« La chirurgie n’est pas sans risque non plus... Sans compter son coût », renchérit Masaki, 23 ans, encore en pleine hésitation malgré la pression qu’il ressent devant l’évolution de ses camarades passés par la case chirurgie.
« Il faut faire le choix entre être reconnu.e.s officiellement pour ce que nous sommes et la possibilité d’avoir des enfants un jour »
Toute transition sur le tard est également quasi impossible à faire officialiser. Elin McCready, une professeure d’université de 45 ans qui réside à Tokyo depuis plus de quinze ans, a commencé sa transition médicale et administrative il y a trois ans aux États-Unis et lutte à présent avec l’administration japonaise pour faire reconnaître son genre. Mariée à une japonaise cisgenre et parent de trois enfants, elle ne remplit aucun des critères de la loi 111. « C’est la loi japonaise qui doit s’adapter aux réalités de la vie des trans », affirme-t-elle. Mais s’adapter à ces réalités entraînerait une modification du concept traditionnel de famille. Rien de moins simple dans un pays rétif au changement, pétrifié depuis des décennies par la chute de sa démographie, très attaché aux normes et déjà frileux à l’idée d’entériner un mariage ouvert aux personnes du même sexe. [caption id="attachment_23428" align="alignnone" width="800"]tomoya hosoda Tomoya Hosoda au milieu des cerisiers en fleurs, conseiller municipal à Iruma et première personne trans élue au Japon - Jérémie Souteyrat[/caption] « Changer la loi actuelle demanderait d’en modifier beaucoup d’autres. Et cela demanderait surtout une énorme évolution de la façon d’envisager la famille dans tout le Japon, qui est encore dans les années 50 sur beaucoup de points », confirme Majarc, 37 ans. Élevé aux États-Unis, il a commencé sa transition plus tardivement au Japon au début de sa trentaine et n’a aucune envie de faire reconnaître son genre officiellement, ne serait-ce que pour conserver son intégrité physique. Face à ces discriminations transphobes institutionnelles, il reste pourtant optimiste : « Je crois que ça finira par venir. Les choses bougent lentement ici, mais je n’ai jamais ressenti de rejet violent à l’avancée des droits LGBT+ comme ça a pu être le cas aux États-Unis. C’est juste vraiment très lent. » Positive, Elin l’est également. « Depuis que ces problématiques sont abordées plus largement en Europe et aux États-Unis, les Japonais.es semble y prêter plus d’attention. C’est le premier pas vers la compréhension des difficultés que nous rencontrons, au moins quand aucune idéologie n’est impliquée. »
« Les choses bougent lentement ici, mais je n’ai jamais ressenti de rejet violent à l’avancée des droits LGBT+ comme ça a pu être le cas aux États-Unis. »

Des améliorations très significatives

Il est vrai que tout n’est pas si sombre. Malgré la rigidité de la loi 111, l’actualité nippone est loin d’être émaillée de faits divers transphobes et vivre sa transition est socialement moins compliqué que dans beaucoup d’autres pays. En témoigne par exemple le parcours de Tomoya Hosoda (en photo ci-dessus), premier élu transgenre au Japon qui siège au conseil municipal d'Iruma depuis 2017. Les Japonais.es finissent par se familiariser avec la diversité qui se cache sous l’acronyme LGBT, les termes comme « new-half » (équivalent japonais du sinistre « ladyboy ») tombent peu à peu en désuétude, et la Une d’un grand quotidien national s’est même intéressée aux « papas trans » au début de l’année 2019 : « Aujourd'hui ma famille est en Une du Mainichi Shimbun ! Si je peux mener une telle vie c’est grace aux efforts de toutes celles et ceux qui ont ouvert la voie. Je ne pourrais jamais assez les remercier. J'ai l'espoir que dans quelques années ces choses fassent partie de notre quotidien sans ne plus avoir à faire l'objet d'un article ! » https://twitter.com/ywya_77/status/1082647503034638336 La parole sort également des cercles organisés par les concerné.e.s pour les concerné.e.s aussi bien IRL, grâce notamment à la Tokyo Rainbow Pride, que sur internet. Car sans surprise, c’est internet qui pallie au manque cruel de visibilité et de lieux pour trouver de l’aide et surtout des informations en japonais sur la transidentité. L’anonymat total des groupes de discussions privés est peu à peu remplacé par une prise de parole publique sur les réseaux. À l’image du jeune duo de youtubeurs de la préfecture d’Ishikawa formé par Kaoru et Kone, les Ganko-chan, qui tentent de partager leur expérience de manière didactique et décomplexée. Kaoru qui ne remet pas en question la loi dans son entièreté, loin de là, choisit même de voir le verre à moitié plein : « Il n’y a pas tant de discriminations à proprement parler que de maladresses due à l’ignorance de ce que nous vivons. Cela ne peut qu’évoluer. » Elin nous le confirme, les mentalités évoluent, et « il est plus facile de faire sa transition et d’être compris.e de nos jours, ou au moins de ne pas être vu comme une bête de foire. » Avant d’ajouter, comme nombre de militants pour le mariage entre personne du même sexe : « Mais la route est longue, très longue. »" ["post_title"]=> string(121) "« C’est la loi qui doit s’adapter aux réalités de la vie des trans » : au Japon, la communauté trans se mobilise" ["post_excerpt"]=> string(214) "Malgré le maintien d'une loi transphobe largement contestée, la communauté trans nippone devient de plus en plus visible. Komitid a recueilli les témoignages de ceux et celles qui veulent amorcer le changement." ["post_status"]=> string(7) "publish" ["comment_status"]=> string(4) "open" ["ping_status"]=> string(6) "closed" ["post_password"]=> string(0) "" ["post_name"]=> string(103) "cest-la-loi-qui-doit-sadapter-aux-realites-de-la-vie-des-trans-au-japon-la-communaute-trans-se-mobilise" ["to_ping"]=> string(0) "" ["pinged"]=> string(0) "" ["post_modified"]=> string(19) "2019-03-19 14:24:30" ["post_modified_gmt"]=> string(19) "2019-03-19 13:24:30" ["post_content_filtered"]=> string(0) "" ["post_parent"]=> int(0) ["guid"]=> string(31) "https://www.komitid.fr/?p=23384" ["menu_order"]=> int(0) ["post_type"]=> string(4) "post" ["post_mime_type"]=> string(0) "" ["comment_count"]=> string(1) "0" ["filter"]=> string(3) "raw" } [1]=> object(WP_Post)#15255 (24) { ["ID"]=> int(17059) ["post_author"]=> string(1) "2" ["post_date"]=> string(19) "2018-10-10 12:15:43" ["post_date_gmt"]=> string(19) "2018-10-10 10:15:43" ["post_content"]=> string(4993) "Premier long-métrage du jeune réalisateur Lukas Dhont, Girl a fait sensation au dernier Festival de Cannes : la Queer Palm et la Caméra d'or en poche, le film a conquis le public et sort aujourd'hui en France. Girl, c'est l'histoire de Lara, 15 ans, une jeune fille trans qui rêve de devenir ballerine. Entre la discipline imposée par sa nouvelle école et l'attente de pouvoir enfin commencer son traitement hormonal, son corps est mis à rude épreuve… https://www.youtube.com/watch?v=IoliDZNdXn8 De façon crédible, juste - et malheureusement rare - , certaines scènes montrent que l'acceptation d'un enfant trans ne relève pas forcément du drame. Girl contient de vrais moments de grâce : habile dans sa façon de montrer la transphobie et les micro-agressions du quotidien, virtuose dans sa captation de la danse, de l'effort, il évite des arcs narratifs attendus et présente notamment l'entourage de Lara comme une bulle de sécurité, un environnement aimant qui la soutient dans son dévouement à la danse classique, mais l'accompagne aussi dans sa transition.

Toujours un regard cisgenre sur un corps trans

Mais avec son héroïne obnubilée par sa transition, au point de se mettre en danger, le film entretient aussi le pathos dont les femmes trans font souvent les frais au cinéma : l'obsession du corps (ici, à travers de multiples plans de taping), l'incapacité à se voir comme une femme à moins de correspondre à une apparence stéréotypée, et enfin l'opération présentée comme une ultime délivrance, un accomplissement. Une représentation qui manque d'originalité et qui, si elle peut correspondre à une réalité, répond aussi aux attentes du regard cisnormatif du grand public, et à une forme de fascination voyeuriste autour du corps de Lara qui s'attache davantage à montrer ce qui la sépare des autres filles de son âge plutôt que ce qui la relie à elles. À en avoir fait un film « bito-centré » - pour reprendre la formule de la journaliste et militante Hélène Hazera pour qualifier le regard des réalisateurs gays sur les femmes trans - Lukas Dhont perd de vue le portrait sensible d'une adolescente à la poursuite de son rêve de devenir ballerine. Le jeu d'équilibre était périlleux : Lara, en tant que danseuse doit dompter son corps, le faire plier aux exigences de sa discipline. Mais elle doit aussi apprendre à gérer l'attente qui la sépare de son opération et la frustration de voir les changements hormonaux trop faibles à ses yeux, trop lents à se mettre en place. Une métaphore de la métamorphose, celle que l'on s'impose, celle que l'on subit, celle que l'on espère. Dans la dernière partie du film, la danse semble s'effacer, jusqu'à la scène finale qui fait chuter un film prometteur dans le grotesque et la surenchère. Là où Girl brille dans la dépiction de la danse avec de longues scènes physiques, qui laisse le public presque grisé, essoufflé, il n'évite pas un attrait morbide pour le tempérament autodestructeur de Lara. Si le jeune réalisateur - que Komitid a rencontré - a tous les arguments pour répondre aux critiques sur la représentation de la transidentité dans son film (ou à celles qui portent sur le choix d'un acteur cisgenre pour interpréter une jeune femme trans), on regrette qu'un film aux qualités esthétiques incontestables n'ait pas dépassé certains poncifs. Dans une critique acerbe mais argumentée, le journaliste Mathew Rodriguez déconseille carrément de voir Girl et conclut ainsi : « Les personnes trans méritent des histoires qui osent les traiter comme un ensemble psychologique et non qui perpétuent une vision de leur corps comme des fardeaux à surmonter. »

Girl

Réalisation : Lukas Dhont Drame – Belgique – 2018 Distribution : Victor Polster (Lara), Arieh Worthalter (Mathias)…" ["post_title"]=> string(82) "« Girl », une réalisation virtuose, mais une représentation cousue de clichés" ["post_excerpt"]=> string(166) "Portrait d'une jeune ballerine trans, « Girl » aurait pu être un très grand film s'il n'entretenait pas certains poncifs sur la représentation des femmes trans. " ["post_status"]=> string(7) "publish" ["comment_status"]=> string(4) "open" ["ping_status"]=> string(6) "closed" ["post_password"]=> string(0) "" ["post_name"]=> string(71) "girl-une-realisation-virtuose-mais-une-representation-cousue-de-cliches" ["to_ping"]=> string(0) "" ["pinged"]=> string(0) "" ["post_modified"]=> string(19) "2018-10-10 12:15:43" ["post_modified_gmt"]=> string(19) "2018-10-10 10:15:43" ["post_content_filtered"]=> string(0) "" ["post_parent"]=> int(0) ["guid"]=> string(31) "https://www.komitid.fr/?p=17059" ["menu_order"]=> int(0) ["post_type"]=> string(4) "post" ["post_mime_type"]=> string(0) "" ["comment_count"]=> string(1) "0" ["filter"]=> string(3) "raw" } [2]=> object(WP_Post)#15256 (24) { ["ID"]=> int(14950) ["post_author"]=> string(1) "5" ["post_date"]=> string(19) "2018-08-30 14:16:11" ["post_date_gmt"]=> string(19) "2018-08-30 12:16:11" ["post_content"]=> string(1306) "Alistair H. est un jeune comédien lyonnais de 20 ans. Il y a trois ans, inspiré par les vidéos de l'Américain Aaron Ansuini, il a créé sa chaîne YouTube H Paradoxæ pour parler en face-cam de transidentité et de santé trans, de réflexions sociétales, intellectuelles, philosophiques sur l'identité de genre et la perception du handicap (Alistair est autiste). Son outil très précieux a séduit plus de 5800 abonné.e.s sur le réseau social et 2800 personnes le suivent sur Twitter. En février dernier, le jeune homme a publié une vidéo intitulée Pourquoi je suis un homme dans laquelle il explique que la transition médicale ne valide pas une identité trans. En effet, tout le monde ne choisit pas de transitionner médicalement, et tout le monde n'en a pas les moyens. Alistair a choisi de revenir sur cette question devant la caméra de Komitid. https://www.youtube.com/watch?v=7NPCFsbPctQ" ["post_title"]=> string(93) "« Je suis trans, j'ai décidé de ne pas faire de transition médicale et c'est mon choix »" ["post_excerpt"]=> string(207) "Alistair a 20 ans et près de 6000 abonné.e.s sur sa chaine YouTube. Il nous explique pourquoi être un homme trans n'implique pas forcément de prendre un traitement hormonal ou de passer par la chirurgie." ["post_status"]=> string(7) "publish" ["comment_status"]=> string(4) "open" ["ping_status"]=> string(6) "closed" ["post_password"]=> string(0) "" ["post_name"]=> string(81) "je-suis-trans-jai-decide-de-ne-pas-faire-de-transition-medicale-et-cest-mon-choix" ["to_ping"]=> string(0) "" ["pinged"]=> string(0) "" ["post_modified"]=> string(19) "2018-08-30 14:45:35" ["post_modified_gmt"]=> string(19) "2018-08-30 12:45:35" ["post_content_filtered"]=> string(0) "" ["post_parent"]=> int(0) ["guid"]=> string(31) "https://www.komitid.fr/?p=14950" ["menu_order"]=> int(0) ["post_type"]=> string(4) "post" ["post_mime_type"]=> string(0) "" ["comment_count"]=> string(1) "0" ["filter"]=> string(3) "raw" } [3]=> object(WP_Post)#15254 (24) { ["ID"]=> int(17052) ["post_author"]=> string(1) "2" ["post_date"]=> string(19) "2018-10-13 11:00:45" ["post_date_gmt"]=> string(19) "2018-10-13 09:00:45" ["post_content"]=> string(17578) "Avec Girl, le jeune réalisateur belge Lukas Dhont signe son premier long-métrage dans lequel il dresse le portrait de Lara, 15 ans, une jeune fille trans qui rêve de devenir ballerine. Le film a fait sensation au dernier Festival de Cannes - Queer Palm et Caméra d’or - et a conquis le public. Entre la discipline imposée par sa nouvelle école et l’attente de pouvoir enfin commencer son traitement hormonal, le corps de Lara est mis à rude épreuve… De façon crédible, juste – et malheureusement rare – , certaines scènes montrent que l’acceptation d’un enfant trans ne relève pas forcément du drame. Girl contient de vrais moments de grâce : habile dans sa façon de montrer la transphobie et les micro-agressions du quotidien, virtuose dans sa captation de la danse, de l’effort, il évite des arcs narratifs attendus et présente notamment l’entourage de Lara comme une bulle de sécurité, un environnement aimant qui la soutient dans son dévouement à la danse classique, mais l’accompagne aussi dans sa transition. Seulement, avec son héroïne obnubilée par sa transition, au point de se mettre en danger, le film entretient aussi le pathos dont les femmes trans font souvent les frais au cinéma, comme nous vous l'expliquions dans notre critique du film le jour de sa sortie. Un élément, parmi d'autres, sur lequel nous avons pu questionner Lukas Dhont. Interview.

Komitid : Quelle est la genèse de Girl ?

Lukas Dhont : Je sais que je veux faire des films depuis que je suis très jeune. À 7 ou 8 ans, j'ai vu ma mère qui venait de voir Titanic complètement bouleversée, touchée. En voyant l'effet que le film avait eu sur elle, j'ai eu envie d'être dans la possibilité de faire ça aussi avec quelqu'un. Créer l'émotion, bouleverser quelqu'un, le mettre dans un univers créé pendant 2 heures, 3 heures, pour qu'une fois sorti de cet univers, il regarde la réalité d'une autre manière, même si c'est juste pour des instants. J'adorais cette idée et elle ne s'est jamais arrêtée. À 12 ans, j'ai reçu une caméra pour ma communion. À 18 ans, quand j'ai commencé mes études de cinéma, j'ai lu un article dans un journal belge sur une jeune fille de 15 ans qui voulait devenir danseuse étoile mais qui était assignée garçon. Ça m'a bouleversé. D'un point de vue personnel, c'est pour moi l'exemple de quelqu'un qui choisit sa propre identité, même si c'est une identité qui pour beaucoup d'autres est plus complexe. Je trouvais ça très courageux. La combinaison du monde de la danse et du vécu de quelqu'un en transformation, je trouvais ça très intéressant, d'abord parce que cette fille, Nora, a une certaine aversion contre le corps mais elle choisit un monde où elle doit constamment y être confrontée, où elle doit travailler avec, où le corps est central. Cette combinaison, c'était quelque chose de dangereux. C'est une tension. Après, j'ai trouvé que la métaphore de la ballerine était parfait pour externaliser ce que je voulais raconter de ce combat : une fille trans qui veut être fille, c'est ça le grand conflit du film. Parce qu'elle est une fille, tous les personnages autour d'elle le voient. Mais c'est elle qui n'y arrive pas.
« Le film est un moment cathartique pour elle et pour moi. »
Je l'ai contactée en disant que je voulais faire un documentaire sur elle, malheureusement, sa situation était très compliquée car son école refusait de la faire passer de la classe des garçons à la classe des filles. Pour cette raison, elle ne voulait pas faire un documentaire et elle ne voulait pas que son corps soit filmé. Nous avons continué à dialoguer, on s'est souvent vus. Et à un moment, nous avons décidé de commencer l'écriture d'une fiction, d'un scénario, qui n'allait pas être autobiographique, mais inspirée d'elle. Elle était d'accord, elle a participé. Au départ, elle ne voulait pas participer en son nom, parce qu'elle avait envie qu'après son opération, plus personne ne sache qu'elle était trans. C'était là, son grand conflit. Je trouvais ça très touchant et pour moi c'était le début du scénario. Après son opération, elle a réalisé qu'elle ne pourrait jamais quitter sa vraie identité. Même si elle est femme, elle va toujours être aussi une femme trans. Et en réalisant ça, la situation a changé : son nom est attaché au projet, elle était avec nous à Cannes, elle fait des avant-premières avec nous. Le film est un moment cathartique pour elle et pour moi.

Une grande importance est donnée à la famille, avec un cadre très bienveillant autour de Lara et notamment son père. Pourquoi avoir fait ce choix, plutôt que celui de montrer une famille la rejetant ?

J'ai bien sûr pensé à ça au début, car c'est une possibilité de conflit et c'est aussi une réalité. Mais ce que je ressentais, c'est qu'avec une famille qui n'accepte pas Lara, cela faisait de mon personnage une victime. Nous, spectateurs, nous aurions vu une victime de cette situation qui doit combattre les réactions des autres et c'est tout ce qu'elle aurait fait dans le film. Je ne voulais pas ça. Cela aurait pris la tension du personnage principal. Je voulais vraiment avoir un personnage principal qui pouvait être son propre antagoniste, qui pouvait être son propre ennemi, qui pouvait avoir sa propre destructivité en elle. Je savais que ça deviendrait un personnage moins… (il réfléchit) appréciable. Car si elle doit combattre tout le monde autour, elle devient cette « pauvre Lara », et je ne voulais pas ça. Je voulais créer un personnage complexe et humain. Même si je la voyais comme une super héroïne moderne au départ, je ne voulais pas la représenter comme telle. Je voulais la montrer comme humaine, comme quelqu'un qui fait des erreurs, qui est complexe.
« J'espère que peut-être pour quelque parents, ce film peut être un exemple d'acceptation »
En grandissant, quand je cherchais des films sur des personnages LGBT pour m'identifier, je voyais souvent une famille ou plutôt un père qui est la source du conflit, qui n'accepte pas. Et ça m'a appris quelque chose : à l'âge de 16 ans, j'ai cru qu'un père ne pouvait pas accepter. Ce n'est pas seulement la faute des médias, ils ont aussi une responsabilité là dedans. Mais ça m'a donné envie de créer une relation père-enfant où la question n'est pas l'identité de sa fille. La question est « comment ma fille peut être la plus heureuse possible ? ». Je trouvais ça juste plus intéressant aussi parce que les parents de Nora sont très bienveillants donc ils étaient le meilleur exemple pour moi. C'est peut-être arrogant, mais j'espère que peut-être pour quelque parents, ce film peut être un exemple d'acceptation. [caption id="attachment_17242" align="alignnone" width="1600"]Diaphana Distribution Diaphana Distribution[/caption]

Pour rester sur le thème de la famille, c'est justement un aspect qui rappelle Tomboy de Céline Sciamma dans la relation avec le père ou son jeune frère…

J'adore ce film, c'est un film qui parle du genre mais d'une manière si subtile et complexe. Pour moi, c'est une des plus grandes références quand on parle du genre. C'est une confrontation, une expérimentation. Que signifie le genre comme performance ? Je trouve ça très intéressant. Je me rappelle très bien de la première scène du film, avec le père en voiture…

L'image du père , c'est encore un lien entre le film de Céline Sciamma et le vôtre…

Plus encore que sur le corps, Tomboy est sur le comportement, sur les gestes, la manière d'être en groupe et d'être soi-même. Girl porte sur la relation corps-genre, la focalisation est différente, même si ça parle des mêmes thèmes.

Dans le film, vous avez mis en scène des petites marques diffuses d'hostilité envers Lara, comme ce professeur qui lui demande de fermer les yeux en classe et demande aux autres filles présentes de lever la main si elles sont gênées de partager les vestiaires avec elle. Ce sont des comportements qui ne sont ni des coups, ni des insultes mais qui n'en sont pas moins violents. Pourquoi avoir voulu montrer la transphobie de cette façon ?

Ça ne m'intéresse pas d'avoir de grands méchants. Le plus intéressant pour moi, que ce soit dans l'écriture ou en montrant le film, ce sont les gens qui ne savent pas comment réagir. Je trouve ça plus intéressant que quelqu'un qui dit « je n'accepte pas la transidentité ». Le vocabulaire est nouveau, la manière de traiter ces questions n'est pas forcément très claire, je voulais avoir des petits moments de transphobie dans le film pour rappeler aussi aux spectateurs ce monde dans lequel nous vivons. Ce professeur qui pense bien faire et qui en même temps crée un moment assez violent pour le personnage principal, c'est facilement imaginable que ça se passe comme ça dans la réalité.
« Je voulais avoir des petits moments de transphobie dans le film pour rappeler aux spectateurs ce monde dans lequel nous vivons »
Mais en même temps, c'est violent d'être confronté à cette action qui est dans son intention bienveillante, mais qui ne l'est pas. Il y a aussi la scène de la pyjama party avec les filles, mais qui est différente. Ce sont toutes des adolescentes en découverte de leur corps. L'une d'elles demande à Lara de se déshabiller parce qu'elle n'a jamais vu une bite. C'est quelque chose qui relève de l'adolescence pour moi. C'est aussi parce que Lara danse bien…

Il y a une forme de jalousie aussi, non ? Les regards posés sur Lara sont troublants, on ne sait jamais par quoi ils sont suscités.

Je voulais que le regard soit important, que le regard sur Lara soit très présent. Quand quelqu'un qui est trans entre dans la pièce, 80 % de la pièce va regarder cette personne. C'est quelque chose qui intéresse. Pour être totalement honnête, même si ce n'est une réponse qui est appréciée, la plus grande transphobie dans le film est en elle. En grandissant, en tant qu'homosexuel, vers 8 ou 9 ans j'ai découvert que le monde est violent contre les hommes qui aiment les hommes. Comme d'autres, j'ai commencé par me cacher, à tout faire pour ne pas être vu comme homosexuel et j'ai créé une homophobie en moi. Lara est un personnage comme ça. Elle est plus complexe qu'une héroïne, mais nécessaire pour moi. [caption id="attachment_17243" align="alignnone" width="1600"]UNIVERSUM / Menuet UNIVERSUM / Menuet[/caption]

Lara, en plus de ne pas être toujours attachante, est aussi représentative d'une féminité très stéréotypée, elle est parfois très passive, silencieuse…

Elle a des moments où on l'apprécie et d'autres non. Elle est motivée, courageuse, ça c'est un aspect appréciable. Mais elle veut aussi obtenir cette forme classique, ce stéréotype de la féminité, très élégante, haute, gracieuse. Il n'y a que ça qui la porte. C'est le propos du film, c'est montré avec raison.

Vous n'aviez pas peur de tomber dans un cliché, que ça puisse vous être reproché comme l'idée de montrer une seule forme de transidentité qui serait acceptable ?

Oui, j'avais envie d'utiliser ces clichés et d'essayer de les utiliser d'une façon aussi complexe que possible. Les clichés sont dans le film, mais je pense aussi, et ce n'est pas un compliment à moi-même, qu'ils sont transformés en des subtilités. Parfois, pour une partie de la communauté trans, le film focalise vraiment sur le corps. C'est quelque chose qui reflète la société, qui se focalise aussi beaucoup sur le corps des personnes trans. Le film fait ça et le fait comme un commentaire, parce que le film est constamment sur le corps dans le monde de la danse, dans l'adolescence, dans l'aspect trans. Pour moi c'est difficile quand j'ai un débat avec quelqu'un qui me dit que je me focalise sur le corps et que tout le monde fait ça : c'est exactement le film, c'est le personnage ! Je ne pouvais pas éviter cet aspect-là. Et aussi parce que pour Nora, c'était l'horreur de son corps à elle. Il y a beaucoup de Cronenberg dans le film, mais d'une manière complètement différente : Cronenberg, c'est l'horreur du corps dans des fantasmes. Ici, c'est l'horreur du corps réel. Chaque fois que je dis ça, une partie de la communauté trans va dire « mais non, on ne peut pas dire ça », mais une autre partie peut se retrouver là dedans.

Dans les clichés, je pensais par exemple au taping, qui est montré de façon régulière, puis totalement envahissante, au point de venir une obsession. Pourquoi cette focalisation ?

Lara est un personnage obsessionnel. Complètement obsessionnel. C'est une adolescente, d'abord, c'est une fille trans et en plus c'est une danseuse classique… l'obsession est assez présente ! Ces éléments qui peuvent être durs à voir, ils viennent de la réalité, ils ne sont pas inventés.

Concernant la représentation des femmes trans au cinéma, je suis tombée sur une citation de Hélène Hazera, journaliste et militante trans française qui a dit « La vision des gays est bito-centrée, il n’y a que les bites qui existent ». Elle commentait la sortie de Lawrence Anyways de Xavier Dolan. Qu'est-ce que vous inspire cette citation ?

J'ai déjà entendu ça. Ce qui est le plus étrange pour moi, c'était qu'à 15 ans, Nora disait « je suis fille ». En la rencontrant j'ai vu une fille, il n'y avait pas d'autre conflit que celui entre l'école et sa famille. C'est en discutant avec elle que j'ai compris que le plus grand des conflits de sa vie, c'était sa bite. Ça venait d'elle. C'était son point de vue, pas le mien. Moi je voyais une fille. Faire le portrait de cette fille le plus complexe possible en m'inspirant de Nora et de son conflit personnel, même si c'est focalisé sur cet organe qui pour elle est problématique, c'était plus intéressant que de le faire à travers le conflit avec une école ou des parents d'autres élèves qui ne l'acceptent pas. Je ne sais pas si c'est parce que je suis gay et focalisé sur la bite (rires). Quand le film commence, les personnages autour de Lara disent « nous voyons déjà une fille, même si tu as une bite ». Le propos du film est dans tous les personnages autour d'elle. C'est ça le propos du film : Lara pouvait être fille avec un corps qui pour beaucoup d'entre nous est vu comme masculin, peut-être aussi pour elle. C'est là le propos du film, mais peut-être que ce n'est pas lisible pour tout le monde. C'est dommage.

Depuis Lawrence Anyways, la représentation des personnes trans a beaucoup évolué. Comment avez-vous appréhendé ce discours très présent aujourd'hui qui défend l'idée que les personnes trans doivent aussi avoir l'espace pour porter leurs propres histoires, que les personnes concernées sont les plus à même de porter ces récits ?

Pour moi, le but est que nous puissions travailler vers une industrie et une société où le talent trans, les réalisateurs, les scénaristes, les acteurs, est inclus. Pour ça, nous sommes sur le bon chemin, il y a plus de visibilité, avec tout ce qu'il est en train de se passer à Hollywood. Ça m'excite beaucoup.
« Je peux parler de ce que je peux, si je le fais avec respect et avec amour pour mon sujet. »
Mais ce n'est pas parce que c'est en train de se faire que moi, homme homosexuel et pas trans, je ne peux pas parler de sujets qui ne touchent pas juste aux hommes homosexuels. Je peux parler de ce que je peux, si je le fais avec respect et avec amour pour mon sujet. C'est en collaboration avec Nora, en travaillant ensemble que j'ai fait Girl. J'ai parlé pour elle mais dans une manière respectueuse et informée et aussi proche d'elle que possible. Ce qui est très intéressant et ce qui est nécessaire c'est qu'il y a ce moment où beaucoup de talents trans commencent à créer des histoires nous incluant. Là où c'est problématique pour moi, c'est la généralisation : « tu n'es pas trans, tu peux pas faire des histoires trans ». Je trouve ça dommage. La situation des comédiens à Hollywood, nous devons arriver au point où une femme trans doit arriver à jouer une écrivain, une politicienne et pas seulement une femme trans, pour ça, nous devons être très prudents avec la généralisation et la militance de certaines choses. [caption id="attachment_17241" align="alignnone" width="810"]L'affiche de « Girl », de Lukas Dhont L'affiche de « Girl », de Lukas Dhont[/caption]" ["post_title"]=> string(119) "« La plus grande transphobie dans le film est en Lara » : entretien avec Lukas Dhont, le réalisateur de « Girl »" ["post_excerpt"]=> string(146) "Komitid s'est longuement entretenu avec le réalisateur belge Lukas Dhont pour comprendre ses choix et ses inspirations pour réaliser « Girl »." ["post_status"]=> string(7) "publish" ["comment_status"]=> string(4) "open" ["ping_status"]=> string(6) "closed" ["post_password"]=> string(0) "" ["post_name"]=> string(101) "la-plus-grande-transphobie-dans-le-film-est-en-lara-entretien-avec-lukas-dhont-le-realisateur-de-girl" ["to_ping"]=> string(0) "" ["pinged"]=> string(0) "" ["post_modified"]=> string(19) "2018-10-13 10:00:04" ["post_modified_gmt"]=> string(19) "2018-10-13 08:00:04" ["post_content_filtered"]=> string(0) "" ["post_parent"]=> int(0) ["guid"]=> string(31) "https://www.komitid.fr/?p=17052" ["menu_order"]=> int(0) ["post_type"]=> string(4) "post" ["post_mime_type"]=> string(0) "" ["comment_count"]=> string(1) "1" ["filter"]=> string(3) "raw" } } ["partenaire_name"]=> string(0) "" ["partenaire_logo"]=> bool(false) ["partenaire_url_article"]=> string(0) "" } -->

Sur Netflix, la série « Family Guy » accumule les « blagues » transphobes et transmisogynes

Publié le

Encore une fois la série « Family Guy » revient avec ses « blagues » transphobes et transmisogynes, alors que son créateur, Seth McFarlane, avait pourtant promis récemment de supprimer les éléments anti-LGBT+

« blagues » transphobes et transmisogynes
« Family Guy », - capture d'écran Youtube

Comme le signale le site Out, la série Family Guy nous a encore une fois rappelé que son sens de l’humour était indéfendable en continuant de faire des « blagues » transphobes et transmisogynes dans le deuxième épisode de la saison 18, sorti il y a quelques jours et disponible sur Netflix aux États-Unis (en France, la platerforme diffuse les saisons 11 à 17).

Dans cet épisode, Ida, la mère trans de Quagmire, est surprise en train de regarder du porno sur son téléphone dans un bar. Le barman lui dit qu’elle n’est pas autorisée à faire ça dans l’établissement. Elle répond alors : « Oh, c’est OK, je suis trans ». Ce qui provoque une réaction désabusée du barman : « Oh, je n’en avais aucune idée. Faites ce que vous voulez tout le temps. »

Plus tard, on voit le personnage de Brian The Dog reprendre ses relations sexuelles avec Ida et l’emmener dans un restaurant où un serveur tente désespérément de déterminer si Ida est une femme ou un homme.

Ce n’est pas la première fois que la série fait des « blagues » transphobes et transmisogynes, comme le signale le site Autostraddle.

Plus tôt cette année, le créateur de la série, Seth McFarlane, avait pourtant laissé entendre qu’il éliminerait progressivement les blagues anti-gays. Cependant il semble ne pas vouloir étendre cela aux personnes trans, qui ont de nouveau été visées par un épisode de la série.