Dans nos placards queers (4/4) : créer son dressing quand on est un homme trans
Comment faire pour changer de dressing sans exploser son budget ? Entre personnes trans, des systèmes de trocs de binders et de partages de vestiaires se sont mis en place. Des alternatives solidaires qui permettent de créer du lien et trouver des ressources pour vivre sa transition.
« Je ne le cache pas, j’attends la fin de la semaine avec impatience », se livre Shane, 55 ans, au téléphone. Il est sur le point de recevoir son premier binder. « Quelqu’un qui vient de faire sa mammectomie me l’a vendu. Je vais le recevoir par la Poste » explique-t-il. Shane a trouvé le précieux binder, grâce une annonce sur un groupe Facebook dédié aux hommes trans (FtM). « Je n’ai pas une poitrine énorme, mais la dysphorie est bien présente », précise-t-il. Comme de nombreuses personnes trans, non-binaires ou androgynes, Shane ressent le besoin d’utiliser un binder, une brassière qui lui permet de comprimer sa poitrine.
En France, on ne peut pas les acheter dans des boutiques de prêt-à-porter classiques. Il faut opter pour des modèles exportés. « Les binders les plus en vue, ce sont les GC2b et les Underworks », explique Clément, étudiant de 18 ans. La compagnie américaine Gc2b, crée par des personnes trans elles-même, propose différents modèles de binders, pour une trentaine de dollars. « Avec l’envoi, ça tourne autour de 40 euros et lorsque l’on est jeune, c’est une dépense importante » poursuit le jeune homme, qui fait des études de sciences-politiques.
Il est conseillé, en plus, de disposer d’au moins deux ou trois binders, pour pouvoir alterner. Un vrai investissement. Clément raconte ainsi n’avoir jamais acheté de binder « lui-même » : « Je n’ai fait que de la récupération », précise-t-il.
Dénicher sur le web
Les réseaux sociaux permettent d’accéder facilement à des communautés FtM. Twitter est très prisé par les jeunes qui se troquent leurs binders.« C’est souvent gratuit ou à prix réduit. Bien que usé ou détendu c’est toujours en état, alors autant passer par là », détaille Clément. Mais des petits soucis logistiques se posent : ceux qui veulent acheter habitent parfois loin, tandis que ceux qui donnent veulent éviter de payer les frais de port. Alors, Clément a eu l’idée de jouer le rôle de relais entre ceux qui cherchent des binders et ceux qui en donnent.« Avec mon ami Elias, on se débrouillait à deux pour récupérer les annonces de dons et les annonces de recherche », détaille-t-il.
Clément, jeune homme trans, participe à des bourses et des dons de vêtements et de binders – Photo Simon Lambert pour Komitid
Le duo organise des remises en main propre à Paris. Le jeune étudiant ne perçoit pas le geste comme un acte à proprement parler « militant ». « C’est seulement une manière d’aider les personnes qu’on a été avant. J’ai eu de l’aide dans le passé, j’ai apprécié, et j’ai trouvé ça normal de faire ce que d’autres ont fait pour moi », explique-t-il. En même temps, passer un binder de la main à la main permet aussi de protéger de jeunes trans, qui n’ont pas encore fait leur coming out et ne peuvent pas recevoir de colis chez eux.
« Au cœur de l’expérience queer, il y a le besoin de transmission. Le don de vêtement est une façon de se parrainer »
Une culture communautaire de la transmission
« Au cœur de l’expérience queer, il y a le besoin de transmission. Le don de vêtement est une façon de se parrainer », analyse Maxime Donzel, l’auteur de Dress code : le bon vêtement au bon moment. Marquée par la crise du sida, la communauté LGBT+ est toujours traversée par des enjeux de mémoire et de conservation. Lors des Universités Européennes des homosexualités, un évènement LGBT historique à Marseille, Maxime Donzel raconte qu’une « fringothèque » avait été mise en place. « C’était un espace dédié aux vêtements, où les personnes queers pouvaient se servir », explique-t-il. « C’était assez génial, il y avait des possibilités d’essais, de prise de risque, des personnes trans pouvaient essayer des vêtements et s’en échanger ».
Le lieu permettait d’y aller « à son rythme », en échangeant avec des personnes aux parcours similaires. Cette forme de parrainage est toujours très présente dans les parcours individuels trans. Yury, 32 ans, a pu bénéficier de l’aide d’un ami FTM, qu’il a rencontré sur un groupe Facebook. « Il m’a encouragé à m’installer dans sa ville, et a répondu à beaucoup de mes questions. Il m’a donné son binder, dont il n’avait plus besoin, et aussi beaucoup d’habits. » Avec la transition hormonale, Yuri a connu de nombreuses variations de poids et de taille. « Je suis passé du XS au M, ce n’était pas évident d’en acheter tout le temps », explique Yury. Grâce à la générosité de son ami, il a pu se concentrer sur son fastidieux parcours administratif et médical.
Dans son Rapport 2019, l’association SOS homophobie a rapporté 218 cas de transphobie. Dans 85% de ces cas, la personne trans a été rejetée par son entourage. Bien que sans doute sous-évalués, ces chiffres laissent supposer la forte prégnance de la transphobie à l’intérieur des cercles familiaux. Sans appui matériel, en difficulté pour obtenir des papiers conforme à leur identité de genre, les personnes trans peuvent parfois se trouver démunies. Sur le web, en récupérant des binders, elles peuvent trouver en même temps des interlucteurs.trices avec qui partager conseils, expériences, ou même nouer des amitiés. « Lorsque j’ai eu besoin d’un binder, en 2018, une personne que je ne connaissais pas m’en a fait don, et aujourd’hui on est très bon amis ! », appuie Clément.
L’importance des associations
Pour perpétuer cette culture de la transmission de vêtements, les structures militantes LGBT+ jouent aussi un grand rôle. Shane est bénévole au sein du groupe trans d’Aides à Perpignan.Une fois par mois, l’association organise des réunions avec des échanges de vêtements : « J’ai donné les miens, qui n’étaient pas très très féminins, et j’ai récupéré des pulls et des tee-shirts. » raconte-t-il. De son côté, à Rennes, l’association LGBTI Iskis (refuge en suédois) semble bien porter son nom. Eden, un étudiant trans et non-binaire de 17 ans, raconte qu’un pendoir de vêtements en accès-libre y a été installé. Il est reconnaissant d’avoir pu y piocher divers vêtements tels que des pulls amples. « Ça m’a permis de me refaire un dressing. Je ne suis pas out, mes parents continuent de m’acheter des vêtements au rayon femme », confie-t-il. Il a récupéré aussi deux binders, grâce à des dons de membres de l’associations qui n’en avaient plus besoin. Il contribue lui-même à la collecte, en amenant régulièrement des vêtements qu’il ne met plus. « Je trouve ça important de se donner des coups de mains », ajoute-t-il.
Les dons entre personnes queers permettent à chacun d’explorer et de s’affirmer dans de nouveaux vêtements où se sentir plus à l’aise, plus en adéquation avec son identité. « Quand on reprend le vêtement porté par quelqu’un d’autre, on entre dans l’histoire de l’autre », analyse l’auteur Maxime Donzel. En même temps, le développement de communautés trans contribue à la naissance de petits commerces d’accessoires. Alesky, un jeune homme trans, a créé la marque française BWYA (« Be who you are »), qui vend boxers rembourrés et binders.
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