Une histoire qui ne date pas d'hier

Le désamour entre les équipes pluridisciplinaires de la Sofect et les militant.e.s, les associations ou les personnes trans, ne remonte pas à hier. Dès le début, la prétendue spécialité médicale créée autour de la transition s’est construite in-vitro, sans collaboration avec les principaux et principales concerné.e.s. « Depuis le début, la Sofect ne s’est jamais posée comme un interlocuteur respectueux des associations sauf si elles leur étaient acquises » explique la sociologue et co-fondatrice de l’Observatoire des transidentités Karine Espineira, qui avait consacré un long article à la Sofect. « Elle oppose les usagers aux militants qui ne seraient pas de vrais trans car ils ne souffrent pas ». La militante trans-féministe Maud-Yeuse Thomas le dit, « la SOFECT a privatisé les questions trans et se place comme un service public au service de la vérité médicale. J'ai rencontré des membres de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) en 2010, qui ont l'habitude de traiter avec des associations de patients, ils étaient effarés de la situation d'OPA de la Sofect sur la prise en charge ».
« On a créé les équipes spécialisées dans un but syndical, pour la représentativité »
En 1992, la France autorise le changement d’état-civil pour les personnes ayant eu recours à la réassignation génitale avec stérilisation forcée. En 2000, le ministère de la santé souhaite une meilleure organisation de l’accompagnement médical des personnes trans au sein de l’hôpital public : c’est là que le rendez-vous entre praticien.ne.s et concerné.e.s est manqué. « A l'époque, le ministère de la Santé n'avait invité que les associations militantes, mais les médecins pas question », se souvient Marc Revol. « On les a juste conviés en disant “ tiens je vais prendre tel gynéco et lui dire comment faire" donc en réaction on a créé les équipes spécialisées dans un but syndical, pour la représentativité ». Ces équipes spécialisées deviennent « Société Française d’Études et de prise en Charge de la transsexualité », en 2010, et au fur-et-à-mesure, se crée un véritable monopole au sein de l'hôpital public, devenant le seul interlocuteur, ou presque, face à la CPAM, face aux institutions, face aux médias. Conséquences : pour que sa transition soit prise en charge et remboursée par l'Etat, une personne finit presque toujours par passer entre les bras des équipes de la Sofect. Sinon, il ou elle doit se tourner vers le privé, acheter des hormones sur internet, ou se faire opérer à l'étranger. Car peu de personnes connaissent les nouvelles structures associatives, encore trop peu visibles. Parmi les fondateurs et fondatrices de la société savante, des personnalités controversées voire perçues comme transphobes dans leurs prises de paroles médiatiques ou leurs parutions médicales. L’exemple le plus criant : la psychiatre Colette Chiland, décédée en  2016. La présidente d’honneur de la Sofect, était par exemple très attachée à une vision binaire du monde, utilisant l’expression de « la boussole du sexe » pour la qualifier. Une vision qui lui avait valu, en 2006, d’écrire une diatribe contre ce qu’elle appelle le « mouvement transgenre » (dans l’article « D’un sexe à l’autre », paru dans la revue Pour la science n°350) :  « Depuis quelques années s’est développé un mouvement transgenre ou trans qui se définit comme n’ayant plus rien à voir avec le transsexualisme calme, bien élevé et caché, attendant poliment que les juges et les professionnels médicaux leur donnent le traitement bienfaisant dont ils avaient besoin pour poursuivre leur vie dans l’ombre de la société normale ». [caption id="attachment_5199" align="aligncenter" width="561"] Extrait du cours « Le transsexualisme - Psychiatrie 2 - Aspects éthiques » / Sofect[/caption] Cette vision archaïque du monde est retranscrite noir sur blanc dans la Charte de la Sofect, que doit signer tout.e membre à son entrée. Dans la version de 2010, les psychiatres et les psychologues  doivent confirmer un diagnostic de « trouble de l’identité de genre » des personnes et peuvent par exemple mettre en évidence des « diagnostics différentiels ». Parmi ces « troubles » empêchant la « réassignation sexuelle hormono-chirurgicale du transsexualisme » : le « transvestisme fétichiste », « l’ambiguïtié sexuelle » ou… « l’homosexualité » (pour rappel l’OMS a retiré le dit diagnostic d’homosexualité en 1992). Les méthodes et parcours issus de cette chartes sont clairs, nets, précis : les personnes qui souhaitent recourir à un traitement hormonal ou celles et ceux qui veulent être physiquement conformes à leur identité de genre, doivent accumuler les examens psychiatriques. Avant toute prise d'hormones, ils et elles doivent alors vivre deux ans de vie réelle dans leur « genre de destination ». Après le traitement hormonal, ils et elles doivent attendre de longs mois avant d'entrer au bloc. Beaucoup rapportent les souffrances éprouvées pendant cet intervalle, vécu comme une épreuve, voire comme une humiliation médicalisée : « imaginez ce que c'est d'être une femme trans non hormonée qui doive s'habiller "en femme" dans la rue afin que le médecin approuve votre dossier, tout en vous appelant "monsieur" dans la salle d'attente », nous raconte Andrea*, une ex-patiente de la Sofect Bordeaux de 52 ans.
« Tout le monde évolue (...) Au début je ne savais pas s'il fallait dire bonjour monsieur ou madame... »
Cette vérité là, Marc Revol en est tout a fait conscient et il l'affirme : La Sofect a changé avec la société. A la machine à café de l'Université, il rappelle que le T de « transsexualisme » a été changé par « transidentité » en 2017 : « Tout le monde évolue, je ne suis plus du tout le même qu'il y a 20 ans. Au début je ne savais pas s'il fallait dire bonjour monsieur ou madame... j'opérais comme on m'avait montré et c'était très mauvais. J'ai lu des études,  je suis allé voir ce qui se faisait en Belgique, au Canada, et ce que j'enseigne c'est un mix de tout cela et que je transmets à la troisième génération... ». [caption id="attachment_2853" align="aligncenter" width="1300"] Manifestations sur les maltraitances médicales contre les personnes trans et intersexes, 2009, Barcelone - Christian Bertrand / Shutterstock[/caption]

Nouvelle génération

Agnès Condat fait partie de cette génération. La pédopsychiatre de l'hôpital de la Pitié Salpétrière a même refusé de signer la Charte, quand elle a contacté la Sofect Paris il y a quatre ans. « Si elle n'était pas modifiée, je n'entrais pas, il était hors de question que je l'applique. Je me suis approchée d'eux parce que je tiens au service public, je souhaite que toutes les personnes soient accompagnées au sein de l'hôpital», nous a-t-elle confié. La praticienne est très ouverte, en particulier sur la non-binarité, admet Karine Espineira. « Agnès Condat, c'est la nouvelle génération, une progressiste. Mais l'ancienne garde est toujours là, ceux qui utilisaient l'expression "corps chimère" dans les années 90 pour parler de nous comme des monstres. La Sofect veut faire évoluer son image et, comme pour une entreprise, elle vend son image avec une exaltation managériale. Dans le fond, on a changé la devanture, mais pas ce qu'il y a dedans »
Dans l'indifférence quasi générale, le « spécialiste » utilise l'expression « homme normal » (pour les hommes cisgenres)
Pourtant, dans le cursus de son diplôme inter-universitaire, beaucoup de cours reprennent encore les thèses de Colette Chiland, ponctués de mégenrages ou d'illustrations suspectes. Tous les supports de cours - certains datés, d'autre erronés, d'autres scandaleux - sont téléchargeables sur le site. Nous avons pu assister à un cours sur un cours sur la « phallopoïese » (la création d’un pénis). La leçon est dispensée par l'un des spécialistes de la très délicate opération en France, le bien nommé docteur Jean-Philippe Binder (l'ironie veut qu'un binder soit le nom donné au bandeau utilisé par certains hommes trans pour masquer leur poitrine). Dans une odeur de café, le professeur explique avec diapos, photos et vidéos les différents protocoles chirurgicaux dont il dispose pour réaliser ce qu’il nomme des « moments magiques ». Dans l'indifférence quasi générale, le « spécialiste » utilise l'expression « homme normal » (pour les hommes cisgenres), « patient coloré » (pour un patient racisé) et est vite repris par l'omniprésent professeur Revol, quand il indique que le changement d'état civil intervient chronologiquement après l'hystérectomie (la stérilisation obligatoire étant terminée depuis 2016). L'histoire ne dit pas si notre seule présence a motivé la correction. [caption id="attachment_5200" align="aligncenter" width="582"] Extrait du cours « Le transsexualisme - Psychiatrie 2 - Aspects éthiques » / Sofect[/caption]

Une approche encore et toujours pathologisante et misérabiliste

« Quand on arrive devant les psys de la Sofect, il faut avoir envie de mourir, mais pas trop ». Noah est un jeune étudiant lillois de 19 ans qui a vécu ce qu'il décrit comme un enfer, auprès de praticien.ne.s attaché.e.s à la Sofect de Bordeaux. Il a 18 ans quand il annonce à sa mère qu'il ne supporte pas l'idée d'avoir ses règles à nouveau. « A Niort (sa ville de naissance, ndlr), la gynéco a dit qu'elle ne pouvait pas prescrire d'hormones sans passer par la Sofect et elle a dit à ma mère que sans leur aide, je mourrais ». Les entretiens psychiatriques sont vécus comme une humiliation par celui qui est encore un adolescent : « j'étais hyper timide à l'époque et on me demandait comment je me douchais, comment je me masturbais... ».
« Il n'y a besoin de diagnostic, car ce n'est pas une maladie »
Le cas de Noah n'est pas rare. Lors de notre enquête, les associations que nous avons contactées, Outrans, C pas mon genre, SOS transphobie, Acthe, rapportent des situations similaires, où la psychiatrie misérabiliste est de mise. « Ils mettent "transidentité" sur leurs matériels, mais rien n'a changé : la psychiatrie reste la pièce maîtresse de leur approche », analyse Karine Espineira. Marie de la Chenelière, femme trans de 66 ans, abonde aussi dans ce sens : « ils n'ont pas changé pour un sou : les médecins décident toujours de notre sort en Réunions de Concertation Pluridisciplinaire (RCP), ce qui se fait d'habitude pour les cancers et les maladies rares : cela veut dire que la personne n'est pas apte à prendre des décisions. C'est dans cette foi là qu'on entre à la Sofect ». Aujourd'hui, Noah est suivi à la Maison dispersée de Santé de Lille. Le Docteur Bertrand Riff a créé la structure en 1986. Dans une politique de «co-construction avec l'usager et l'usagère», il s'est approché du centre LGBT et de l'association C pas mon genre pour créer le Collectif santé trans. « Contrairement à la Sofect notre objectif, c'est vraiment de dépsychiatriser, nos psychologues accompagnent, mais ne traitent pas, ne diagnostiquent pas : il n'y a besoin de diagnostic, car ce n'est pas une maladie » nous rappelle le médecin, qui dénonce le fait que la psychiatrie soit centrale dans les protocoles de la Sofect. https://www.youtube.com/watch?v=MUCYQ-kqYLs

(Thierry Gallarda est membre de la Sofect Paris, et évoque des comorbidités à la dysphorie de genre)

En effet, le 6 mai 2009, le Ministère de la santé fait une annonce : « la transsexualité ne sera plus considérée comme une affection psychiatrique en France ». En février 2010, par décret, la sortie de la catégorie psychiatrique est actée au niveau des ALD (affection longue durée) : les remboursements médicaux passent de la catégorie relative à une « affection psychiatrique », à une ALD classifiée «hors liste ». Levée de bouclier du monde psychiatrique et de la Sofect en particulier. Lors d'une journée d'étude à Bordeaux, sa fondatrice Mireille Bonierbale se pose une question fermée et oratoire, quant à cette évolution : « est-ce que c'est une mesure prématurée ou (...) une mesure démagogique vis-à-vis d’une présupposée stigmatisation du mot "trouble" ?».
« C'est inconcevable pour eux qu'une femme trans tienne à garder des érections. »
Cette pathologisation ne touche pas que la psychiatrie. Nous l'avons constaté lors de nos entretiens avec les principaux et principales concernées. Noah se souvient encore des traitements qu'il a du suivre après avoir rencontré un endocrinologue de la Sofect Bordeaux. « On m'a prescrit des bloqueurs mais c'était horrible, parce qu'on ne me donnait pas de testo. Donc je n'avais aucune hormone, en fait. Pendant 15 jours, j'étais incapable d'aligner trois phrases cohérentes, j'étais déprimé et je dormais tout le temps, j'ai fait 4 TS (tentatives de suicides, ndlr). Pour les MtF (femmes trans, ndlr), ils leur prescrivent des castrations chimiques, comme pour les violeurs ou les pédophiles ». Un cas qui n'est pas rare pour le docteur Bertrand Riff, qui attache une importance particulière aux traitements hormonaux choisis par certains de ses collègues de la Sofect : « pour les MtF, ils utilisent l'androcure, qui est castratrice quand nous utilisons la progestérone. C'est une écriture violente : pour eux il est évident qu'une femme trans demandera une castration pleine et entière, avant de subir une réassignation complète. C'est inconcevable pour eux qu'une femme trans tienne à garder des érections. »

« Il faut choisir d'un côté ou de l'autre, il y a une binarité, c'est comme ça que fonctionne le monde végétal, animal et compagnie »

La binarité, voilà le noeud du problème. La Sofect a du mal à sortir des cases « femmes » et « hommes », dans un monde où les identités et les expressions de genre se détachent de plus en plus des corps, grâce aux luttes des concerné.e.s. Patricia, de SOS transphobie, parle de « sexisme binaire » : « pour eux, il faut que les gens changent de sexe, il faut le corps adéquat et l'attitude qui va avec, il faut que le passing passe bien. Si une personne non binaire annonce la couleur, pas de prise en charge ». Le sociologue Sam Bourcier, lors d'une émission sur la chaîne LCP explique que « la non binarité, c'est ce que n'ont pas su voir les psychiatres, qui ont eu la main mise sur les corps trans depuis les années 50 et qui ont été tellement cons qu'ils pensaient qu'il fallait passer de l'un à l'autre , qu'il y avait deux sexes, qu'il y avait deux genres... ». S'il salue le progrès sociétal de la déclassification de 2013 et de l'état-civil de 2016, le docteur Marc Revol assume tout à fait son positionnement, et celui de son protocole, vis à vis de la binarité. Il nous l'a longuement expliqué après une séance de son DIU : « Moi je suis médecin chirurgien et les trans, depuis 30 ans, je suis convaincu que je leur rends service : ils sont sur une berge et je les aide à passer de l'autre côté », explique-t-il. « Après, il y en a d'autres, ils sont au milieu de la rivière ou genderfluide machin ou ils disent "je suis trans et c'est mon métier, mon état". Non, ce n'est pas un état par définition, c'est une transition. Il faut choisir d'un côté ou de l'autre, y a une binarité, c'est comme ça que fonctionne le monde végétal, animal et compagnie ».
« Le chirurgien lui a dit qu'il en profiterait pour retirer le vagin car "un homme n'a pas de vagin" »
Dans la réalité, cette vision rétrograde a des conséquences, en particulier dans le processus diagnostic. Même Léa Dumont d'Arc-en-ciel Toulouse et qui participe au diplôme, le dit : « la Sofect gagnerait à être ouverte aux personnes non-binaires. » Noah a beaucoup d'ami.e.s qui ont dû surjouer une féminité ou une masculinité pour entrer dans la prise en charge. « Pendant deux ans, tu dois te conduire comme un homme ou comme une femme, ça veut dire qu'en tant qu'homme trans, le simple fait d'avoir des cheveux colorés est un problème. Il faut que tu sois hétéro, que tu veuilles pas d'enfant : tu fais tes démarches pour les hormones et on te parle d’hystérectomie », souligne Noah. Oscar est président de l'association C pas mon genre, et des exemples comme celui-ci, il en a à la pelle : « Malgré ce qu'ils racontent, il y a un profil idéal : il faut avoir un travail fixe, pas de relations, pas d'enfant, être binaire et hétéro si on veut entrer dans leurs cases. À l'asso, on a un homme trans qui souhaitait une hystérectomie et le chirurgien lui a dit qu'il en profiterait pour retirer le vagin car "un homme n'a pas de vagin". Lui, il a claqué la porte mais d'autres auraient peut être cédés ! ».
« La Sofect Bordeaux, le seul moment ou ils traitent une femme trans comme une femme cis pleine et entière, c'est lorsqu'elle demande des implants »
Même son de cloche chez Jules, co-président de Outrans : « Il y a quelques mois un garçon a été exclu du protocole Sofect parce qu'il a tout de suite dit qu'il souhaitait un parcours hormonal et une mastéctomie mais pas de réassignation génitale ». L'association a reçu un grand nombre de plaintes et a créé un réseau informel parisien hors Sofect, pour ses membres. Les maltraitances iraient du mauvais accueil (avec utilisation de l'ancien prénom, ou des mauvais pronoms), au refus de soin, aux discriminations, sans compter les opérations ratées. Le docteur Bertrand Riff lui même connait nombre de ces histoires et confirme la vision ultra binaire de la société savante : « une des personnes que j'accompagne avait consulté un chirurgien de la Sofect, on lui a répondu qu'elle avait plus de 50 ans, que c'était pas urgent d'avoir un vagin et que comme elle était lesbienne encore moins... La Sofect Bordeaux, le seul moment où ils traitent une femme trans comme une femme cis pleine et entière, c'est lorsqu'elle demande des implants ». [embed]https://twitter.com/AcceptessT/status/978789901998153728[/embed] (Face au sociologue Sam Bourcier, le pédopsychiatre de la Sofect Jean Chambry, qui aborde la non-binarité de patient.e.s)

L'espoir avec ou sans Sofect

« J'ai bénéficié d'une autre expérience professionnelle que mes collègues plus âgés, et surtout d'une autre vision du monde »
A l’Université Paris Diderot, les participant.e.s du DIU de la Sofect font une pause entre deux sessions. Parmi eux, deux jeunes médecins nous servent le même discours : oui, la Sofect mérite sa mauvaise réputation, mais elle va changer car la nouvelle garde est plus ouverte que ses aînés. De l'autre côté du téléphone, Agnès Condat est consciente de représenter cette nouvelle garde. Elle souligne l'accompagnement qu'elle a mis en place dans son service, un service ouvert sur toutes les identités de genre : « c'est évident que les gens que l'on reçoit ne sont pas dans la binarité. On ne veut pas faire entrer les personnes dans des cases, mais de construire avec elles les accompagnements adéquats, et surtout avec les adolescents ». La jeune praticienne a beaucoup de confiance en sa génération, « un autre point qui fait que les choses vont changer, en dehors des autorités médicales internationales, c'est le fait que ma génération lit l'anglais, donc la littérature médicale anglo-saxonne. J'ai bénéficié d'une autre expérience professionnelle que mes collègues plus âgés, et surtout d'une autre vision du monde ». La pédopsychiatre, spécialisée dans les relations parents-enfants, en profite pour redonner à l'engagement associatif ses lettres de noblesse : « le changement principal arrive toujours par le biais des assos de concerné.e.s, il faut rendre à César ce qui est à César. Ce qui fait évoluer la société et nos pratiques, c'est le mouvement LGBT ».
« Le problème de la Sofect, c'est le problème de la médecine en France : c'est la grande tradition du médecin qui sait »
La Sofect devrait-elle alors changer de nom, pour laisser son lourd passé derrière elle ? « Nous on est pour la dissolution des équipes hospitalières en général», ajoute Jules, de l'association Outrans. Maud-Yeuse Thomas abonde dans son sens : « Nous n'avons pas besoin d'équipes médicales qui se posent en entrepreneurs de morale ». De son côté, le docteur Revol ne comprend pas ce qu'il nomme le « soviétisme des militants » : « il n'y a pas d'ancienne et de nouvelle Sofect, on est toujours les mêmes, ce qu'ils disent [les militants, ndlr] c'est "je suis en train de me noyer et le mec qui me tire de l'eau parce que c'est le seul, je lui crache à la gueule et j'en veux pas"». Regrettant que les associations ne remarquent pas combien la Sofect a changé  et maintiennent leurs positions vis-à-vis d'elle, Marc Revol nous indique qu'il a invité les associations opposantes à participer au DIU, de la même manière qu'il avait invité Trans-Europe. Pourtant, aucune des personnes que nous avons interrogées n'a été contactée en ce sens En attendant que la Sofect ait vraiment changé, des réseaux informels se sont créés dans les grandes villes. Un site internet permet à chacun et chacune d'accéder à une base de données trans-friendly. « Nous conseillons aux gens de se renseigner sur la base de données trans, qui est collaborative », nous explique la Présidente d'Acthe Sun Hee Yoon. À Lille, la maison de Santé et le parcours trans reçoivent de plus en plus de personnes arrivant grâce au bouche-à-oreilles. « Le problème de la Sofect, c'est le problème de la médecine en France, soutient Bertrand Riff, c'est la grande tradition du médecin qui sait qu'il est le seul à détenir la vérité sur ce que vit une personne en son for intérieur. » En attendant que la Sofect se réinvente vraiment ou que les praticien.ne.s arrivent à penser la médecine sans spécialités, certain.e.s ont décidé d'aller voir ailleurs, comme Patricia, de la page SOS Transphobie : « à Boston, on a créé un centre de soin et de formation médicale par et pour les personnes trans. Ils acceptent tout le monde. 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Pour Agathe, 30 ans, professeure dans l’ouest de la France, ce cas qui fait écho au sien, est révélateur des graves manquements de l’Éducation nationale à l’égard des personnes trans, du côté du personnel enseignant comme de celui des élèves. La vie a voulu que ce soit au moment de passer l’agrégation que j’ai découvert ma transidentité. J’ai donc débuté par hasard mon nouveau métier en même temps que ma transition. Celle-ci s’imposait comme pour toute personne trans comme un besoin urgent de vivre en étant enfin moi même. Je pensais que c'était possible, grave erreur, le cocktail était détonnant : j’ai rapidement fait un burn-out du fait de l’anxiété et de la charge mentale insupportable causées par la situation. Je ne m’attendais pas à ce que cela soit psychologiquement si violent. J’ai demandé au service social si mon poste pouvait être aménagé, on m’a rétorqué que c’était impossible du fait de mon statut de stagiaire et que de toute manière, il ne restait plus de place dans « le placard » de l’institution. Mes supérieurs ont demandé s'il était possible de monter une « cellule » de soutien avec mon psy et mon endocrinologue. Comme s'ils n’avaient que ça à faire. J’ai d’ailleurs compris rapidement que dans cette « cellule », je n’étais pas conviée… Comme si je ne pouvais pas moi aussi, première concernée, apporter du savoir et des propositions quant à la gestion de ma situation. Comme si les personnes trans étaient incapables de savoir ce qui était bien pour elles. Il m’a été ensuite conseillé de rester en arrêt maladie pour l’année scolaire. Mon médecin craignait que ce soit considéré par la sécu comme un arrêt de complaisance de sa part. Tout le monde se renvoyait la balle. J’ai tout de même fini par être prolongée. Aujourd’hui je suis en stand-by.
Les personnes trans peuvent souffrir, l’institution fait bloc avec suffisance.
Alors quand je lis les propos remplis de certitude et d’arrogance du ministère suite à ce qu’il s’est passé pour une collègue trans, je suis en colère. Déjà parce qu'on ne reconnait pas que la proviseure s’est complètement plantée et l’a mise en danger. Ensuite, car un minimum d’humilité et de remise en question aurait été appréciable. Mais non, il n’y aurait pas de problème, rien à voir, circulez. Les personnes trans peuvent souffrir, l’institution fait bloc avec suffisance. La vérité, c’est que c’est l’ignorance qui gouverne la gestion du personnel trans dans l’Éducation nationale. L’institution nous veut, je l’espère, du bien mais à ne rien y connaître, elle produit des catastrophes. Elle gère « au cas par cas », en faisant « confiance aux chefs d’établissements » sans qu’elles ou eux ne connaissent le fond de la question, ni comment la traiter.
L'administration croit qu’on fait sa transition en deux mois de vacances d’été.
La seule méthode que semble connaître l’administration est notre mise à l’écart ou le changement d’établissement. Autrement dit, l’invisibilisation de nos transidentités et le renvoi à des existences honteuses. Car ce qui est sous-entendu par cette pratique c’est « N’affichez surtout pas votre transidentité. Vous ne pouvez pas exister pour ce que vous êtes dans votre travail. Comme on ne sait pas gérer la transidentité et qu’on a peur des réactions, nous allons vous cacher et on vous demandera de le rester ensuite. » L’administration nous dira qu’elle est « garante de notre bien-être » en nous protégeant ainsi des réactions extérieures, alors qu’en réalité elle n’apporte ni réel soutien ni solution convenable, mais un nouveau poids sur les épaules de la personne trans. Elle croit encore qu’être trans c’est temporaire, transitoire. Que c’est aller de A à B et qu’on fait sa transition en deux mois de vacances d’été. Elle ne comprend pas qu’être trans c’est à vie, avant et après la transition, que c’est notre identité, mon identité. Que je n’ai pas envie de la cacher aux yeux de mes collègues, de devoir maquiller mon passé, de devoir l’enfouir, de devoir de nouveau me taire comme je me suis tue honteuse pendant vingt ans. Je ne quitte pas un monde de secret pour rentrer dans un autre. Demande-t-on aux personnes cis de se cacher ? Non. Alors pourquoi nous ? Pourquoi la seule forme de soutien proposée est notre invisibilisation ? Gêne-t-on ? Si oui alors qui ?
La transidentité n’est pas du « cas par cas » c’est un enjeu général de société, un enjeu social qui nous concerne tous.
L’école est un terrain de conflit où l’institution s’est couchée devant La Manif Pour Tous et Sens Commun, les bigots défenseurs de « l’ordre naturel » de la binarité. L’institution et ses responsables passés se revendiquant « progressistes » (coucou M. Hamon, coucou M. Peillon, coucou Mme Vallaud-Belkacem) se sont couché.e.s par facilité et méconnaissance des questions de genre et nous en subissons aujourd’hui les conséquences dans nos vies quotidiennes. Car si la transition est bien « une démarche personnelle », si « les modalités de transition appartiennent aux individus » (encore merci) on ne peut oublier qu’elle se fait dans un environnement social, d’autant plus sensible quant il s’agit d’un établissement scolaire : hiérarchie, collègues, élèves, parents d’élèves, attentes propres à chacun sur « l’École ». La transidentité n’est pas du « cas par cas » c’est un enjeu général de société, un enjeu social qui nous concerne tous. Alors tant que des méthodes d’invisibilisation seront pratiquées, tant que l’institution ne mènera pas une réelle politique de soutien élaborée avec les concerné.e.s, rien ne changera. Les mêmes drames qui laissent des enseignant.e.s et des élèves trans seul.e.s face à l’incompréhension d’eux-mêmes puis de la société et les poussent à souffrir en silence se reproduiront.
Tant que l’institution ne mènera pas une réelle politique de soutien élaborée avec les concerné.e.s, rien ne changera.
La transidentité est un enjeu qui touche l’éducation dans tous ses champs. Mais l’institution préfère mettre le problème sous le tapis plutôt que de s’en saisir autrement que sous l’angle nécéssaire mais restreint des discriminations. Si l’enfant que j’étais avait pu au moins mettre un jour des mots sur ce qu’il vivait grâce au minimum à une campagne de sensibilisation et quelques brochures, ma vie en aurait sans doute été changée et je ne serais pas dans cette situation détestable aujourd’hui. Situation qui pourrait être évitée à d’autres aujourd’hui avec une réelle volonté politique suivi de moyens à la hauteur de l’enjeu. Ailleurs, nombre de pays sensibilisent administrations et employeurs à l’accompagnement et l’inclusion des personnes trans dans leur milieu de travail, y compris dans l’éducation. Ce ne sont pas des « procédures standardisées » ou des « méthodologies gravées dans le marbre », simplement des conseils de bonnes pratiques. En France il n’existe rien de tel. Rien alors que les personnes trans sont des milliers. Est-ce l’effet du renoncement des «progressistes» face aux réacs sur la question du genre, sujet désormais tabou dans l’éducation ? Du manque de moyens généralisé ? Du conservatisme d’une institution sûre d’elle ? Sûrement un peu de tout ça. J’attends le jour où en France un responsable politique fera amende honorable, comme récemment les ministres wallon.ne.s Isabelle Simonis et Jean-Claude Marcourt dans un de ces guides : « Pendant longtemps, nous avons structuré notre pensée sur un mode binaire. Les êtres humains étaient soit des femmes, soit des hommes et, à cette classification était accolée une définition assez précise des rôles respectifs que nous devions remplir dans notre société. Cette conception fait l’impasse sur les personnes qui ne se sentent pas à leur place dans le sexe qui leur a été assigné à la naissance. (…) Ce combat, car c’en est un, dépasse évidemment le cadre d’une adaptation des écrits ou des habitudes. C’est celui d’une évolution drastique des mentalités et il s’inscrit pleinement dans la déconstruction des rôles attribués aux hommes et aux femmes en tant que création culturelle. S’il est ici essentiellement question des notions de sexe, d’identité et d’expression de genre, ne nous y trompons pas, c’est aussi d’une indispensable évolution dans le regard que nous portons sur l’autre dont il est question. » Je doute fort qu'on entende un jour ces mots de la part d’un Jean-Michel Blanquer, d’une Frédérique Vidal, ou d’une Marlène Schiappa mais j'ose espérer pour l'avenir.

Propos recueillis par Maëlle Le Corre.

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Décision de l'OMS : pour les associations trans, pas question de crier victoire

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Au lendemain de la décision de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), les associations trans françaises appellent à la prudence et expliquent pourquoi la nouvelle n'est pas pleinement satisfaisante.

Existrans 2007 à Paris - Philippe Leroyer / Flickr
Existrans 2007 à Paris - Philippe Leroyer / Flickr

Au lendemain de la décision de l’OMS de retirer la transidentité de sa liste des maladies mentales, les associations trans françaises sont à l’unisson pour marquer leur profond désaccord avec la liesse générale. En effet, hors de question de voir cette nouvelle comme une avancée pour les droits des personnes trans. Elles appellent au contraire à la prudence et attendront de voir les conséquences concrètes d’une telle mesure.

Pour Chrysalide, il s’agit d’une « apparente bonne nouvelle » : « La description de cette “incongruence du genre” implique l’établissement d’un diagnostic différentiel, et non d’une autodétermination. Là encore, les identités trans restent donc soumises à l’évaluation d’une tierce personne. De plus, les personnes non binaires sont tout simplement exclues du diagnostic. Enfin, il est exigé chez les personnes pré-pubères l’existence de “symptômes” de façon constante depuis plus de deux ans, ce qui continuera donc d’impliquer des suivis lourds et des retards dans la prise de bloqueurs de la puberté. »

L’association estime que cette décision ne permettra pas de sortir de la psychiatrisation actuelle des parcours trans : « Rappelons qu’en France, beaucoup d’endocrinologues et de médecins généralistes exigent avant de prescrire des hormones que les personnes trans obtiennent l’aval d’un psychiatre. Rappelons aussi que les critères utilisés par les psychiatres sont largement disparates et arbitraires. En effet, comment un individu peut-il « prouver » à autrui qu’il se sent homme ou femme en dehors de toute considération basée sur des stéréotypes de genre ? Comment imaginer que ce seul reclassement dans la CIM-11 fera changer les pratiques de psychiatres qui considèrent encore en 2018 qu’une “vraie femme” ne peut pas être homosexuelle, doit s’épiler, doit porter des robes et ne doit pas s’intéresser à la coupe du Monde de foot ? »

« Amalgame »

Basée à Marseille, l’association T-Time juge elle aussi cette avancée bien insuffisante et dénonce « le choix de l’OMS de continuer à classifier la transidentité dans la rubrique liée à la sexualité » : « Cette classification d’un autre temps entretient l’amalgame pourtant dénoncé depuis des années entre genre et sexualité, ne prend pas en compte la diversité, la multiplicité et l’unicité des trajectoires trans, et réduit une fois de plus la transidentité à un simple changement de sexe. » Au-delà de cette décision, l’association souhaite elle aussi voir un changement en profondeur dans les pratiques des médecins : « Nous ne sommes pas dupes, et encourageons plutôt l’ensemble du corps médical français à écouter et à dialoguer avec le tissus associatif trans/intersexes en France qui, fort de son expertise de terrain et de sa représentativité, saura apporter l’éclairage, les revendications des usagers et les retours quant aux bonnes pratiques que ceux-ci pourront mettre en place pour améliorer la prise en charge des personnes trans. »

De son côté, l’Association nationale transgenre fait part d’une même attente : « Restons vigilant.e.s de la manière dont cela sera interprété par le système de santé en France. Le démantèlement des équipes pluridisciplinaires reste donc une priorité pour que la santé des personnes transgenres soit réellement prise en compte.  »

« ne pas souligner une avancée serait une erreur, mais tomber dans l’euphorie en serait une autre encore plus grande »

Si l’association lilloise C’est Pas Mon Genre se satisfait de la nouvelle, elle n’en reste pas moins très critique : « Nous sommes encore choqué.e.s de voir que nous sommes dans la rubrique sexualité, mélangeant les concepts d’orientation sexuelle et d’identité de genre. Nous sommes aussi profondément outré.e.s de l’existence d’un diagnostic long pour les enfants prépubères alors qu’il est primordial de pouvoir leur faire commencer le plus rapidement possible les bloqueurs de pubertés qui ont un effet non permanent. »

La sociologue Karine Espineira s’est quant à elle fendue d’une tweet pour faire part de son scepticisme. Elle estime que « ne pas souligner une avancée serait une erreur, mais tomber dans l’euphorie en serait une autre encore plus grande » : « Si on change le nom d’une structure ou son logo mais sans changer la pratique, c’est problématique, a-t-elle expliqué auprès de Komitid. C’est cela ma plus grande crainte, changer l’enseigne d’une boutique sans changer les produits vendus ni les « services », c’est limite de la poudre aux yeux. Ces annonces, comme les déplacements techniques des nomenclatures, voire une évolution du vocabulaire, ne défont pas la psychiatrisation et la pathologisation des identités trans. Quand ces mêmes nomenclatures seront en mesure d’envisager une santé trans plutôt que du trouble, des expériences de vies trans et non des incongruences par rapport à une norme dominante, peut-être commencera-t-on à repenser les termes et le rôle de l’accompagnement, comme de la place de la psychiatrie. »