Décision de l'OMS : pour les associations trans, pas question de crier victoire

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Au lendemain de la décision de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), les associations trans françaises appellent à la prudence et expliquent pourquoi la nouvelle n'est pas pleinement satisfaisante.

Existrans 2007 à Paris - Philippe Leroyer / Flickr
Existrans 2007 à Paris - Philippe Leroyer / Flickr

Au lendemain de la décision de l’OMS de retirer la transidentité de sa liste des maladies mentales, les associations trans françaises sont à l’unisson pour marquer leur profond désaccord avec la liesse générale. En effet, hors de question de voir cette nouvelle comme une avancée pour les droits des personnes trans. Elles appellent au contraire à la prudence et attendront de voir les conséquences concrètes d’une telle mesure.

Pour Chrysalide, il s’agit d’une « apparente bonne nouvelle » : « La description de cette “incongruence du genre” implique l’établissement d’un diagnostic différentiel, et non d’une autodétermination. Là encore, les identités trans restent donc soumises à l’évaluation d’une tierce personne. De plus, les personnes non binaires sont tout simplement exclues du diagnostic. Enfin, il est exigé chez les personnes pré-pubères l’existence de “symptômes” de façon constante depuis plus de deux ans, ce qui continuera donc d’impliquer des suivis lourds et des retards dans la prise de bloqueurs de la puberté. »

L’association estime que cette décision ne permettra pas de sortir de la psychiatrisation actuelle des parcours trans : « Rappelons qu’en France, beaucoup d’endocrinologues et de médecins généralistes exigent avant de prescrire des hormones que les personnes trans obtiennent l’aval d’un psychiatre. Rappelons aussi que les critères utilisés par les psychiatres sont largement disparates et arbitraires. En effet, comment un individu peut-il « prouver » à autrui qu’il se sent homme ou femme en dehors de toute considération basée sur des stéréotypes de genre ? Comment imaginer que ce seul reclassement dans la CIM-11 fera changer les pratiques de psychiatres qui considèrent encore en 2018 qu’une “vraie femme” ne peut pas être homosexuelle, doit s’épiler, doit porter des robes et ne doit pas s’intéresser à la coupe du Monde de foot ? »

« Amalgame »

Basée à Marseille, l’association T-Time juge elle aussi cette avancée bien insuffisante et dénonce « le choix de l’OMS de continuer à classifier la transidentité dans la rubrique liée à la sexualité » : « Cette classification d’un autre temps entretient l’amalgame pourtant dénoncé depuis des années entre genre et sexualité, ne prend pas en compte la diversité, la multiplicité et l’unicité des trajectoires trans, et réduit une fois de plus la transidentité à un simple changement de sexe. » Au-delà de cette décision, l’association souhaite elle aussi voir un changement en profondeur dans les pratiques des médecins : « Nous ne sommes pas dupes, et encourageons plutôt l’ensemble du corps médical français à écouter et à dialoguer avec le tissus associatif trans/intersexes en France qui, fort de son expertise de terrain et de sa représentativité, saura apporter l’éclairage, les revendications des usagers et les retours quant aux bonnes pratiques que ceux-ci pourront mettre en place pour améliorer la prise en charge des personnes trans. »

De son côté, l’Association nationale transgenre fait part d’une même attente : « Restons vigilant.e.s de la manière dont cela sera interprété par le système de santé en France. Le démantèlement des équipes pluridisciplinaires reste donc une priorité pour que la santé des personnes transgenres soit réellement prise en compte.  »

« ne pas souligner une avancée serait une erreur, mais tomber dans l’euphorie en serait une autre encore plus grande »

Si l’association lilloise C’est Pas Mon Genre se satisfait de la nouvelle, elle n’en reste pas moins très critique : « Nous sommes encore choqué.e.s de voir que nous sommes dans la rubrique sexualité, mélangeant les concepts d’orientation sexuelle et d’identité de genre. Nous sommes aussi profondément outré.e.s de l’existence d’un diagnostic long pour les enfants prépubères alors qu’il est primordial de pouvoir leur faire commencer le plus rapidement possible les bloqueurs de pubertés qui ont un effet non permanent. »

La sociologue Karine Espineira s’est quant à elle fendue d’une tweet pour faire part de son scepticisme. Elle estime que « ne pas souligner une avancée serait une erreur, mais tomber dans l’euphorie en serait une autre encore plus grande » : « Si on change le nom d’une structure ou son logo mais sans changer la pratique, c’est problématique, a-t-elle expliqué auprès de Komitid. C’est cela ma plus grande crainte, changer l’enseigne d’une boutique sans changer les produits vendus ni les « services », c’est limite de la poudre aux yeux. Ces annonces, comme les déplacements techniques des nomenclatures, voire une évolution du vocabulaire, ne défont pas la psychiatrisation et la pathologisation des identités trans. Quand ces mêmes nomenclatures seront en mesure d’envisager une santé trans plutôt que du trouble, des expériences de vies trans et non des incongruences par rapport à une norme dominante, peut-être commencera-t-on à repenser les termes et le rôle de l’accompagnement, comme de la place de la psychiatrie. »