Edito: Et si on (re)parlait de la GPA dans la communauté LGBT?

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La Manif pour tous a choisi cette journée de commémoration de l'abolition de l'esclavage en France pour en faire une journée contre la gestation pour autrui. N'est-il pas temps de réclamer qu'on en parle sereinement pour que des évolutions nécessaires aient enfin lieu?

C’est un sujet qui fait polémique au sein même du mouvement LGBT et souvent, sans bien le connaître, on préfère ne pas en parler. Je ne suis peut-être pas le mieux placé pour aborder le sujet de la Gestation pour autrui (GPA). Je n’ai jamais voulu d’enfant (ce qui a été source de longues discussions avec mon mari) et je ne suis pas une femme. J’écoute donc avec une grande attention les arguments des celles qui sont rétives à ce dispositif et en tant qu’homme, je me vois mal les disqualifier d’un revers de main. Mais on ne peut pas laisser le champ libre aux anti-GPA militants, non seulement parce que ce serait faire peu de cas des enfants nés par GPA, et de leurs parents. Mais aussi parce que les anti-GPA se recrutent massivement chez les homophobes et les anti-égalité, qui méprisent toutes les formes de parentalité non (ultra) traditionnelles. Faire du 10 mai, la journée de l’abolition de l’esclavage une journée contre la GPA, il faut s’appeler la Manif pour tous pour oser le rapprochement. Comparer le sort des femmes engagées dans une GPA à celui de dizaines de millions de femmes, d’enfants et d’hommes arrachés à leur terre et déportés, torturés, esclaves d’un système triangulaire qui a duré des siècles, c’est faire injure à l’histoire. Mais faut-il rappeler d’où vient ce rapprochement plus que douteux? C’est Sylviane Agacinski, philosophe et femme de Lionel Jospin, fervente opposante au mariage pour tous (et du pacs en son temps) qui a comparé la GPA à une forme d’esclavage moderne. On a les références qu’on peut.

Oui des questions, nombreuses, se posent lorsqu’on aborde ce sujet. Mais plutôt que de brandir des arguments idéologiques nauséabonds, pourquoi ne pas les étudier une par une et y répondre, comme cela a été fait, à nos portes, dans des pays européens.

SUJET TABOU
Au sein du mouvement LGBT, on sent bien que le sujet est tabou. Et c’est navrant. Au sein de l’Inter-LGBT, les fractures se sont ouvertes après le vote du mariage pour tous, au sujet de la GPA, certaines associations, comme la Coordination lesbienne de France, ont claqué la porte du collectif. Pourtant, les associations gays et LGBT devraient se souvenir de ce que le mouvement de libération des homosexuels doit au mouvement d’émancipation des femmes. Et inversement. Comme sur d’autres sujets, notamment la place des arabes et des noirs en France, la prostitution, plusieurs courants, du plus traditionnel au plus ouvert, traversent le mouvement féministe mais aussi les associations LGBT. Comment ne pas comprendre aussi les frustrations des femmes lesbiennes et des trans, qui ne voient pas beaucoup de gays se mobiliser sur les questions de PMA et de changement d’état civil libre et gratuit? Historiquement, c’est bien par le combat des minorités que l’ensemble de la société a pu accéder à des droits nouveaux et plus respectueux des diversités sociales. C’est aux associations LGBT de mener de front ces combats, sans vouloir les hiérarchiser.

Non, le dispositif de la GPA, quand il est autorisé, ce n’est pas la loi de la jungle ou du plus fort. Comme le souligne Jennifer Merchant dans son article Une gestation pour autrui « éthique » est possible, dans la revue «Travail, genre et sociétés», aux Etats-Unis, par exemple, il existe deux lois fédérales qui encadrent cette pratique. Contrairement à ce qu’on entend souvent, aux Etats-Unis toujours, le don d’organe et autres éléments du corps humain sont interdits à la vente. Ce qui a valeur marchande dans le don du sperme ou des ovules, c’est le temps sacrifié par le donneur ou la donneuse et ou les jours de salaire perdus. On est loin d’une marchandisation du corps humain dénoncé par les anti GPA. Surtout, la GPA n’est pas une pratique massivement utilisée outre Atlantique. Ainsi aux Etats-Unis, sur environ 4 millions de naissances par an, 1000 à 1400 sont le fruit d’une GPA. Dont la moitié pour des couples étrangers. Des chiffres stables depuis la fin des années 90. On est très loin de «l’industrialisation» dénoncée par Sylviane Agacinski sur le plateau de Ce soir ou jamais en octobre 2014.

POSSIBLE DANS SEPT PAYS EUROPÉENS
La GPA est possible dans sept pays européens. En Belgique, aux Pays-Bas, en Pologne et en Slovaquie, aucune législation ne l’interdit. La GPA a été légalisée en Roumanie, mais aussi en Irlande et au Royaume-Uni. Regardons de plus près ce pays, si proche de la France. Le dispositif y est reconnu pour la protection qu’il accorde aux deux parties, les «parents d’intention» et la «mère de substitution». Un peu plus de 200 bébés sont nés par GPA en 2014. A quelques heures d’ici, c’est la confiance qui est à la base du système. Cela suppose une longue préparation des deux parties prenantes, une gestation non rémunérée et surtout des dispositions dont on parle peu en France. Les parents d’intention peuvent se désengager du processus à tout moment, laissant sans protection la femme enceinte, de même que cette dernière peut décider de garder l’enfant. Un risque présent lors de la grossesse, mais aussi après la naissance : un délai de six semaines est imposé avant de pouvoir engager les démarches de transfert de parentalité. C’est dire si l’engagement dans ce processus ne se fait pas à la légère. On est très loin de «l’achat d’un bébé sur catalogue», un des pseudo arguments des anti GPA.

Comme le rapporte Laurence Brunet dans son article La globalisation internationale de la gestation pour autrui (dans la revue «Travail, genre et sociétés» éditions La Découverte), le fait d’interdire la GPA en France a des effets pervers majeurs: il maintient une inégalité entre ceux qui peuvent se payer une GPA et les autres, et il encourage le tourisme procréatif, parfois dans des pays où les mères porteuses n’ont pas toutes les protections nécessaires.

VISION BIOLOGIQUE DE LA FILIATION
Les tenants de la vision uniquement biologique de la filiation ont tôt fait de s’emparer de ce sujet de la GPA pour en faire un repoussoir absolu. Ils ont lié la GPA avec le mariage pour tous puisque leur homophobie est nourrie par l’idée que les couples homosexuels n’en sont pas (certains députés n’ont-ils pas parlé de «paires d’homosexuels» comme on dit paire de lunettes) et qu’ils ne sauraient être de bons parents. La Manif pour tous, et ses soutiens politiques, n’ont pas peur de manipuler les fantasmes, les clichés et les préjugés sur la GPA. Que la gauche au pouvoir fonce parfois tête baissée dans le panneau, sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, me laisse au mieux… songeur. Valls, qui se déclarait favorable à la GPA en 2011, a retourné sa veste et penche aujourd’hui pour l’abolition universelle de cette pratique.

Les couples qui ont recours à la GPA, très majoritairement hétérosexuels, ne vont pas «s’acheter un enfant», comme on l’entend et le lit systématiquement. Le documentaire de Delphine Lanson Naître père (2013) le montrait remarquablement bien. Le projet de François et de Jérôme, longuement et mûrement réfléchi, c’est avant tout une histoire de respect pour la femme qui a porté leurs enfants. J’aimerais d’ailleurs laisser le mot de la fin à Jérôme qui confiait lors de l’avant première du film organisée par Yagg : «À partir du moment où vous vous assumez (en tant que gay) la vie est plus simple pour vous et ceux qui vous entoure. [.] Je ne veux pas me cacher, je me montre. Je n’ai pas honte de mon amour pour François ni de celui que j’ai pour mes enfants. Nous existons, parmi vous. Voilà. Tout simplement.»