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« À cause de la loi sur la propagande homosexuelle en Russie, notre site d'infos LGBT+ est en danger »

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Après les sites internet Gay.ru et Lesbi.ru c'est au tour de Parni PLUS, ressource sur les thématiques LGBT+ et sur le VIH, d'être menacé de censure en Russie. Evgeny Pisemskiy, son rédacteur en chef, prend la plume pour parler de son média et de la situation en Russie en général, sur Komitid.

Le site internet russe Parni Plus, dédié à l'actualité LGBT+ et à la lutte contre le VIH, est menacé de censure
Le site internet russe Parni Plus, dédié à l'actualité LGBT+ et à la lutte contre le VIH, est menacé de censure pour « propagande homosexuelle »

Evgeny Pisemskiy est le rédacteur en chef du site internet russe Parni PLUS (Парни ПЛЮС, soit « Mecs PLUS »), dédié à l’actualité LGBT+ et à l’information sur le VIH. Aujourd’hui, à cause d’une plainte usant de l’argument sur la « propagande homosexuelle », le portail d’informations est menacé de censure. Ce confrère et militant nous explique la situation, et son intention de ne pas se laisser faire.

Le site Parni PLUS a été fondé il y a plus de dix ans, par deux gays séropositifs. L’un des deux, c’est moi. Le site traite des sujets LGBT+ et de la manière de vivre avec le VIH pour les personnes séropositives, particulièrement les homos, qui font face à un stigma sérophobe et homophobe très fort en Russie au quotidien. C’est pour cela nous avons choisi ce nom, Parni PLUS, pour que notre lectorat y lise à la fois « gay » et « VIH ». Avec le temps nous avons compris que nous nous limitions beaucoup, en ne publiant que des choses sur le VIH et les hommes gays. Nous avons longuement débattu en interne puis nous avons décidé que le site devait couvrir l’actualité LGBT+ plus largement, traiter des problèmes sociaux et des discriminations rencontrées aussi par les couples de femmes, les personnes trans… Mais c’est vrai que la thématique du VIH reste centrale, nous continuons d’informer les personnes LGBT+ russes à ce sujet, sachant qu’il y a très peu de ressources dessus dans le pays.

C’est une grande équipe de personnes touchées, concernées, par ces thématiques qui fait vivre le site

Actuellement le site marche grâce à une dizaine de bénévoles dans le monde entier. Certain.e.s écrivent, d’autres font des traductions, nous avons un designer aux Pays-Bas par exemple. C’est une grande équipe de personnes touchées, concernées, par ces thématiques qui fait vivre le site. Je suis certes rédacteur en chef, mais la hiérarchie est plutôt horizontale : chaque personne apporte ses compétences, son expertise, et on a installé une véritable culture de l’écoute. Ce projet me tient particulièrement à cœur parce qu’il est basé sur le volontariat, nous ne touchons aucune rétribution financière pour tout le travail fourni. Mais si c’était le cas, je suis convaincu que Parni PLUS serait devenu le plus gros site LGBT+ russe, d’ailleurs, en 2017, nous avons eu une croissance constante de notre lectorat. Et ce ne sont pas que des personnes habitant en Russie qui viennent le lire : 25 % des visites viennent de l’étranger !

Actuellement, nous avons entre 60 000 et 100 000 visiteurs et visiteuses uniques par jour sur Parni PLUS. Mais depuis quelques semaines, il a été est inscrit au registre des sites internet interdits en Russie, tenu par le Roskomnadzor (Service fédéral de supervision des communications, des technologies de l’information et des médias de masse, considéré comme l’organe censeur russe actuel, ndlr). Cela fait suite à la plainte d’un village isolé de 10 000 habitant.e.s dans l’Altaï, qui a décidé que nous « ne soutenions pas les valeurs traditionnelles », et que « nous faisions de la propagande homosexuelle ». Nous avons appris cela une fois le jugement prononcé, puisque nous n’avons pas été convoqué.e.s au tribunal et nous ne savons pas ce qui s’est dit durant la séance. Pour l’instant, le site n’est pas encore bloqué, mais puisque nous sommes sur cette liste, on sait que ça risque d’arriver d’un moment à l’autre.

Depuis que la loi sur la propagande homosexuelle a été adoptée, en 2013, on redoutait qu’une situation comme celle-ci se présente

Depuis que la loi sur la propagande homosexuelle a été adoptée en 2013 (interdisant la « promotion des relations sexuelles non traditionnelles » devant des mineur.e.s, autrement dit, présenter sous un jour positif les identités LGBT+, ndlr), on redoutait qu’une situation comme celle-ci se présente. Tous les sites potentiellement concernés ont ajouté un avertissement pour vérifier que les visiteurs et visiteuses avaient bien plus de 18 ans. Et jusqu’à 2018, les sites d’info LGBT+ n’ont pas trop été inquiétés. À présent, certains tribunaux de province se « réveillent » en sursaut pour décider que tel ou tel portail internet doit être bloqué. C’est étrange… Mais après que les sites gay.ru et lesbi.ru aient été bannis eux aussi par le Roskomnadzor, le fait qu’on s’en prenne à Parni PLUS est une suite logique, je pense. Et nous sommes prêt.e.s : nous avons préparé un site miroir (réplique exacte d’un site internet, avec une url différente, ndlr).

Nous ne nous rendrons pas. Le site fonctionnera, parce que nous sommes une grande équipe, soudée. Dès que la décision du Roskomnadzor entrera en vigueur, nous lancerons notre site miroir. Et nous avons également fait appel de ce jugement, nous comptons bien nous défendre en nous engageant dans une procédure judiciaire.

Nous ne nous rendrons pas.

Pour nous aider à être plus fort.e.s, vous pouvez mener des actions, des rassemblements, pour défendre la liberté de parole sur internet en Russie. Vous pouvez interpeller vos politiques pour qu’ils et elles abordent la question des discriminations LGBTphobes en Russie lors de rencontres internationales. D’ailleurs, je ne rougis pas de dire que nous ne dirions pas non à des soutiens financiers, parce que lorsque nous devrons activer le site miroir, il faudra qu’on fasse de la pub pour rester visibles… Et que je rêve d’embaucher un à deux journalistes. Quoi qu’il advienne, Parni PLUS n’a pas dit son dernier mot.

 

Les membres de l’équipe du site ont lancé une pétition de soutien à Parni PLUS, face à la menace d’une censure LGBTphobe.

 

Propos recueillis et traduits du russe par Olga Volfson