« Dans l'Éducation nationale, l’ignorance généralisée et l’absence de remise en question sur la transidentité font des dégâts »

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Agathe est une femme trans et professeure. Elle réagit aux propos du ministère de l’Éducation nationale suite à la récente affaire de l’enseignante trans dont l’identité a été révélée sur les réseaux sociaux.

L’affaire de l’enseignante trans dont l’identité a été révélée sur les réseaux sociaux fin mai a fait grand bruit dans les médias. Pour Agathe, 30 ans, professeure dans l’ouest de la France, ce cas qui fait écho au sien, est révélateur des graves manquements de l’Éducation nationale à l’égard des personnes trans, du côté du personnel enseignant comme de celui des élèves.

La vie a voulu que ce soit au moment de passer l’agrégation que j’ai découvert ma transidentité. J’ai donc débuté par hasard mon nouveau métier en même temps que ma transition. Celle-ci s’imposait comme pour toute personne trans comme un besoin urgent de vivre en étant enfin moi même. Je pensais que c’était possible, grave erreur, le cocktail était détonnant : j’ai rapidement fait un burn-out du fait de l’anxiété et de la charge mentale insupportable causées par la situation. Je ne m’attendais pas à ce que cela soit psychologiquement si violent. J’ai demandé au service social si mon poste pouvait être aménagé, on m’a rétorqué que c’était impossible du fait de mon statut de stagiaire et que de toute manière, il ne restait plus de place dans « le placard » de l’institution. Mes supérieurs ont demandé s’il était possible de monter une « cellule » de soutien avec mon psy et mon endocrinologue. Comme s’ils n’avaient que ça à faire. J’ai d’ailleurs compris rapidement que dans cette « cellule », je n’étais pas conviée… Comme si je ne pouvais pas moi aussi, première concernée, apporter du savoir et des propositions quant à la gestion de ma situation. Comme si les personnes trans étaient incapables de savoir ce qui était bien pour elles. Il m’a été ensuite conseillé de rester en arrêt maladie pour l’année scolaire. Mon médecin craignait que ce soit considéré par la sécu comme un arrêt de complaisance de sa part. Tout le monde se renvoyait la balle. J’ai tout de même fini par être prolongée. Aujourd’hui je suis en stand-by.

Les personnes trans peuvent souffrir, l’institution fait bloc avec suffisance.

Alors quand je lis les propos remplis de certitude et d’arrogance du ministère suite à ce qu’il s’est passé pour une collègue trans, je suis en colère. Déjà parce qu’on ne reconnait pas que la proviseure s’est complètement plantée et l’a mise en danger. Ensuite, car un minimum d’humilité et de remise en question aurait été appréciable. Mais non, il n’y aurait pas de problème, rien à voir, circulez. Les personnes trans peuvent souffrir, l’institution fait bloc avec suffisance. La vérité, c’est que c’est l’ignorance qui gouverne la gestion du personnel trans dans l’Éducation nationale. L’institution nous veut, je l’espère, du bien mais à ne rien y connaître, elle produit des catastrophes. Elle gère « au cas par cas », en faisant « confiance aux chefs d’établissements » sans qu’elles ou eux ne connaissent le fond de la question, ni comment la traiter.

L’administration croit qu’on fait sa transition en deux mois de vacances d’été.

La seule méthode que semble connaître l’administration est notre mise à l’écart ou le changement d’établissement. Autrement dit, l’invisibilisation de nos transidentités et le renvoi à des existences honteuses. Car ce qui est sous-entendu par cette pratique c’est « N’affichez surtout pas votre transidentité. Vous ne pouvez pas exister pour ce que vous êtes dans votre travail. Comme on ne sait pas gérer la transidentité et qu’on a peur des réactions, nous allons vous cacher et on vous demandera de le rester ensuite. » L’administration nous dira qu’elle est « garante de notre bien-être » en nous protégeant ainsi des réactions extérieures, alors qu’en réalité elle n’apporte ni réel soutien ni solution convenable, mais un nouveau poids sur les épaules de la personne trans. Elle croit encore qu’être trans c’est temporaire, transitoire. Que c’est aller de A à B et qu’on fait sa transition en deux mois de vacances d’été. Elle ne comprend pas qu’être trans c’est à vie, avant et après la transition, que c’est notre identité, mon identité. Que je n’ai pas envie de la cacher aux yeux de mes collègues, de devoir maquiller mon passé, de devoir l’enfouir, de devoir de nouveau me taire comme je me suis tue honteuse pendant vingt ans. Je ne quitte pas un monde de secret pour rentrer dans un autre. Demande-t-on aux personnes cis de se cacher ? Non. Alors pourquoi nous ? Pourquoi la seule forme de soutien proposée est notre invisibilisation ? Gêne-t-on ? Si oui alors qui ?

La transidentité n’est pas du « cas par cas » c’est un enjeu général de société, un enjeu social qui nous concerne tous.

L’école est un terrain de conflit où l’institution s’est couchée devant La Manif Pour Tous et Sens Commun, les bigots défenseurs de « l’ordre naturel » de la binarité. L’institution et ses responsables passés se revendiquant « progressistes » (coucou M. Hamon, coucou M. Peillon, coucou Mme Vallaud-Belkacem) se sont couché.e.s par facilité et méconnaissance des questions de genre et nous en subissons aujourd’hui les conséquences dans nos vies quotidiennes. Car si la transition est bien « une démarche personnelle », si « les modalités de transition appartiennent aux individus » (encore merci) on ne peut oublier qu’elle se fait dans un environnement social, d’autant plus sensible quant il s’agit d’un établissement scolaire : hiérarchie, collègues, élèves, parents d’élèves, attentes propres à chacun sur « l’École ». La transidentité n’est pas du « cas par cas » c’est un enjeu général de société, un enjeu social qui nous concerne tous. Alors tant que des méthodes d’invisibilisation seront pratiquées, tant que l’institution ne mènera pas une réelle politique de soutien élaborée avec les concerné.e.s, rien ne changera. Les mêmes drames qui laissent des enseignant.e.s et des élèves trans seul.e.s face à l’incompréhension d’eux-mêmes puis de la société et les poussent à souffrir en silence se reproduiront.

Tant que l’institution ne mènera pas une réelle politique de soutien élaborée avec les concerné.e.s, rien ne changera.

La transidentité est un enjeu qui touche l’éducation dans tous ses champs. Mais l’institution préfère mettre le problème sous le tapis plutôt que de s’en saisir autrement que sous l’angle nécéssaire mais restreint des discriminations. Si l’enfant que j’étais avait pu au moins mettre un jour des mots sur ce qu’il vivait grâce au minimum à une campagne de sensibilisation et quelques brochures, ma vie en aurait sans doute été changée et je ne serais pas dans cette situation détestable aujourd’hui. Situation qui pourrait être évitée à d’autres aujourd’hui avec une réelle volonté politique suivi de moyens à la hauteur de l’enjeu. Ailleurs, nombre de pays sensibilisent administrations et employeurs à l’accompagnement et l’inclusion des personnes trans dans leur milieu de travail, y compris dans l’éducation. Ce ne sont pas des « procédures standardisées » ou des « méthodologies gravées dans le marbre », simplement des conseils de bonnes pratiques. En France il n’existe rien de tel. Rien alors que les personnes trans sont des milliers. Est-ce l’effet du renoncement des « progressistes » face aux réacs sur la question du genre, sujet désormais tabou dans l’éducation ? Du manque de moyens généralisé ? Du conservatisme d’une institution sûre d’elle ? Sûrement un peu de tout ça.

J’attends le jour où en France un responsable politique fera amende honorable, comme récemment les ministres wallon.ne.s Isabelle Simonis et Jean-Claude Marcourt dans un de ces guides : « Pendant longtemps, nous avons structuré notre pensée sur un mode binaire. Les êtres humains étaient soit des femmes, soit des hommes et, à cette classification était accolée une définition assez précise des rôles respectifs que nous devions remplir dans notre société. Cette conception fait l’impasse sur les personnes qui ne se sentent pas à leur place dans le sexe qui leur a été assigné à la naissance. (…) Ce combat, car c’en est un, dépasse évidemment le cadre d’une adaptation des écrits ou des habitudes. C’est celui d’une évolution drastique des mentalités et il s’inscrit pleinement dans la déconstruction des rôles attribués aux hommes et aux femmes en tant que création culturelle. S’il est ici essentiellement question des notions de sexe, d’identité et d’expression de genre, ne nous y trompons pas, c’est aussi d’une indispensable évolution dans le regard que nous portons sur l’autre dont il est question. » Je doute fort qu’on entende un jour ces mots de la part d’un Jean-Michel Blanquer, d’une Frédérique Vidal, ou d’une Marlène Schiappa mais j’ose espérer pour l’avenir.

Propos recueillis par Maëlle Le Corre.

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