Hommage à Daniel Cordier : pourquoi les médias ont toujours du mal à parler de l'homosexualité dans l'Histoire ?

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Dans leurs articles d'hommage à Daniel Cordier, grand résistant et ancien secrétaire de Jean Moulin, l'immense majorité des médias ont omis d'évoquer un aspect important de sa vie, et qu'il ne cachait pas : son homosexualité.

Daniel Cordier avait 100 ans, il était l'un des deux derniers compagnons de la Libération - Shutterstock

Dans leurs articles d’hommage à Daniel Cordier, grand résistant et ancien secrétaire de Jean Moulin disparu vendredi 20 novembre à l’âge de 100 ans, l’immense majorité des médias* ont omis d’évoquer un aspect important de sa vie, et qu’il ne cachait pas : son homosexualité.

Pourtant, lui-même dans Le Monde en 2009, à la sortie de son livre (que je vous recommande) Alias Caracalla, en avait parlé assez simplement. Mais plus important encore, il disait que son combat pour la liberté, « c’est aussi celle de faire ce qu’on veut avec son corps et avec son sexe. C’est très important. » Donc, passer sous silence ce pan de la vie de cet homme remarquable, c’est aussi se passer d’enrichir son portrait et de donner plus de clefs pour le comprendre.

Mais les médias ont toujours eu du mal pour parler de l’homosexualité des figures connues. Souvenons-nous du tollé qu’avait provoqué un article de Closer révélant l’homosexualité (connue de toute la classe politique et des médias) de Florian Philippot, alors numéro 2 du Front National, en 2014. Pour les médias, l’hétérosexualité est publique quand l’homosexualité relève de la vie privée. Faut-il le répéter. On se fiche comme d’une guigne de savoir ce que chacun fait au lit, ses goûts sexuels, ses pratiques. Mais l’homosexualité, pas plus que l’hétérosexualité, ne relève de la vie privée.

Héritage culturel fort

C’est fondamental de parler de l’homosexualité, des orientations sexuelles et des identités de genre dans l’Histoire. Parce que l’Histoire est la clé du maintien d’un héritage culturel fort. Plus que le fait de savoir qui était gay, lesbienne, bi ou trans, l’Histoire est, comme l’écrit le site Lambda Literary, spécialisé sur les auteurs LGBTQ, « l’Histoire est également un puissant outil de création de coalitions. Cela nous permet de trouver un terrain d’entente avec des membres de notre communauté que nous pourrions autrement percevoir comme étrangers, et cela nous permet de travailler ensemble pour bâtir des coalitions plus fortes. »

Représentations positives

Non seulement la connaissance de l’intégralité de la vie de ces personnages du passé permet de mieux appréhender toutes les facettes et de mieux comprendre aussi la portée de leurs actes, mais elle inscrit les personnes LGBT+ dans l’Histoire avec un grand H. Ce qui peut aussi faciliter le présent. Faute de représentations fortes et positives et de « banalisation » du fait LGBT, les jeunes générations peuvent toujours se sentir exclues. Cependant et il faut s’en réjouir, dans la communauté, les jeunes membres s’intéressent de plus en plus à leur histoire, car comme le dit Aaron Hicklin, rédacteur en chef du magazine Out, « cette histoire ne sera pas automatiquement transmise parce que de nombreux aînés sont morts jeunes du VIH/sida. »

Chaque média doit aborder ces questions sans fausse pudeur. De la même façon que le souvenir des personnages non blancs ou des figures historiques féminines qui ont agi dans l’Histoire doit permettre de sortir des discours racistes et sexistes, celui des personnages LGBT+ peut enrichit le « roman national » afin de s’éloigner d’un récit qui est uniquement et pour l’instant composé, et de façon écrasante, de figures d’hommes blancs hétéros et cisgenres.

Je vous invite d’ailleurs à découvrir l’article que Clémence Allezard a écrit pour Komitid sur les lesbiennes durant le Troisième Reich, une histoire passée sous silence.

C’est aussi pour cela qu’il faut encourager des maisons d’édition comme GayKitsch Camp ou des projets comme le centre d’archives LGBTQI+ à Paris. Parce que si l’Histoire doit intégrer les personnages LGBT+, il faut aussi commencer nous-mêmes par les faire exister.

*Saluons l’émission de France Inter diffusée le soir même de l’annonce de la mort de Daniel Cordier durant laquelle l’homosexualité de ce dernier a bien été évoquée, en particulier par le chroniqueur Jean Lebrun.

  • filouchet

    C’est effectivement dommage que cette dimension de sa personnalité soit si souvent tue, sinon occultée. Elle a peut-être influé sur sa relation avec Rex (Jean Moulin), puis son choix de se retirer d’une carrière publique et de s’investir dans celle d’un marchand d’art parisien, etc… L’entretien (5X 28mn dispo sur Frce Culture) datant de 2013 (je crois) laisse un peu sur notre faim… jusqu’à la 5ème partie où il évoque sa vie affective puis son choix de vivre seul à partir de 62-63 ans. Il dit aussi appartenir à une génération où l’on ne parle pas beaucoup de cet aspect. Ses propos sur la Vérité et la Liberté sont forts ainsi que sur la solitude existentielle. https://www.franceculture.fr/emissions/voix-nue/les-vies-de-daniel-cordier-15