Il s’agit donc d’un habile coup de com pour vendre une tendance déjà venue et repartie plusieurs fois dans le grand cycle de la mode. En revanche, le choix de couleurs unies et sobres dans l’esthétique globale de la mode non-genrée semble être une forme d’évolution. Pour Zoi Arvanitidou, l’explication est simple : « Les gens ont associé des couleurs et des formes de vêtements à des identités de genre précises. Par exemple, personne ne va faire porter une grenouillère rose à un nouveau-né garçon, ou une grenouillère bleue à un bébé fille. Ce sont des stéréotypes que l’on plaque sur les humains dès les premiers instants de leur vie ! Donc le choix de couleurs et de formes moins marquées est une manière d’affirmer une certaine neutralité de genre. »

Une masculinité qui peine à se déconstruire

La mode est un recyclage perpétuel, certes. Mais de là à prétendre qu’habiller les femmes de vêtements masculins revient à créer une neutralité de genre dans les tendances, il y a tout un monde. Où est l’effet miroir chez les hommes, avec les jupes, les robes et les talons ? Si on a vu une vague de « man skirts », en 2015 dans les défilés et dans la rue, cela reste anecdotique. Sans oublier que Jean-Paul Gaultier fait régulièrement défiler des hommes en jupe depuis 1984.
Où est l’effet miroir chez les hommes, avec les jupes, les robes et les talons ?
La jupe au masculin est donc, à l’heure actuelle, reléguée à de ponctuelles actions anti-sexistes, notamment en milieu scolaire, et à un microcosme modeux bien spécifique. « Aujourd’hui, quand on vend un produit qui pourrait être vu comme féminin à un homme, on a intérêt à masculiniser le discours, le vocabulaire », poursuit Alice Pfeiffer. « Tous les créateurs mecs me le disent : pour éviter de dire “rose”, on utilisera “terre de sienne”, et pour le mot “robe”, on préférera quelque chose du genre “neo-djellaba”. Tout doit être déguisé en nouveau geste viril pour ne surtout pas rappeler à l’homme qu’il est en fait en train de porter un truc de fille. Ce sont des codes rappelant la séduction et la maternité auxquels sont cantonnées les femmes, et les hommes ne veulent pas encore se les accaparer ». Mais la difficulté de vendre une esthétique vue comme féminine est ancrée bien plus profond que dans le marketing. « Les filles n’ont pas de mal à porter des pièces masculines car, grosso modo, tout ce qui est masculin est associé à des signes de pouvoir et de progrès sociaux alors que tout ce qui est connoté au vestiaire féminin, c’est la facilité, l’homosexualité… qui sont des choses que les hommes ne veulent pas spécialement s'approprier. Ça repose sur une histoire de clichés, mais le mec, le consommateur moyen ‘mâle’, particulièrement en dehors de la capitale, n’est pas du tout prêt à féminiser sa garde-robe autant que les femmes à masculiniser la leur ». La notion de féminité, telle que la définit la société patriarcale, est dans un long procédé de déconstruction depuis des années, grâce au travail des mouvements et activistes féministes. Mais la définition de la masculinité dans ce même contexte, elle, semble stagner, aussi bien chez les hétéros que chez les homos. La persistance d’une certaine follophobie dans les milieux gays, où le « masc 4 masc » est encore très présent, en est un des plus grinçants témoignages.

Une publication partagée par Jaden Smith (@c.syresmith) le

Lorsque Jaden Smith a posé en jupe pour Louis Vuitton, en 2016, il avait affirmé sa volonté de marquer son époque, afin que les générations futures ne soient pas harcelées en raison de leurs choix vestimentaires non conformes aux stéréotypes de genre. Hélas, la violence qu’il évoquait alors est bien réelle. Alok Vaid-Menon, poète et activiste LGBT+ indiano-américain.e, parle régulièrement des agressions qu’iel subit dans l’espace public en raison de sa transféminité.

today this dudebro yelled “DISGUSTING!” at me on the street & i felt #exposed so i shouted back: “I know! I haven’t had a manicure in a month, it’s a disaster! But can’t a girl live???” & then he sheepishly backed away & i strut off in my gold boots & catastrophic cuticles.

Une publication partagée par ALOK ? (@alokvmenon) le

Preuve s’il en est que le concept de féminité ne se limite pas qu’à une image glamour sur papier glacé : mépris et brutalité l’accompagnent en permanence.

Uniformisation masculine de la mode « genderless » : une industrie rentable

« Durant ces trois dernières années, beaucoup de personnes se sont mises à questionner la fluidité de leur genre », affirme Zoi Arvanitidou. « Je pense que l’industrie de la mode veut donner à ces personnes l’opportunité d’exprimer leur ressenti à travers leurs collections de vêtements. D’un autre côté, c’est aussi une opportunité commerciale pour les marques de viser une nouvelle cible » Et quelle nouvelle cible ! La mode non-genrée telle qu’on la voit actuellement est « une façon de faire des fringues qui sont simples à couper », ajoute Alice Pfeiffer. « Au niveau purement pratique, ce sont des patronages faciles à réaliser, avec des coupes droites. Pour un marché qui fabrique tout en masse, à l’inverse d’une production haute couture, c’est super simple à réaliser à grande échelle, et super rentable ».
« Pour un marché qui fabrique tout en masse, à l’inverse d’une production haute couture, c’est super simple à réaliser à grande échelle, et super rentable ».
De plus, c’est une manière pour les marques de se donner une image LGBT+ friendly, sans réellement s’engager. Lorsque l’on voit la campagne non-genrée de United Colors of Benetton pour le printemps 2018 (qui a tout de même fait l’effort de mettre des tutus de couleur à tout le monde pour la forme), on peut se demander si ce ne serait pas une manière de redorer son blason dans l’opinion publique. L’image de l’entreprise italienne a en effet bien souffert après l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh, immeuble insalubre où elle faisait fabriquer une partie de ses vêtements. Cet accident avait entraîné la mort de 1135 personnes en avril 2013.

Une publication partagée par United Colors of Benetton (@benetton) le

Dans un contexte mercantile, la mode non-genrée peut-elle vraiment être queer ?

Uniformisation des coupes pour une production de masse mieux huilée, déséquilibre flagrant des inspirations genrées dans la mode « genderless » à destination des femmes seulement, ou presque… il y a de quoi se demander si l’industrie de la mode ne serait pas en train de jouer sur des codes LGBT+ pour renflouer ses caisses. « Sans questionnement profond de la matrice homme-femme », dit Alice Pfeiffer, cette mode non-genrée n’est « pas vraiment queer ». Vous avez dit pinkwashing ?
« Voir une femme puissante parce qu’elle est en costume, c’est finalement un peu triste »
« C’est toujours la même chose. Dans toute structure de domination, que ce soit la colonisation ou le sexisme, on donne à la personne opprimée l’illusion qu’elle se libère avec les outils des dominants », poursuit la journaliste. « Voir une femme puissante parce qu’elle est en costume, c’est finalement un peu triste ». Et il est encore plus triste de voir que la masculinité hégémonique ne profite pas vraiment de cette tendance pour se questionner, si l’on considère encore que la mode « agenre » du moment questionne encore la féminité dans un pareil contexte. « C’est une manière de récupérer une lutte queer, de la vider de sa substance, comme ça a été le cas avec le punk, qui était surtout un mouvement contestataire avant d’être une esthétique. Idem pour le voguing, qui vient des personnes racisées et queer, aujourd’hui récupéré par des meufs blanches, cis, hétéro, riches », ajoute Alice Pfeiffer. « Dernièrement sur les catwalks, on a vu énormément de sportswear, des sweats à capuche, hoodies, partout. Et au même moment dans la rue, des personnes portant ce même genre de vêtements sont victimes de “bavures” policières », déplore l'experte. « Ce qui se passe dans les défilés n’est pas toujours suivi d’une plus grande acceptation par la société ».

« Le pouvoir du vêtement comme véhicule identitaire et politique est fort » : les représentations comptent

L’analyse sociologique de cette nouvelle vague de mode non-genrée, dépouillée de sa symbolique progressiste afin d’être la plus vendeuse possible pour le grand public, a de quoi sévèrement refroidir notre enthousiasme. Mais l'engouement actuel pour ce style reste tout de même porteur d'espoirs. « Je vois les groupes de luxe un peu comme la famille royale d’une époque : ce sont les mécènes. Sans la famille Médicis, par exemple, on n’aurait eu aucune pièce de Léonard de Vinci, ni de Boticelli. Je me dis que ces gens très riches permettent, malgré tout, la production et la visibilisation de certaines choses », enchaîne Alice Pfeiffer. « Par exemple, j’ai grandi avec un vide abyssal de représentations lesbiennes, le seul truc qu’il y avait c’était Josiane Balasko dans Gazon Maudit. Donc même si c'était fait de manière maladroite, j’aurais bien aimé avoir une Cara Delevingne qui aurait dit “oui, je viens de la famille royale anglaise, oui je défile chez Chanel et oui, c’est ma meuf” ».
« J’aimerais que lorsqu’une marque se sert d’une cause, elle assure un suivi derrière. »
La journaliste se veut rassurante, mais réaliste : « Après, j’aimerais que lorsqu’une marque se sert d’une cause, elle assure un suivi derrière. Avec une femme voilée dans une campagne de pub par exemple, il faudrait alors qu’il y ait une pédégère voilée elle aussi dans la boîte. Même logique avec une personne agenre ». Les représentations comptent, oui. Mais elles ne se suffisent pas à elles seules pour faire avancer la société. À quand une mode non-genrée vraiment queer, diverse et audacieuse ? En attendant une vraie prise de position de la sphère fashion, individus et collectifs continuent d’assurer une vraie radicalité dans leurs styles, et surtout, leurs discours. Une flamboyance qui ne demande qu’à être adoptée par tout.e un.e chacun.e. " ["post_title"]=> string(58) "Pourquoi la mode « non-genrée » est-elle si masculine ?" ["post_excerpt"]=> string(213) "Pourquoi la tendance « genderless » peine-t-elle tant à s'approprier les pièces d'habillement dites féminines ? Pourquoi des couleurs si sobres pour la mode non-genrée ? Décryptage sous toutes les coutures." ["post_status"]=> string(7) "publish" ["comment_status"]=> string(6) "closed" ["ping_status"]=> string(4) "open" ["post_password"]=> string(0) "" ["post_name"]=> string(25) "mode-non-genree-masculine" ["to_ping"]=> string(0) "" ["pinged"]=> string(0) "" ["post_modified"]=> string(19) "2018-05-11 14:32:48" ["post_modified_gmt"]=> string(19) "2018-05-11 12:32:48" ["post_content_filtered"]=> string(0) "" ["post_parent"]=> int(0) ["guid"]=> string(29) "http://www.komitid.fr/?p=2096" ["menu_order"]=> int(0) ["post_type"]=> string(4) "post" ["post_mime_type"]=> string(0) "" ["comment_count"]=> string(1) "0" ["filter"]=> string(3) "raw" } [1]=> object(WP_Post)#15272 (24) { ["ID"]=> int(8212) ["post_author"]=> string(1) "5" ["post_date"]=> string(19) "2018-05-31 17:27:59" ["post_date_gmt"]=> string(19) "2018-05-31 15:27:59" ["post_content"]=> string(3317) "La terre nippone n'est pas connue pour être la terre la plus ouverte aux questions LGBT+ et aux questions féministes. La société japonaise est si marquée par un patriarcat ancestral, que chaque petite victoire sonne comme une révolution. Et dans le jeu, Kazuyo Katsuma collectionne les hourras. Conseillère financière, ancienne cadre chez MCKinsey et JP Morgan, la business woman a beaucoup écrit sur la place des femmes et sur celle des mères dans l'entreprise (elle a trois enfants). Ses livres se sont vendus à plus de 5 millions d'exemplaires. Elle a même créé un forum de discussion pour que les femmes s'entraident. Ses opinions sont si révolutionnaires qu'elles ont donné naissance à une nouvelle génération de « katsumer », un néologisme qui a été nommé mot de l'année en 2009. C'est grâce à cela qu'elle s'est hissée en 2005 dans la liste des 50 femmes à suivre du Wall Street Journal pour avoir rassemblé « quantité de fans parmi les mères actives japonaises ».
« J'avais préféré rester aveugle sur mon attirance pour les personnes du même sexe »
Dans une interview accordée au site Buzzfeed Japon, Kazuyo Katsuma vient de faire son coming out bisexuel, en annonçant sa relation avec la star de l'activisme lesbien japonais, Hiroko Masuhara, connue pour avoir été la première personne à contracter un certificat de partenariat civil à Tokyo, avec une personne du même sexe, en 2013. « J'avais préféré rester aveugle sur mon attirance pour les personnes du même sexe, a-t-elle expliqué au pure player. Après ma rencontre avec Hiroko, la glace de mon coeur a fondu, même s'il m'a fallu plusieurs années. J'espère que cette interview pourra réconforter quelqu'un.e et initier un changement ».    Deux jours après que cette nouvelle soit sortie, l'amoureuse s'est dite surprise des réactions médiatiques, mais a annoncé vouloir retourner à la normale... en postant des recettes de soupes miso, et en rappelant qu'on peut parfaitement cuisiner avec des légumes surgelés." ["post_title"]=> string(48) "Au Japon, un coming out qui veut dire beaucoup !" ["post_excerpt"]=> string(136) "L'influenceuse Kazuyo Katsuma, femme d'entreprise et mère, vient de faire son coming out bisexuel, pour « faire changer les choses »." ["post_status"]=> string(7) "publish" ["comment_status"]=> string(4) "open" ["ping_status"]=> string(6) "closed" ["post_password"]=> string(0) "" ["post_name"]=> string(31) "japon-coming-out-kazuyo-katsuma" ["to_ping"]=> string(0) "" ["pinged"]=> string(0) "" ["post_modified"]=> string(19) "2018-05-31 17:27:59" ["post_modified_gmt"]=> string(19) "2018-05-31 15:27:59" ["post_content_filtered"]=> string(0) "" ["post_parent"]=> int(0) ["guid"]=> string(30) "https://www.komitid.fr/?p=8212" ["menu_order"]=> int(0) ["post_type"]=> string(4) "post" ["post_mime_type"]=> string(0) "" ["comment_count"]=> string(1) "0" ["filter"]=> string(3) "raw" } [2]=> object(WP_Post)#15273 (24) { ["ID"]=> int(5728) ["post_author"]=> string(1) "3" ["post_date"]=> string(19) "2018-05-05 15:25:11" ["post_date_gmt"]=> string(19) "2018-05-05 13:25:11" ["post_content"]=> string(2542) "Il a vécu avec son compagnon pendant plus de quarante ans et n'a aucun droit envers lui. Un Japonais de 69 ans a déposé plainte jeudi 26 avril pour réclamer son droit à un héritage après le décès de son compagnon âgé de 75 ans survenu en mars 2016, rapporte The Mainichi, un quotidien d'information japonais. L'homme demande également des dommages et intérêts pour avoir été privé d'assister à la crémation de celui qui partageait sa vie depuis 1971. Dans un pays où le mariage n'est autorisé qu'aux couples hétérosexuels, les couples de même sexe ne bénéficient d'aucune protection légale. Interdit d'assister à la crémation, aucun héritage... Le sexagénaire a donc saisi la justice en déposant plainte contre la soeur de son partenaire auprès du tribunal d'Osaka pour chercher à récupérer les biens qu'elle a acquis après le décès. Il lui demande également 7 millions de yens (environ 52 000 euros) de dommages et intérêts au motif qu'elle lui aurait interdit d'être présent lors de la crémation ainsi que d'organiser les funérailles. Elle ne lui aurait autorisé à y assister qu'en tant que simple visiteur.

Un fait « rare »

« Je ne suis pas satisfait de ne pas être légalement protégé au motif que nous étions un couple de même sexe », a dénoncé l'homme qui se lance dans une procédure rare. En effet, selon Kazuyuki Minami, son avocat cité par le journal japonais, s'il y a déjà eu des cas de couples homosexuels qui ont engagé des poursuites pour bénéficier des mêmes droits que ceux dont jouissent les couples hétérosexuels, le fait qu'il attaque pour réclamer les droits de succession est un fait « rare ».

Discrimination

Toujours selon The Mainichi, la soeur mise en cause savait très bien que son frère vivait avec cet homme. Selon le sexagénaire, le couple s'était mis d'accord pour hériter des biens de l'autre en cas de décès, mais l'avocat de la soeur a souligné qu'il n'avait « absolument aucun droit ». « Il semble y avoir une discrimination contre les personnes homosexuelles avant même les obstacles juridiques », a déploré l'avocat qui représente l'homme avant de conclure : « Si un système de mariage homosexuel est établi, il assurera non seulement les droits des partenaires, mais aidera aussi à résoudre la discrimination irrationnelle ». " ["post_title"]=> string(114) "Au Japon, un homme saisit la justice pour faire valoir ses droits de succession après le décès de son compagnon" ["post_excerpt"]=> string(229) "Âgé de 69 ans, ce Japonais a déposé une plainte auprès du tribunal d'Osaka pour réclamer des droits de succession ainsi que des dommages et intérêts pour avoir été interdit d'assister à la crémation de son compagnon. " ["post_status"]=> string(7) "publish" ["comment_status"]=> string(4) "open" ["ping_status"]=> string(6) "closed" ["post_password"]=> string(0) "" ["post_name"]=> string(22) "japon-heritage-justice" ["to_ping"]=> string(0) "" ["pinged"]=> string(0) "" ["post_modified"]=> string(19) "2018-05-05 16:34:21" ["post_modified_gmt"]=> string(19) "2018-05-05 14:34:21" ["post_content_filtered"]=> string(0) "" ["post_parent"]=> int(0) ["guid"]=> string(30) "https://www.komitid.fr/?p=5728" ["menu_order"]=> int(0) ["post_type"]=> string(4) "post" ["post_mime_type"]=> string(0) "" ["comment_count"]=> string(1) "0" ["filter"]=> string(3) "raw" } [3]=> object(WP_Post)#15271 (24) { ["ID"]=> int(7990) ["post_author"]=> string(1) "2" ["post_date"]=> string(19) "2018-06-04 12:47:28" ["post_date_gmt"]=> string(19) "2018-06-04 10:47:28" ["post_content"]=> string(9908) "L’affaire de l’enseignante trans dont l’identité a été révélée sur les réseaux sociaux fin mai a fait grand bruit dans les médias. Pour Agathe, 30 ans, professeure dans l’ouest de la France, ce cas qui fait écho au sien, est révélateur des graves manquements de l’Éducation nationale à l’égard des personnes trans, du côté du personnel enseignant comme de celui des élèves. La vie a voulu que ce soit au moment de passer l’agrégation que j’ai découvert ma transidentité. J’ai donc débuté par hasard mon nouveau métier en même temps que ma transition. Celle-ci s’imposait comme pour toute personne trans comme un besoin urgent de vivre en étant enfin moi même. Je pensais que c'était possible, grave erreur, le cocktail était détonnant : j’ai rapidement fait un burn-out du fait de l’anxiété et de la charge mentale insupportable causées par la situation. Je ne m’attendais pas à ce que cela soit psychologiquement si violent. J’ai demandé au service social si mon poste pouvait être aménagé, on m’a rétorqué que c’était impossible du fait de mon statut de stagiaire et que de toute manière, il ne restait plus de place dans « le placard » de l’institution. Mes supérieurs ont demandé s'il était possible de monter une « cellule » de soutien avec mon psy et mon endocrinologue. Comme s'ils n’avaient que ça à faire. J’ai d’ailleurs compris rapidement que dans cette « cellule », je n’étais pas conviée… Comme si je ne pouvais pas moi aussi, première concernée, apporter du savoir et des propositions quant à la gestion de ma situation. Comme si les personnes trans étaient incapables de savoir ce qui était bien pour elles. Il m’a été ensuite conseillé de rester en arrêt maladie pour l’année scolaire. Mon médecin craignait que ce soit considéré par la sécu comme un arrêt de complaisance de sa part. Tout le monde se renvoyait la balle. J’ai tout de même fini par être prolongée. Aujourd’hui je suis en stand-by.
Les personnes trans peuvent souffrir, l’institution fait bloc avec suffisance.
Alors quand je lis les propos remplis de certitude et d’arrogance du ministère suite à ce qu’il s’est passé pour une collègue trans, je suis en colère. Déjà parce qu'on ne reconnait pas que la proviseure s’est complètement plantée et l’a mise en danger. Ensuite, car un minimum d’humilité et de remise en question aurait été appréciable. Mais non, il n’y aurait pas de problème, rien à voir, circulez. Les personnes trans peuvent souffrir, l’institution fait bloc avec suffisance. La vérité, c’est que c’est l’ignorance qui gouverne la gestion du personnel trans dans l’Éducation nationale. L’institution nous veut, je l’espère, du bien mais à ne rien y connaître, elle produit des catastrophes. Elle gère « au cas par cas », en faisant « confiance aux chefs d’établissements » sans qu’elles ou eux ne connaissent le fond de la question, ni comment la traiter.
L'administration croit qu’on fait sa transition en deux mois de vacances d’été.
La seule méthode que semble connaître l’administration est notre mise à l’écart ou le changement d’établissement. Autrement dit, l’invisibilisation de nos transidentités et le renvoi à des existences honteuses. Car ce qui est sous-entendu par cette pratique c’est « N’affichez surtout pas votre transidentité. Vous ne pouvez pas exister pour ce que vous êtes dans votre travail. Comme on ne sait pas gérer la transidentité et qu’on a peur des réactions, nous allons vous cacher et on vous demandera de le rester ensuite. » L’administration nous dira qu’elle est « garante de notre bien-être » en nous protégeant ainsi des réactions extérieures, alors qu’en réalité elle n’apporte ni réel soutien ni solution convenable, mais un nouveau poids sur les épaules de la personne trans. Elle croit encore qu’être trans c’est temporaire, transitoire. Que c’est aller de A à B et qu’on fait sa transition en deux mois de vacances d’été. Elle ne comprend pas qu’être trans c’est à vie, avant et après la transition, que c’est notre identité, mon identité. Que je n’ai pas envie de la cacher aux yeux de mes collègues, de devoir maquiller mon passé, de devoir l’enfouir, de devoir de nouveau me taire comme je me suis tue honteuse pendant vingt ans. Je ne quitte pas un monde de secret pour rentrer dans un autre. Demande-t-on aux personnes cis de se cacher ? Non. Alors pourquoi nous ? Pourquoi la seule forme de soutien proposée est notre invisibilisation ? Gêne-t-on ? Si oui alors qui ?
La transidentité n’est pas du « cas par cas » c’est un enjeu général de société, un enjeu social qui nous concerne tous.
L’école est un terrain de conflit où l’institution s’est couchée devant La Manif Pour Tous et Sens Commun, les bigots défenseurs de « l’ordre naturel » de la binarité. L’institution et ses responsables passés se revendiquant « progressistes » (coucou M. Hamon, coucou M. Peillon, coucou Mme Vallaud-Belkacem) se sont couché.e.s par facilité et méconnaissance des questions de genre et nous en subissons aujourd’hui les conséquences dans nos vies quotidiennes. Car si la transition est bien « une démarche personnelle », si « les modalités de transition appartiennent aux individus » (encore merci) on ne peut oublier qu’elle se fait dans un environnement social, d’autant plus sensible quant il s’agit d’un établissement scolaire : hiérarchie, collègues, élèves, parents d’élèves, attentes propres à chacun sur « l’École ». La transidentité n’est pas du « cas par cas » c’est un enjeu général de société, un enjeu social qui nous concerne tous. Alors tant que des méthodes d’invisibilisation seront pratiquées, tant que l’institution ne mènera pas une réelle politique de soutien élaborée avec les concerné.e.s, rien ne changera. Les mêmes drames qui laissent des enseignant.e.s et des élèves trans seul.e.s face à l’incompréhension d’eux-mêmes puis de la société et les poussent à souffrir en silence se reproduiront.
Tant que l’institution ne mènera pas une réelle politique de soutien élaborée avec les concerné.e.s, rien ne changera.
La transidentité est un enjeu qui touche l’éducation dans tous ses champs. Mais l’institution préfère mettre le problème sous le tapis plutôt que de s’en saisir autrement que sous l’angle nécéssaire mais restreint des discriminations. Si l’enfant que j’étais avait pu au moins mettre un jour des mots sur ce qu’il vivait grâce au minimum à une campagne de sensibilisation et quelques brochures, ma vie en aurait sans doute été changée et je ne serais pas dans cette situation détestable aujourd’hui. Situation qui pourrait être évitée à d’autres aujourd’hui avec une réelle volonté politique suivi de moyens à la hauteur de l’enjeu. Ailleurs, nombre de pays sensibilisent administrations et employeurs à l’accompagnement et l’inclusion des personnes trans dans leur milieu de travail, y compris dans l’éducation. Ce ne sont pas des « procédures standardisées » ou des « méthodologies gravées dans le marbre », simplement des conseils de bonnes pratiques. En France il n’existe rien de tel. Rien alors que les personnes trans sont des milliers. Est-ce l’effet du renoncement des «progressistes» face aux réacs sur la question du genre, sujet désormais tabou dans l’éducation ? Du manque de moyens généralisé ? Du conservatisme d’une institution sûre d’elle ? Sûrement un peu de tout ça. J’attends le jour où en France un responsable politique fera amende honorable, comme récemment les ministres wallon.ne.s Isabelle Simonis et Jean-Claude Marcourt dans un de ces guides : « Pendant longtemps, nous avons structuré notre pensée sur un mode binaire. Les êtres humains étaient soit des femmes, soit des hommes et, à cette classification était accolée une définition assez précise des rôles respectifs que nous devions remplir dans notre société. Cette conception fait l’impasse sur les personnes qui ne se sentent pas à leur place dans le sexe qui leur a été assigné à la naissance. (…) Ce combat, car c’en est un, dépasse évidemment le cadre d’une adaptation des écrits ou des habitudes. C’est celui d’une évolution drastique des mentalités et il s’inscrit pleinement dans la déconstruction des rôles attribués aux hommes et aux femmes en tant que création culturelle. S’il est ici essentiellement question des notions de sexe, d’identité et d’expression de genre, ne nous y trompons pas, c’est aussi d’une indispensable évolution dans le regard que nous portons sur l’autre dont il est question. » Je doute fort qu'on entende un jour ces mots de la part d’un Jean-Michel Blanquer, d’une Frédérique Vidal, ou d’une Marlène Schiappa mais j'ose espérer pour l'avenir.

Propos recueillis par Maëlle Le Corre.

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Au Japon, des écoles passent à l'uniforme non-genré en soutien aux élèves LGBT+

Publié le

Exit le modèle jupes pour les filles et pantalons pour les garçons.

Des élèves dans une école japonaise (illustration) - KPG_Payless / Shutterstock
Des élèves dans une école japonaise (illustration) - KPG_Payless / Shutterstock

L’école japonaise se met à l’heure non-genrée. Selon plusieurs médias de l’île, dont The Japan Times, de plus en plus d’écoles nipponnes proposent à leurs élèves des uniformes unisexes. Le journal nous explique que cette mesure pourrait aider à soulager les angoisses des écoliers et écolières « jusqu’alors tenus de porter des uniformes rigides, comme une veste avec un col droit et un pantalon pour les garçons et une tenue de type marin avec une jupe pour les filles ».

D’autres écoles vont même plus loin en laissant libres les élèves de porter une jupe, un pantalon ou une cravate et ce peu importe leur sexe. C’est le cas, par exemple, au lycée Kashiwanoha, situé à Kashiwa dans la préfecture de Chiba. Selon The Japan Times, l’établissement ne comptait pas rendre obligatoire le port de l’uniforme, mais a dû se plier à la volonté des parents qui, interrogés dans le cadre d’une enquête d’opinion, ont été 90 % à plébisciter son port obligatoire.

Protection de la jeunesse LGBT+

Ce sont directement les professeur.e.s, en collaboration avec les parents, quelques étudiant.e.s et des membres du conseil d’éducation, qui se sont rassemblé.e.s pour élaborer ensemble le design des uniformes. Une attention particulière a été prêtée au besoin pour les élèves LGBT+ d’être pris.es en compte. Et que les filles n’aient plus l’obligation de porter des jupes mais bien des pantalons, surtout en hiver lorsqu’il fait plus froid. « Nous avons pensé qu’il serait préférable de laisser les élèves porter quelque chose dans lequel ils se sentent à l’aise s’ils rencontrent des difficultés pour se rendre à l’école à cause des uniformes », a souligné le directeur adjoint de Kashiwanoha. « Nous avons choisi une couleur discrète et vérifions les motifs afin que l’uniforme convienne à tous les élèves. », a-t-il poursuivi.

« Je redoutais chaque jour d’école parce que cela signifiait que je devrais mettre la jupe. »

Selon Human Rights Watch, le gouvernement conservateur japonais a pris de nombreux engagements pour la protection de la jeunesse LGBT+ ces dernières années. L’ONG a rapporté les propos d’un étudiant trans qui a expliqué combien il était angoissé à cause de son uniforme féminin. « Quand j’ai commencé le lycée, je n’ai pas remis en question l’uniforme initialement », a-t-il expliqué. « J’ai progressivement commencé à le remettre en question et lors de la troisième année, je redoutais chaque jour d’école parce que cela signifiait que je devrais mettre la jupe. »