« Haut Perchés » : Ducastel et Martineau surprennent encore avec un huis clos à la modernité crue

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Il y a du Fassbinder dans l’atmosphère parfois pesante et les mots crus, tout comme du Araki dans les lumières bleutées et fluorescentes.

Haut Perches - Epicentre Films
Haut Perches - Epicentre Films

Prenez une femme et quatre hommes qui ne se connaissent pas mais qui ont souffert de la manipulation d’un même amant. Regroupez-les pour un dîner expiatoire dans un appartement au 28ème étage d’un immeuble de l’Est parisien, tandis que l’ex-amoureux versatile qu’ils ont en commun est séquestré dans la chambre. Laissez-vous aller à écouter leurs histoires, leurs fantasmes, leurs visions de la vie en général et des comportements amoureux et sexuels en particulier. Vous obtenez le nouveau film du duo Ducastel-Martineau : Haut Perchés, ou cinq personnages en quête de hauteur.

C’est presque une habitude, un rendez-vous. Depuis un peu plus de 20 ans et leur premier film, Jeanne et le garçon formidable, une comédie musicale sociale et intimiste sur le sida qui rendait hommage au cinéma de Jacques Demy jusqu’au sensible bike-trip parisien Théo et Hugo dans le même bateau, narré en temps réel comme le Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda, le duo de cinéastes n’a eu de cesse de se renouveler à chaque film. Sans jamais feindre de cacher les grand.e.s auteur.trice.s qui les ont inspirés. Avec Haut Perchés, ils surprennent encore sur un terrain qu’ils connaissent bien : celui du dialogue écrit, précis, signifiant et sensible dans la veine du théâtre de Jean-Luc Lagarce dont ils furent les premiers à adapter pour l’écran le Juste la fin du monde en 2008, soit 8 ans avant le film de Xavier Dolan.

Un huis-clos à cinq personnages

Olivier Ducastel et Jacques Martineau poussent le curseur avec ce film en un acte et un lieu uniques. Leur capacité à nous faire croire d’emblée à ces cinq personnages qui se réunissent dans une espèce de rituel, visant à faire le deuil commun d’un être aimé, tient beaucoup aux sensibilités hétéroclites de la comédienne et des quatre comédiens qui les incarnent. On retrouve avec plaisir le couple de Théo et Hugo… : François Nambot est à la fois touchant et hilarant en hôte maniaque et désuètement romantique et Geoffrey Couët prouve, après avoir incarné la plus pailletée des Crevettes, l’étendue de sa palette de jeu. Autour d’eux, trois découvertes réjouissantes : Manika Auxire prête sa fantaisie à une jeune femme moderne, assumée et cash, qui peut s’envoler sur quelques notes et faire preuve d’une capacité d’analyse implacable, Simon Frenay est le naïf, celui qui trébuche et dont le regard comme la voix se posent délicatement sur une frontière invisible entre rires et sanglots, tandis que Lawrence Valin, par ailleurs excellent réalisateur (son court métrage Little Jaffna est d’une énergie remarquable et son premier long métrage est en préparation), donne toute sa dimension au personnage ambigu de celui à qui on ne la fait pas et qui pourtant pourrait être le plus atteint. Ce quintet d’interprètes talentueux est pour beaucoup dans le charme indicible de ce huis-clos libérateur.

Il y a du Fassbinder dans l’atmosphère parfois pesante et les mots crus, tout comme du Araki dans les lumières bleutées et fluorescentes

Outre l’écriture, comme toujours ciselée, Ducastel et Martineau créent une ambiance très particulière dans cet appartement parisien avec vue : il y a du Fassbinder dans l’atmosphère parfois pesante et les mots crus, les références artistiques diffuses et la liberté de ton, tout comme du Araki dans les lumières bleutées et fluorescentes, les moments d’abandon et le découpage au cordeau d’une précision et d’une intelligence rares.

La théâtralité de la situation, du texte et du contexte est complètement assumée par une mise en scène qui ne cherche jamais à « faire moderne ». La modernité de Haut Perchés se joue dans le renouvellement vertigineux des points de vue, la liberté de parler vrai et profond, l’opportunité d’une parenthèse sans masque qui permet de passer un moment avec quelques-un.e.s de nos semblables en tenant une comptabilité inconsciente de l’étendue de nos points communs comme de nos différences.

Ducastel et Martineau ont toujours été et restent des modernes qui s’ignorent : jamais à la mode, nourris de l’histoire des arts et des idées, comme de celles plus intimes qui dissèquent avec poésie les tourments de l’âme humaine, regardant vers l’avenir comme on fixe un lever de soleil, toujours ancrés dans un présent palpable et sublimé par un langage cinématographique qui ne triche jamais.

 

La bande annonce

 

Haut Perchés
Réalisation : Olivier Ducastel et Jacques Martineau
Huis-clos – 1h30
Distribution : Manika Auxire, Geoffrey Couët, Simon Frenay, François Nambot et Lawrence Valin
En salles le 21 août 2019