Décès de Louise Fishman, peintre lesbienne et féministe « en colère »

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Figure de l'expressionnisme abstrait, la peintre lesbienne et féministe engagée Louise Fishman est décédée le 26 juillet dernier à New York. Retour sur son parcours artistique où se mêle aussi des questions d'identité et d'engagement.

Louise Fishman, en 2015, devant une de ses peintures (détail) - Capture d'écran Cheim & Read

Louise Fishman aura été toute sa vie engagée pour faire reconnaître les femmes artistes. Dans un monde artistique toujours dominé par les hommes.

En 1980, elle est une des artistes invitées de GALAS (Great Américain Lesbian Art Show), un événement marquant qui vise à montrer la contribution des artistes lesbiennes au monde de l’art. Les œuvres de Louise Fishman sont présentées aux côtés de celles d’artistes dont Lula Mae Blocton, Tee Corinne, Betsy Damon, Nancy Fried, Harmony Hammond, Debbie Jones, Lili Lakich, Gloria Longval et Kate Millett (qui s’identifie cependant comme bie).

Née à Philadelphie en 1939, Louise Fishman affirme qu’étant jeune, elle ne voulait que jouer au basket. Mais elle obtient sa maîtrise en beaux-arts.

Figure de l’expressionnisme abstrait, Louise Fishman, se définissant pourtant comme assez solitaire, est active dans le mouvement féministe dans les années 60 et 70.

Dans les années 1970-1980, ses toiles sont de grandes dimensions, et associent la structure de la grille à une forme de gestualité. Elle appartient au mouvement féministe radical Redstockings, surtout actif à New York et dont les principales actions directes dont les zaps portent sur l’interdiction de l’avortement. Après sa rencontre avec l’anthropologue lesbienne Esther Newton (née en 1940), spécialiste du mouvement LGBT, Louise Fishman s’intéresse à la manière dont elle peut réconcilier son identité de femme lesbienne avec son art. 

Avec sa série ANGRY, débutée en 1973, Fishman pose sur la toile les prénoms de femmes avec le mot ANGRY (en colère) : « Angry Marilyn » (Monroe), « Angry Yvonne » (Rainer), et « Angry Louise ».


L’artiste féministe Catherine Lord analyse ainsi cette série : « … les “ peintures en colère ”, avec leur confusion de lettres et de couleurs, leurs superpositions de barres obliques et de boucles, leurs champs de pigment boueux, leurs bords rugueux et leurs tranches archéologiques, étaient le chemin du retour de Fishman. »

Dans son tweet annonçant le décès de l’artiste américaine, Elisabeth Lebovici, critique d’art féministe, cite Louise Fishman : « faire l’expérience effrayante et valorisante de la reconnaissance du rôle central de la colère dans nos vies. »

 

En 1988, Fishman accompagne un ami qui a survécu à l’Holocauste à Auschwitz et à Terezin. Ce voyage la marque profondément et aura un fort impact sur sa vie d’artiste, elle affirme en particulier qu’il l’a aidée à « enquêter sur son identité juive ».  Sa série « Remembrance and Renewal » reflète cette expérience.

Dans une discussion filmée en juin 2016, Louise Fishman raconte les années durant lesquelles elle donne des cours à des étudiant·es. Lorsque les hommes se précipitent pour lever la main et poser des questions durant son cours, elle les interrompt et dit : « Voila ce qui se passe depuis des siècles. Où sont les femmes dans ce groupe ? Je ne prends que les questions des femmes. » Évidemment, ajoute-t-elle, ça les a laissé sans voix.

Au début des années 90, Louise Fishman revient à une peinture plus abstraite. En 2011, elle termine une résidence à la Fondation Emile Harvey à Venise qui a eu selon elle une influence importante sur son travail le plus récent. Dans une interview en 2015, elle confie à propos de ses peintures les plus récentes : « elles ont un pied à Venise, une main au Danemark et quelque chose d’autre, qui reste à définir  ».

Elle avait emménagé à New York et vivait au début sur l’avenue C et la 10e Rue, un quartier très mal famé dans les années 70. C’est dans cette ville qu’elle est décédée le 26 juillet. La galerie new yorkaise Karma, qui la représentait a annoncé sa mort avec ces mots : « Le monde a perdu une formidable peintre, militante et amie, dont la poursuite de la liberté individuelle et de l’expression personnelle était sa principale motivation en tant qu’artiste. Sa mort laisse un grand vide dans le monde de l’art. »

 

Pour aller plus loin, cette vidéo de 2019 dans laquelle Louise Fishman présente son œuvre :