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« Ce n'est pas parce que je suis out que j'apprends à mes élèves à être le parfait queer »

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À 26 ans, Tino enseigne l'anglais depuis deux ans dans un collège de région parisienne. Pansexuel et out au sein de son établissement, il nous explique ce que cela change pour lui.

Une salle de classe - BlurryMe / Shutterstock
Une salle de classe - BlurryMe / Shutterstock

Tino est professeur d’anglais dans un collège de région parisienne. En dehors de son activité, il alimente régulièrement sa chaîne YouTube de vidéos dans lesquelles il aime parler des questions qui touchent les personnes LGBT+, lui-même étant ouvertement pansexuel. Par la visibilité dont il bénéficie par sa chaîne où il est suivi par près de 20 000 personnes, Tino est out aussi bien auprès de ses élèves que de ses collègues. Pour Komitid, il a accepté de revenir sur ce que c’est d’être un enseignant out et la façon dont il parvient à sensibiliser les élèves aux discriminations.

Je suis out auprès de mes collègues et mes élèves connaissent ma chaîne YouTube, donc s’ils et elles regardent mes vidéos, ils et elles sont au courant de tout et je n’ai absolument aucun problème avec ça. Cette visibilité ne m’a encore posé aucun problème, je n’ai jamais reçu la moindre remarque, ni insulte, absolument rien.

Ce n’est pas parce que je suis un enseignant out que j’apprends aux élèves à être le parfait queer. Certaines personnes craignent que si un.e enseignant.e est out, il ou elle va forcément faire de la « propagande LGBT » pendant ses cours. Je suis là pour faire mon travail, leur faire apprendre l’anglais. Ma mission en tant qu’enseignant, c’est aussi d’apprendre aux élèves à être de bon.ne.s citoyen.ne.s, mais ça n’est pas pour autant que je vais axer tous mes cours sur tout ce qui est en rapport avec les discriminations à l’encontre des personnes LGBT+.

Je donne des cours d’anglais, de civilisation anglo-saxonne, parfois oui il va y avoir des conversations qui vont parler de ça et c’est à ce moment là que l’on peut aider les élèves à prendre conscience des propos discriminants qu’ils ou elles expriment, en essayant d’ouvrir le débat. Par exemple, une élève m’a clairement dit que si elle voyait deux personnes de même sexe s’embrasser, ça la dégouterait. L’élève en question était racisée, je lui ai répondu en faisant un parallèle avec le racisme. Je lui ai demandé comment elle réagirait si elle entendait un tel discours concernant les personnes racisées. Naturellement, elle m’a dit que ça allait l’énerver, que ça ne passerait pas. Je l’ai aidée à lui faire prendre conscience qu’elle jouait au même jeu. Il faut tourner les choses de telle sorte que ça les touche, de rapporter le sujet à elles et eux et qu’ils et elles puissent s’identifier dans la discrimination. On le voit que d’autres élèves percutent, réagissent et vont dans mon sens. C’est important de pouvoir ouvrir le débat et d’avoir ce genre de discussion.

Beaucoup de discriminations exprimées tournent autour du sexisme

On se rend compte que beaucoup de discriminations exprimées tournent autour du sexisme, qu’elles sont très liées à l’homophobie. C’est important d’essayer de déconstruire les stéréotypes liés au genre. Par exemple quand je dessine des personnages au tableau, si je fais des bonhommes bâtons, je ne vais pas reproduire les symboles qu’on voit pour les toilettes où la fille porte une jupe. Je vais faire les sigles homme femme. Forcément j’ai des réactions d’élèves qui s’interrogent du fait que je ne dessine pas de jupe à la demoiselle. J’explique que les femmes ne portent pas forcément des jupes ou des robes et que des hommes peuvent en porter. Ce qui me permet de faire un peu de culture et leur expliquer que par exemple, en Écosse ils portent des kilts. Je donne cet exemple là et ça ouvre la discussion sur le maquillage, la couleur rose, etc.

On se doit de rappeler à l’ordre lorsqu’un élève tient des propos LGBTphobes

Quand j’entends dire que les élèves n’ont pas à savoir ce qui relève de ma vie privée, je trouve ça hypocrite. Le simple fait de porter une alliance, le fait pour une femme d’être enceinte, ce sont des signes qui rendent visible la famille qu’il peut y avoir derrière un ou une enseignant.e. Même si moi je ne parle pas spécialement de mon orientation sexuelle, je ne la cache pas, les choses se font naturellement. Je sais que beaucoup d’enseignant.e.s ont peur d’être out car ils et elles craignent les réactions de leurs collègues et des élèves. Mais il faut permettre aux élèves de réfléchir sur une question et ce sans forcément les inciter à penser d’une façon ou d’une autre. On doit assumer ce rôle de faire des élèves de meilleur.e.s citoyen.ne.s et on se doit de rappeler à l’ordre lorsqu’un.e élève tient des propos LGBTphobes, rappeler que c’est interdit par la loi, qu’il peut y avoir des poursuites, des amendes.

Il appartient aux établissements de se mobiliser pour faire entrer ces sujets en leur sein

On a aussi des enseignements inter-disciplinaires dans lesquels on parle de harcèlement à l’école, de discriminations, on construit des projets autour de ces thématiques. On les pousse à réfléchir, à voir ce qui ne va pas, comment résoudre ces problèmes. Ouvrir les débats sur ces sujets, ça dépend aussi des établissements, c’est à nous enseignant.e.s de voir les représentations qu’il y a autour de nous, d’aller trouver les bonnes personnes pour venir discuter de ce genre de sujets. Il y a des choses qui sont faites, des gens qui sont là pour parler de tout ça, il appartient aux établissements de se mobiliser pour faire entrer ces sujets en leur sein.

Moi je ne suis personne pour dire aux enseignant.e.s « soyez out », ça dépend de chacun. Je l’ai fait parce que j’ai cette visibilité sur Internet et je pense ce que je fais sur YouTube touche beaucoup les adolescent.e.s, d’avoir quelqu’un que l’on peut écouter et qui nous aide. L’année dernière, un élève est venu me voir et m’a remercié de faire ce genre de vidéos parce que ça l’avait aidé à s’accepter. Il ne faut pas oublier qu’en tant qu’enseignant, nous avons un rôle dans l’éducation des enfants. Ce n’est pas pour rien qu’on a un cours d’éducation civique pour faire partager les valeurs de la République. Les lois anti-discriminations existent, nous sommes là aussi pour les partager.

 

Propos recueillis et édités Philippe Peyre.

  • luey

    Merci pour ce témoignage ! 🙂