Opinions & Débats: « De la nécessité d’une mixité bien pensée », par Christine Le Doaré

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Christine Le Doaré est la présidente du Centre LGBT Paris Ile-de-France. Pour Yagg, à l’occasion de la Journée internationale des femmes, le 8 mars, elle a accepté de s’interroger sur la place des lesbiennes dans la société, et dans la communauté LGBT. « DE LA NÉCESSITÉ D’UNE MIXITÉ BIEN PENSÉE », PAR CHRISTINE LE DOARÉ Le 8 […]


Christine Le Doaré est la présidente du Centre LGBT Paris Ile-de-France. Pour Yagg, à l’occasion de la Journée internationale des femmes, le 8 mars, elle a accepté de s’interroger sur la place des lesbiennes dans la société, et dans la communauté LGBT.

« DE LA NÉCESSITÉ D’UNE MIXITÉ BIEN PENSÉE », PAR CHRISTINE LE DOARÉ

Le 8 mars, Journée internationale du droit des femmes et non pas la journée de LA Femme comme certains voudraient bien nous le faire croire ! Il ne s’agit évidement pas de célébrer La Femme, laquelle d’ailleurs ? Celle qui tient son rôle ou celle qui s’affranchit des normes hétérosexistes oppressantes et s’invente telle une équilibriste sur le fil de sa vie ?

Le 8 mars, je revendiquerai des droits et des libertés pour les femmes du monde entier tout en songeant combien il est déplorable qu’en 2009, la moitié de l’humanité en soit encore à revendiquer l’égalité des droits et à devoir se satisfaire d’une journée pour l’exprimer !

C’est pourtant bien la triste réalité, le service des droits des femmes et de l’égalité est supprimé par le gouvernement, le Planning Familial est en danger, la crise économique touche principalement les femmes qui représentent 83 % des salariés à temps partiel et donc 80 % des salariés payés en dessous du Smic, et chaque jour de trop nombreuses femmes meurent sous les coups de leur conjoint ou compagnon.

Et les lesbiennes dans tout ça me direz-vous ? Laissons de côté la polémique qui consiste à savoir si les lesbiennes sont ou non des femmes. De toutes façons, à ma connaissance, il est bien difficile dans nos sociétés, de passer outre son sexe de naissance, d’échapper au genre assigné et d’éviter toutes les discriminations et les violences qui s’exercent à l’égard des femmes d’une part et des lesbiennes de l’autre. Discrimination double effet !

Bien entendu, certaines s’en sortent plutôt bien et se jouent de tous les pièges du parcours mais pour la plupart d’entre nous, c’est loin d’être gagné d’avance.

Les lesbiennes ont traversé les époques condamnées à une relative clandestinité, comme invisibilisées. Comment deux femmes pourraient-elles transgresser la loi patriarcale et vivre sans un soutien social et économique masculin ? Quant à imaginer qu’elles puissent avoir une sexualité épanouie en l’absence d’attributs de la virilité masculine… En revanche, la pornographie hétérosexuelle véhicule des clichés ridicules de la sexualité lesbienne, prisés tant qu’il ne s’agit que d’exciter les mâles avant qu’ils ne passent aux choses sérieuses !

De nos jours, une production politico-artistique lesbienne émerge et se diffuse peu à peu dans la société ; malgré tout, cela reste encore très confidentiel et à mon avis, pas toujours très convaincant.

Indéniablement, qu’il s’agisse de lieux, de média ou de toute initiative commerciale, les lesbiennes ne disposent toujours pas, loin s’en faut, de la force de frappe économique, ni des réseaux, des gays.

Quid de la mixité dans un tel contexte ? Nos revendications sont-elles fongibles ? Devons-nous travailler séparés ou ensembles ?

Les lesbiennes, comme les femmes dans leur ensemble, doivent se construire et improviser des représentations et des destins dans des sociétés globalement contrôlées par des hommes qui n’ont pas l’intention d’abandonner leurs privilèges.

Les gays n’ont pas tous déconstruit ces schémas ni compris quels sont leurs alliés objectifs dans la lutte contre l’homophobie.

Il me semble particulièrement important de dire que s’il existe des associations non mixtes telles la Coordination Lesbienne en France (CLF) ou Cineffable, est trop souvent occulté le fait qu’il en va de même pour les gays, les trans et les bi qui se retrouvent également entre eux dans des structures et des lieux plus ou moins informels.

À n’en pas douter, se retrouver entre soi pour se ressourcer, travailler sur certaines spécificités en matière de santé et de sexualité notamment, également goûter à l’érotisme des contextes non-mixtes, nous est, à toutes et tous, nécessaire et agréable.

Pour autant, on ne m’enlèvera pas de la tête que la société étant mixte, la lutte pour obtenir des droits et des libertés, les garantir et les développer, ne peut que s’inscrire dans une mixité bien pensée moderne et inventive.

POPULATIONS INVISIBLES=BESOINS IGNORÉS
Pour autant, est-elle si facile à construire cette mixité ? Pour avoir présidé des associations mixtes, SOS Homophobie et actuellement le Centre LGBT Paris IDF, je peux témoigner que si tout bon gay qui se respecte ne doute pas un seul instant que ses préoccupations et revendications sont parfaitement comprises et portées par « sa communauté », lesbiennes comprises, il n’en va pas du tout de même pour les lesbiennes !

Pourtant ces deux associations, avec l’Inter-LGBT et l’ILGA-Europe, comptent parmi celles qui portent une attention soutenue à la lutte contre la lesbophobie.

Je me suis souvent demandé pourquoi les débats proposés sur les questions plus spécifiques aux lesbiennes, même à la marge, n’intéressent que ces dernières ?

Le manque d’intérêt, sans parler de solidarité des gays, est dans ce cas criant et à n’en pas douter, interpelle les lesbiennes. L’inverse n’est jamais vrai.

En 2007, un rapport de l’ILGA (International Lesbian and Gay Association) concluait : « Si les besoins des lesbiennes peuvent être traités avec des programmes de santé destinés au grand public, l’absence d’une communauté lesbienne identifiée comme telle, autant au plan local qu’international, aboutit souvent à une ignorance des besoins spécifiques de santé des lesbiennes, confirmant le paradigme « populations invisibles=besoins ignorés ». »

Alors quelles seraient les clés d’une mixité réussie ? Il ne suffit pas de proclamer : hors la mixité pas de salut ! Encore faut-il s’en donner véritablement les moyens. Cela passe au minimum par une écoute réciproque, la compréhension des spécificités des unes et des autres, ne gommons pas nos différences sous peine de passer à côté des vrais problèmes et de ne pas les régler. Ensuite, les questions propres aux lesbiennes devraient être systématiquement soulevées sans que la ou les rares lesbiennes de service ne se sentent obligées de lever le doigt pour signifier qu’une fois de plus, elles ont été oubliées, effacées, invisibilisées.

On ne gagne rien sans rien, alors charge aussi aux lesbiennes de s’investir un peu plus au sein des associations mixtes, de se faire entendre et d’y prendre des responsabilités. Difficile sinon de reprocher aux gays de ne pas avoir compris, de ne pas les soutenir, voire parfois, d’être complices d’une société phallocratique et misogyne.

Nul ne peut nier que les luttes féministes d’abord, puis les luttes LGBT ensuite, ont apporté à la société toute entière plus de modernité, de créativité et de libertés.

Continuons ensemble, alliés peut-être pas si naturels mais ô combien objectifs, de nous confronter pour ce qui nous éloigne et surtout de bien mettre en avant tout ce qui nous rassemble, pour mieux, au bout du bout, nous réapproprier nos vies.

Christine Le Doaré