Lesbiennes et personnes trans : grandes oubliées de l'indignation quant aux purges LGBTphobes en Tchétchénie

Publié le

De rares témoignages de lesbiennes ou femmes trans finissent par nous parvenir de Tchétchénie. Une militante russe qui aide des réfugié.e.s LGBT+ à s'installer en France nous explique l'invisibilisation de ces cas... pas si rares.

Lesbiennes et personnes trans : grandes oubliées de l'indignation sur les purges LGBTphobes en Tchétchénie
« C'est moi que l'on torture, c'est moi que l'on tue, c'est moi qui soit disant n'existe pas », pancarte vue au rassemblement de soutien aux LGBT+ de Tchétchénie et de Russie devant l'hôtel de ville de Paris, avril 2017 - Olga Volfson

C’est en avril 2017 que nous découvrions l’horreur subie par les hommes gays et bis, ou suspectés de l’être, en Tchétchénie. Depuis, les enquêtes peinent à avancer, face aux officiels russes qui refusent d’adresser la question à coup de « il n’y a pas de gays en Tchétchénie ». Presque un an et demi plus tard, ce qui est presque encore plus frappant c’est que l’indignation collective militante et médiatique à ce sujet ait tendance à ne se focaliser que sur le sort des gays. Quid des lesbiennes, des bisexuelles, des personnes trans et non-binaires ? Le reste du drapeau arc-en-ciel lui aussi, est cible de persécutions en Tchétchénie, tout comme dans les autres régions de Russie.

LBT en Tchétchénie : des lettres pas assez vendeuses pour faire scandale ?

Pour Sasha Dvanova, réfugiée lesbienne russe et membre d’Urgence Homophobie (anciennement Urgence Tchétchénie, l’association travaille désormais avec d’autres pays en plus de la Russie), la raison de cette invisibilisation est aussi simple que glaçante. « Parce qu’on vit toujours dans une société patriarcale, tout simplement.  », déplore-t-elle auprès de Komitid. Pourtant, la militante assure que son asso accompagne « des meufs, des personnes trans et non-binaires, y compris quelques personnes en provenance du Caucase du nord, ou encore d’Algérie  ».

« Pour que l’OFPRA puisse statuer sur leur situation, pour qu’ils trouvent leurs histoires  « crédibles », il faut que leurs cas soient médiatisés aussi »

«  La première enquête d’Elena Milachina parue dans la Novaïa Gazeta, qui a lancé cette campagne médiatique, était déjà centrée sur les persécutions à l’encontre des hommes gays et Tchétchénie », poursuit Sasha. « J’en ai parlé plusieurs fois aux ONG russes avec lesquelles on travaille, du fait que cette image médiatique ne tournant qu’autour de la persécution des hommes pourrait poser des problèmes aux autres personnes envoyées par ces mêmes organisations en France, en ce qui concerne le dépôt de la demande d’asile. Car pour que l’OFPRA puisse statuer sur leur situation, pour qu’ils trouvent leurs histoires  « crédibles », il faut que leurs cas soient médiatisés aussi. La seule réponse que j’ai reçue était « c’est pour leur sécurité qu’on ne communique pas trop là-dessus« . Mais je crois pas trop que ce soit la vérité. »

La militante s’indigne également du fait que cette dérive sensationnaliste ne concerne en fait pas que la situation tchétchène : « Franchement, ce buzz au sujet des gays de Tchétchénie me gêne et quand je mentionne d’autres contextes dans mes conversations, je vois que ce n’est pas perçu de manière très positive. Souvent, il y a même une forme d’étonnement, au sujet de certains pays d’Afrique par exemple. Alors que parfois, c’est même encore pire qu’en Tchétchénie ».

Prisons mais aussi… familles : la purge LBTphobe cachée de Tchétchénie

« Nous avions la certitude que des femmes étaient aussi les cibles de cette campagne de masse, mais nous n’avions pas d’informations spécifiques », a confié un ou une porte parole anonyme du réseau LGBT russe (l’association dit avoir évacué et accompagné déjà 16 femmes de Tchétchénie) à PinkNews. « Au début de l’année 2018, notre groupe a commencé à recevoir des infos à ce sujet. Pour nous, c’est dû au fait de la situation spécifique des femmes en Tchétchénie : elles sont sous la surveillance constante de leurs proches et n’ont que très peu de quitter leur ville […] Si la famille n’est pas au courant de la situation, un homme peut dire qu’il quitte la Tchétchénie pour le travail, mais pour les femmes, cette option là n’est pas accessible ».

Tanya Lokshina, directrice adjointe de l’Human Rights Watch pour l’Europe et l’Asie Centrale, également contactée par le site britannique, affirme que son organisation a reçu plusieurs signalements de personnes LGBT+ attaquées par leurs familles, ou des membres du gouvernement, en Tchétchénie. « Nous avons également été alerté.e.s par plusieurs cas de femmes prises pour cible à cause de leur orientation sexuelle présumée, qui ont du fuir la Tchétchénie sous la menace d’un crime d’honneur ».

« Parfois je me réveille en plein milieu de la nuit et j’ai peur que quelqu’un soit derrière la porte  »

Zamira, femme trans tchétchène contactée par PinkNews (dont le prénom a été modifié, et la localisation tenue secrète pour des raisons de sécurité), s’est retrouvée contrainte de fuir son pays en 2017. « J’ai vu passer la nouvelle en ligne et comme bien d’autres, je n’y ai pas cru. Jusqu’à ce qu’ils commencent à me poursuivre », confie-t-elle, désormais réfugiée grâce à l’aide de militant.e.s LGBT+ russes. « Parfois je me réveille en plein milieu de la nuit et j’ai peur que quelqu’un soit derrière la porte. J’ai peur d’être seule. Une fois j’étais si terrifiée que j’ai bloqué l’entrée avec une étagère et un frigo. Cette peur reste même avec celles et ceux qui ont pu quitter la Russie ».
 « Le pire se passe dans les familles »
Un témoignage poignant et très rare, parmi le peu de récits, pour la plupart masculins, circulant sur les personnes rescapées des purges LGBTphobes de Tchétchénie. «  Les médias sont focalisés sur ces histoires de prison bien qu’en fait, le pire se passe dans les familles. Pour les hommes comme pour les femmes, et les autres. Mais bon, je comprends, une prison où l’on torture, c’est une image qui brille », conclut Sasha Dvanova.