative de Français.
Christopher montre fièrement ses portraits d’hier, quand il était sosie de Marilyn Monroe dans « la Cage aux folles »

Le cheveu couleur licorne, Christopher Morley parle en chantant, ou chante en parlant. Il est arrivé dans la salle commune pour le fromage, mais aussi parce qu'il a entendu que des journalistes étaient à la maison. C'est pour cela qu'il s'est maquillé. Il nous amène dans son studio tout bleu, et prend la pose comme il l’a toujours fait, avec ses deux chats blancs. L'homme de cabaret montre fièrement ses portraits d’hier, quand il était sosie de Marilyn Monroe dans la grande revue de la Cage aux folles, à West Hollywood.

C'était la fin des années 80, et la période faste pour lui : il avait aussi eu des petits rôles dans les séries Roseanne et General Hospital - « curieusement, je jouais toujours des hommes travestis qui étaient criminels », précise-t-il avec cynisme - et jonglait avec les missions de costumier. Et puis un jour de 1992, tout a changé. Les émeutes de Los Angeles ont eu raison de la revue. « J'ai perdu mon travail fixe et comme beaucoup j'ai contracté le sida, je n'avais plus que le bottin pour m'essuyer les fesses. Sans aide, je serais mort sur le trottoir ». 

Il se tourne alors vers l'Actor's Fund, et grâce à des programmes financiers et psychologiques spécifiques, Christopher a pu continuer de travailler. Cela fait quatre ans qu'il vit dans son petit deux pièces qu'il paie 200 euros, et c'est l'organisation qui finance ses frais médicaux. Le septuagénaire foldingue a suffisamment d'énergie pour s'occuper de ses chats, faire des « numéros d'arts » et même tenter des auditions. Un miracle qui n'est dû qu'à une tradition de solidarité propre à Hollywood.

[caption id="attachment_8596" align="alignnone" width="1300"] Christopher Morley marche dans le foyer Palm View © Eugénie Baccot (Divergences)[/caption] * Les prénoms ont été changés à la demande des témoins Les photos de ce grand reportage ont été réalisées au printemps 2017 par Eugénie Baccot du collectif Divergences" ["post_title"]=> string(95) "Immersion au foyer de Palm View, un havre de paix pour les séropositifs précaires d'Hollywood" ["post_excerpt"]=> string(318) "Acteurs, costumiers, décorateurs, ils ont connu l’âge d’or à Los Angeles, avant d’être touchés de plein fouet par l'épidémie du sida. Aujourd’hui ils sont une quarantaine, de vieux surtout, de jeunes parfois, à vivre dans une maison, Palm View, grâce à la solidarité du milieu du cinéma. Reportage." ["post_status"]=> string(7) "publish" ["comment_status"]=> string(4) "open" ["ping_status"]=> string(6) "closed" ["post_password"]=> string(0) "" ["post_name"]=> string(24) "palm-view-hollywood-sida" ["to_ping"]=> string(0) "" ["pinged"]=> string(0) "" ["post_modified"]=> string(19) "2019-06-03 17:15:04" ["post_modified_gmt"]=> string(19) "2019-06-03 15:15:04" ["post_content_filtered"]=> string(0) "" ["post_parent"]=> int(0) ["guid"]=> string(30) "https://www.komitid.fr/?p=8589" ["menu_order"]=> int(0) ["post_type"]=> string(4) "post" ["post_mime_type"]=> string(0) "" ["comment_count"]=> string(1) "0" ["filter"]=> string(3) "raw" } [5]=> object(WP_Post)#15268 (24) { ["ID"]=> int(15252) ["post_author"]=> string(1) "6" ["post_date"]=> string(19) "2018-09-03 16:57:15" ["post_date_gmt"]=> string(19) "2018-09-03 14:57:15" ["post_content"]=> string(2447) "Les paillettes, toujours plus fortes que les mitraillettes. À une quarantaine de kilomètres au nord de Naples, dans la ville de Castel Volturno, un collectif d'activistes a pu récupérer une maison saisie des mains de la mafia locale, la Camorra, afin de la reconvertir en lieu de convivialité et de solidarité queer. Cette villa de 300 m2 deviendra un centre LGBT+ qui permettra d'organiser de nombreux événements militants ou festifs. Elle pourra même, grâce à ses nombreuses chambres, accueillir des personnes LGBT+, « jeunes et moins jeunes » en détresse précise 360° . Le collectif LGBT+ -par ailleurs très impliqué sur les questions de migration- Rain Arcigay, basé dans la région de Caserte, a pu signer un contrat de 20 ans avec la municipalité. Un petit miracle d'ironie du sort qui s'est produit après que ses membres aient remporté un appel à projet lancé par la ville, en présentant la belle utopie de cette immense maison arc-en-ciel au doux nom de Centro LGBT del Mediterraneo (Centre LGBT de la Méditerranée).

De mafia à famille choisie

Dans un communiqué, Gabriele Piazzoni, secrétaire national d'Arcigay, a déclaré : « En raison de sa sombre histoire, ce bâtiment était synonyme de la puissance excessive de la mafia dans notre pays mais aujourd'hui, grâce à l'appui du maire et de l'ensemble du conseil municipal, l'histoire avance et cette maison est en passe de devenir un symbole à l'opposé du crime organisé et d'une communauté qui se reconstruit sur ses propres cendres en matière d'inclusion, d'acceptation, de solidarité et de respect des autres. » Pour aller au bout de ses ambitions et monter ce lieu de vie unique, Rain Arcigay a également lancé une campagne de financement participative en ligne." ["post_title"]=> string(66) "En Italie, l'ancien QG d'un groupe mafieux devient un centre LGBT+" ["post_excerpt"]=> string(136) "Voilà une reconversion surprenante et rassurante pour une bâtisse à l'histoire sanglante. On adore ce happy end couleur arc-en-ciel !" ["post_status"]=> string(7) "publish" ["comment_status"]=> string(4) "open" ["ping_status"]=> string(6) "closed" ["post_password"]=> string(0) "" ["post_name"]=> string(69) "italie-ancien-qg-dun-mafia-devient-un-centre-lgbt-association-arcigay" ["to_ping"]=> string(0) "" ["pinged"]=> string(0) "" ["post_modified"]=> string(19) "2018-09-03 16:57:15" ["post_modified_gmt"]=> string(19) "2018-09-03 14:57:15" ["post_content_filtered"]=> string(0) "" ["post_parent"]=> int(0) ["guid"]=> string(31) "https://www.komitid.fr/?p=15252" ["menu_order"]=> int(0) ["post_type"]=> string(4) "post" ["post_mime_type"]=> string(0) "" ["comment_count"]=> string(1) "0" ["filter"]=> string(3) "raw" } [6]=> object(WP_Post)#15273 (24) { ["ID"]=> int(1660) ["post_author"]=> string(1) "5" ["post_date"]=> string(19) "2018-03-06 15:11:08" ["post_date_gmt"]=> string(19) "2018-03-06 14:11:08" ["post_content"]=> string(2106) "« Nous sommes invisibles, personne ne sait qu'on existe ». À 85 ans, Samantha Flores semble avoir mille vies dans la poche de sa robe fleurie. Née en 1932 à Veracruz, elle est présidente de l'association « Laetus Vitae » (en latin, la vie heureuse) qui aide les porteurs et porteuses du VIH, et les personnes LGBT+. La grande dame au sourire malicieux vient de créer le premier lieu d'accueil pour les personnes LGBT+ de plus de 60 ans, à Mexico, une ville refuge dans un pays pourtant violent. Les personnes âgées constituent, selon elle, une population particulièrement susceptible de subir des discriminations et de souffrir d'isolement familial. Voire de retourner dans le placard d'où elles sont éventuellement sorties. https://youtu.be/EWcWKektMN8

Appel à la solidarité

La dame se bat depuis 22 ans pour les personnes LGBT+ et les gens vivant avec le VIH. Pour son centre, Samantha Flores n'a pas hésité à demander de l'aide à ses concitoyens et concitoyennes via une plate-forme de dons en ligne. L'activiste ne veut laisser personne de côté et propose des hébergements gratuits. « Il existe ce type de maison en Uruguay ou en Espagne, mais elles sont destinées aux gens très riches ». Son but : offrir un lieu de vie pour « d'un côté créer une communauté, une famille avec une meilleure qualité de vie, et, d'un autre côté, créer une prise de conscience et faire que ce groupe humain vulnérable, brille de nouveau ». Si la maison (d'une capacité de 10 hébergements) fonctionne bien, la vétérante de la lutte promet d'en ouvrir dans d'autres états du Mexique." ["post_title"]=> string(52) "Un refuge pour les personnes âgées LGBT+ à Mexico" ["post_excerpt"]=> string(144) "Dans la capitale mexicaine, l'activiste trans Samantha Flores vient d'ouvrir le premier lieu pour accueillir les personnes LGBT+ vieillissantes." ["post_status"]=> string(7) "publish" ["comment_status"]=> string(6) "closed" ["ping_status"]=> string(4) "open" ["post_password"]=> string(0) "" ["post_name"]=> string(34) "refuge-personnes-agees-lgbt-mexico" ["to_ping"]=> string(0) "" ["pinged"]=> string(0) "" ["post_modified"]=> string(19) "2018-05-08 17:24:13" ["post_modified_gmt"]=> string(19) "2018-05-08 15:24:13" ["post_content_filtered"]=> string(0) "" ["post_parent"]=> int(0) ["guid"]=> string(29) "http://www.komitid.fr/?p=1660" ["menu_order"]=> int(0) ["post_type"]=> string(4) "post" ["post_mime_type"]=> string(0) "" ["comment_count"]=> string(1) "0" ["filter"]=> string(3) "raw" } } } -->

Voici Darcelle XV, la doyenne des drag queens américaines

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A 87 printemps, Darcelle XV n'a pas lâché son dernier claquement de langue. Rencontre avec une légende...

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Voici Darcelle XV, la doyenne des drag queens américaines - Style Insider / Facebook

C’est en 1967 que Walter Cole enfile une robe pour la première fois, et c’est aussi l’année où il rachète la Demas Tavern à Portland, dans l’Oregon. Deux ans, un coming out gay et un divorce plus tard, la drag queen Darcelle XV est une performeuse accomplie, qui règne sur son propre lieu de fête et de création communautaire : l’ancien bar à bière est devenu le Darcelle XV Showplace. Et dans les années 70, ce rendez-vous queer est devenu culte.

Aujourd’hui encore, le quartier général de cette vénérable diva accueille plusieurs shows de drag queens par semaine, dont le sien. « Pas mal à 87 ans ! », lance Darcelle au micro de Style Insider, qui a réalisé son portrait vidéo.

Durant l’interview vidéo, qui détaille sa mise en beauté et dévoile quelques secondes de ses audacieuses prestations sur scène, Darcelle XV se montre aussi plus sérieuse. Enveloppée dans une scintillante tenue bleu électrique, la pimpante vieille dame raconte en effet la manière dont elle a, à l’aide de l’organisation Imperial Sovereign Rose Court, participé à de massives levées de fonds pour la lutte contre le sida, durant les heures les plus sombres de l’épidémie, dans les années 80. De nos jours, elle utilise encore fréquemment son personnage et son bar comme plateformes pour des œuvres caritatives, par exemple pour des dons de jouets aux enfants issu.e.s de familles précaires.

Et, outre la fascination que nous procure la flamboyance de Darcelle XV, présentée comme « la plus vieille drag queen d’Amérique », on retiendra également un important conseil beauté de l’artiste. N’en déplaise à Cristina Cordula et à Michelle Visage, celle qui a toujours cousu ses propres tenues pour être sûre qu’elles lui aillent en raison de sa morphologie recommande… d’en faire trop. « J’ai cette théorie : le plus on en met, le moins on voit les petites imperfections d’une autrement parfaite drag queen » : si c’est le secret de sa forme olympique, on prend !