S’il y a autant de fanfictions (récits écrits par des fans sur les personnages de romans, séries, films, jeux-vidéo pour prolonger l’expérience d’un univers fictif affectionné) queer, ce n’est pas un hasard. D’ailleurs la fanfic référence en matière de slash (fanfictions homosexuelles masculines) date de 1974, et invente une histoire entre le capitaine Kirk, et Spock, dans Star Trek. Selon Cassandra M. Collier, doctorante en études de genre à l’université de Louisville et auteure d’une thèse expliquant les liens entre queerbaiting et fanfiction, il s’agirait là du premier récit de fan gay connu de l’histoire. Parmi les écrivain.e.s en herbe de fanfictions ancrées dans l’univers Harry Potter, il n’est pas rare de voir son personnage principal shippé avec Draco Malefoy. Ou encore d’y voir Hermione bien mieux accompagnée que par Ron, tantôt avec Ginny Weasley, tantôt avec Luna Lovegood, ou encore Pansy Parkinson. La baguette magique de ces potterheads semble plus efficace pour gommer l’hétéronormativité du monde sorcier que la plume de J. K. Rowling !

#MakeDumbledoreGayAgain

En la matière, Emma Nordin, qui étudie l’histoire des arts et du cinéma à l’Université de Stockholm, est une référence. La chercheuse est l’auteure de la thèse From Queer Reading to Queerbaiting, écrite en 2015, sur laquelle la (pas bien épaisse) page française de définition du mot queerbaiting a principalement été fondée sur Wikipedia.
« J.K. Rowling a fait le choix de ne mettre aucun contenu homosexuel dans ses livres »
« J. K. Rowling a peut-être été tout à fait honnête lorsqu’elle a dit que Dumbledore était gay. Mais elle a fait le choix de ne mettre aucun contenu homosexuel dans ses livres, alors qu’ils ne contenaient que des histoires romantico-sexuelles hétéros. Pour moi, c’est clairement du queerbaiting. En 2007, elle aurait dû savoir que cette déclaration se répandrait partout sur les réseaux sociaux, et que cela générerait une controverse, des débats, qui seraient une forme de pub pour ses livres et les films », affirme-t-elle à Komitid. Si cet ajout tardif d’information quant à l’identité d’Albus Dumbledore en était resté là, le fandom aurait continué à rouler des yeux en y repensant. Mais si les Potterheads sont particulièrement en pétard aujourd’hui, c’est parce que les cinq films de la saga Les Animaux Fantastiques, au scénario écrit par Rowling en personne, étaient l’occasion de réparer cette blessure. Et qu’elle s’annonce d’ores et déjà manquée. Les récentes déclarations officielles sur Les Animaux Fantastiques 2 : Les Crimes de Grindelwald, second volet de l’histoire, laissent présager une nouvelle déconfiture pour le public LGBT+. « Il nous faudra attendre et constater par nous-mêmes, car si c’est comme pour Le Fou dans La Belle et la Bête en 2017, je sais que ce sera une vraie déception », soupire Emma. « J. K. Rowling a répondu à la critique en disant que cette franchise n’en est qu’à ses débuts, et que les gens critiquent avant même d’avoir lu le script ou vu le film. C’est une suggestion typique, qui pourrait être une promesse de contenu LGBT+ plus tard, et si elle n’est pas tenue, ce sera effectivement du queerbaiting. » À nouveau.
Le queerbaiting, c’est exactement ça : tenir une audience LGBT+ en haleine en semant de petits cailloux roses sans aucune assurance véritable que ces derniers mèneront à l 'arc-en-ciel un jour
Et malgré tout, on ne peut s’empêcher d’espérer que J. K. Rowling corrige le tir dans les films qui suivront, puisqu’elle nous le dit. Le queerbaiting, c’est exactement ça : tenir une audience LGBT+ en haleine en semant de petits cailloux roses sans aucune assurance véritable que ces derniers mèneront à l 'arc-en-ciel un jour. D'autant que l'auteure est parfois d'humeur changeante sur certaines questions. Elle a notamment été critiquée pour avoir gardé Johnny Depp au casting des Animaux Fantastiques, après les révélations sur sa violence envers Amber Heard, et récemment prise en flagrant délit de transphobie sur Twitter, alors qu'elle se dit féministe et alliée des luttes LGBT+.

Un futur déceptif que même une prophétie de Sibylle Trelawney n’aurait su annoncer

Attention, le paragraphe qui suit contient des spoilers pour celles et ceux d’entre vous qui n’auraient pas encore lu le script de Harry Potter et l'Enfant Maudit (ou vu la pièce sur scène, à Londres), sorti en 2016. Si c’est votre cas, scrollez jusqu’à l’intertitre suivant. Si non, préparez-vous à bouillonner tel un chaudron ! Pour Emma Nordin, qui nous dit ne pas encore avoir lu l’Enfant Maudit, « J. K. Rowling a le cœur au bon endroit, mais beaucoup de choses dans la représentation queer et la communauté LGBT+ lui échappent. Sinon, elle aurait sans doute géré les choses différemment ». On aimerait vraiment y croire, seulement le fils d’Harry Potter subit le même traitement que l’ex-directeur de Poudlard après lequel il a été nommé.
« J. K. Rowling a le cœur au bon endroit, mais beaucoup de choses dans la représentation queer et la communauté LGBT+ lui échappent. »
Dans l’histoire, Albus Severus et son meilleur ami Scorpius Malefoy sont proches. Très proches. Plusieurs fois au cours de l’histoire, cette adorable paire de geeks parle de sa proximité, se fait des câlins, a le cœur brisé d’être séparée… Et il est même question de jalousie lorsque Scorpius voit Albus parler à une fille, Delphi. Pourtant, l’auteure insiste pour qu’Albus Severus demande à Rose Granger-Weasley de sortir avec lui. Après tous les reproches que J. K. Rowling a reçus concernant le traitement de Dumbledore, l’écrivaine ne pouvait pas ne pas savoir ce qu’elle faisait là. C’est du queerbaiting pur jus, et pas de citrouille.  

Accio métaphores ouvertes !

Et les appels du pied ne s'arrêtent pas là. Dans le premier film Les Animaux Fantastiques, nous découvrons l’obscurus, phénomène magique dévastateur né du refoulement par un sorcier ou une sorcière de ses pouvoirs. Une image pour les effets destructeurs d’une identité queer réprimée ? Pour Emma Nordin il « est difficile de dire si l’obscurus est une vraie allégorie à une identité LGBT+ refoulée. Je ne considérerais pas ça comme du queerbaiting. Parfois, c’est bon aussi d’avoir des métaphores qui puissent s’appliquer à de nombreuses choses. Une de mes meilleures amies voit dans l’obscurus une manière d’aborder la maladie mentale, et cette interprétation est tout aussi valide ». Il est vrai que J. K. Rowling a su tisser des parallèles très parlants, en particulier la toile de fond de son heptalogie. Plus particulièrement la métaphore de l’épuration ethnique et du régime nazi, avec le cas des moldus et autres « sangs-de-bourbe », qui n’étaient pas dignes, selon Voldy et sa clique de réacs cagoulés, des « sang-purs ». Connaissant toute la magie de l’esprit et de la plume de J. K. Rowling, les deux cas flagrants de queerbaiting dans ses écrits sont d’autant plus frustrants. Surtout avec le positionnement d’alliée de la cause LGBT+ que revendique l’auteure avec véhémence. Le problème c'est qu'en laissant entendre, au final, on ne dit rien. Lorsque le casting de la pièce Harry Potter et l’Enfant Maudit avait révélé une Hermione noire, J. K. Rowling avait défendu ce choix bec et ongles face à une critique raciste, arguant qu’elle n’avait jamais précisé de quelle couleur était la sorcière la plus brillante de son âge. Et c’est bien le problème : si on ne précise pas qu’un personnage n’est pas blanc, il le deviendra par défaut, car c’est vu comme la norme. Et il en va de même pour l’hétérosexualité.

Quel patronus invoquer pour nous préserver de la malédiction du queerbaiting ?

Entre la popularité grimpante des fanfictions, et la possibilité pour les communautés de fans de communiquer avec les créateurs de leurs œuvres favorites sur les réseaux sociaux, il y a de l’espoir à l’horizon pour les récits LGBT+.
« Ces tentatives d’influencer producteurs et productrices pour changer le paysage culturel sont une forme de militantisme »
« Je trouve ça génial que des gens prennent le temps de dénoncer le queerbaiting et de le critiquer de manière constructive. Ces tentatives d’influencer producteurs et productrices pour changer le paysage culturel sont une forme de militantisme », poursuit Emma Nordin, enthousiaste. « J’espère sincèrement que les producteurs et productrices de médias culturels mainstream vont finir par comprendre que ce n’est pas assez, de faire simplement des petits clins d’œil ponctuels. J’ai arrêté de regarder plusieurs séries car je trouvais qu’il y avait trop de queerbaiting, et je sais que je ne suis pas la seule », conclut-t-elle avec assurance. Attention cependant à ne pas baisser sa garde, même lorsque l’on finit par obtenir les personnages et les arcs narratifs LGBT+ tant espérés. Seront-ils et elles bien représenté.e.s, ou bien simplement parachuté.e.s là juste pour remplir une demande, dans une démarche mercantile ? C’est la question que l’on se posait déjà dans les années 70 au sujet de la vague de blaxploitation « Il a été dit à l’époque que c’était une manière pour les productions de réaliser des films à petit budget et de les rentabiliser sur le dos de l’audience afro-américaine ciblée. En face, le cinéma blaxploitation était surtout vu comme une vraie belle opportunité pour les personnes noires d’être représentées, comme elles ne l’étaient nulle part ailleurs à l’époque », rappelle Emma Nordin. Mais la chercheuse reste optimiste : « La question centrale du queerbaiting, c’est la promesse non tenue d’un contenu LGBT+, donc créer du contenu queer pour un public queer, c’est une autre démarche. Ce qui ne veut pas dire que toute représentation gay, lesbienne, bie ou trans soit bonne. Ni même bienvenue. Il y a une école qui dit que le fait d’avoir beaucoup de personnages queer dans les médias fait qu’on ne parle plus de représentation en soi, mais de façon de représenter. D’une certaine manière, je pense que plus il y aura de matière LGBT+ dans la production culturelle, plus il sera difficile de mal représenter les personnages queers, et leurs vies. Et là, le queerbaiting ne sera plus qu’un exemple parmi d’autres de représentations médiocres. ».
« Créer du contenu queer pour un public queer, c’est une autre démarche. »
D'ici cet idyllique futur, on espère quand même que J. K. Rowling trouvera le courage de briser le cercle vicieux du queerbaiting (et faire son, voire ses, mea culpa ?) dans ses prochains écrits. Tout comme elle a libéré Dobby de sa taie d'oreiller souillée, elle saura délivrer ses personnages d'un Azkaban d'hétérosexualité hégémonique, si elle se décide à prononcer la formule magique... Les épouvantards, quant à eux, sont autorisés à rester dans le placard.  " ["post_title"]=> string(42) "Harry Potter à l’école du queerbaiting" ["post_excerpt"]=> string(296) "David Yates, réalisateur de la franchise « Les Animaux Fantastiques », a annoncé que l’homosexualité de Dumbledore ne serait pas « explicitement » abordée dans le second volet de la saga. L’occasion, hélas, idéale pour revenir sur le concept de queerbaiting dans la pop culture. 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Selon un sondage Ipsos réalisé pour le King's College de Londres, relayée par Gay Times, près de trois quarts des Britanniques seraient favorables à un mariage royal entre deux hommes ou deux femmes. Réalisée auprès de 1 681 personnes, cette étude n'a pas que des conclusions optimistes : on y apprend que 13% de la population désapprouve toujours le concept de mariage ouvert à tous les couples. Et si 10% des sondé.e.s répondent qu'ils et elles seraient inquiété.e.s par la perspective d'un mariage gay ou lesbien dans leur entourage, 5% de plus répondent que ce serait vraiment préoccupant au sein de la famille royale. Ces chiffres permettent de montrer une certaine évolution de la société britannique depuis l'adoption du Marriage (Same Sex Couples) Act 2013, entré en vigueur en 2014. 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Cette Hermione Granger qui danse est certainement le meilleur moment de la Pride de Londres

Publié le

Hermione Granger. Du voguing. Un split. Une baguette magique. Il vous faut vraiment plus d'arguments pour cliquer ?

Hermion Granger
Hermione Granger est passée par la Pride de Londres 2018 - Twitter

Wingardum leviosa  ! Il s’en est passé des choses lors de la Marche des fiertés de Londres, ce samedi 7 juillet 2018. Entre le blocage de lesbiennes militantes transphobes, les annonces du maire de la capitale britannique Sadiq Khan et la vidéo coup de poing publiée par Pride in London, nous ne savions plus ou donner de la tête.

Mais après de longues heures de recherche sur les réseaux sociaux, nous avons finalement trouvé ce qui doit être le meilleur moment de cette Pride 2018. Voici donc : une Hermione dansante et voguante, qui en sept secondes nous a arraché nos perruques. Mais regardez plutôt :

Pour les incrédules, oui, vous venez bien de voir Hermione (la vraie héroïne des livres Harry Potter, soit dit en passant) faire un split au milieu des rues londoniennes. Et vous n’êtes pas les seul.e.s, la vidéo à déjà été visionnée plus de deux millions de fois.

Fierté

Magie de l’internet, ce n’est pas la première fois que Dancing Hermione, fait sensation. Kelsey Ellison, une jeune anglaise de 26 ans qui se définit comme une performeuse et Potterhead, s’était déjà faite remarquée lors de la MCM Comic Con, conférence centrée sur les comics en mai dernier. Fan de cosplay, sa danse était même devenue un mème.


Kelsey Ellison, qui se définit comme bisexuelle, a rédigéé une série de tweets pour dire sa fierté de vivre dans « un pays qui célèbre ce que nous sommes ». Très classe, elle en a profiter pour remercier « la scène ballroom gay et noire, qui m’a apprise à voguer comme si personne ne regardait ».