Monisha Ajgaonkar, une photographe indienne contre les clichés

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En Inde, la photographe Monisha Ajgaonkar veut combattre les clichés lesbophobes encore très présents dans son pays. Rencontre avec cette artiste qui a compris le pouvoir de la visibilité dans un pays où être une lesbienne out n'est pas chose facile…

Il y a quelques années, l’écrivain indien Vikram Seth, à qui l’on doit notamment Un garçon convenable (Grasset, 1993), posait à la Une de l’hebdomadaire India Today grimé comme un délinquant tout juste pincé par la police. Il tenait un panneau sur lequel on pouvait lire « Pas un criminel ».

Pourquoi ce romancier respecté avait-il besoin de se défendre ? Simplement parce qu’il est gay et que l’homosexualité est punie en Inde par l’article 377 du code pénal. Cet article datant de 1860 est tout empreint de moralité victorienne. Il criminalise ce qui est perçu comme des relations « contre l’ordre naturel ». En termes plus directs, cela désigne la fellation et la sodomie. Oui, les Victoriens étaient comme ça… mais ne jetons pas toute la faute sur la colonisation, cela serait trop facile car l’Inde fêtera en août 2018 les 71 ans de son indépendance et aucun gouvernement depuis 1947 n’a fait abroger l’article 377 malgré une mobilisation particulièrement courageuse de la communauté LGBT. En 2009, la Haute cour de Delhi avait abrogé l’article 377, mais une nouvelle décision de justice cassa ce jugement en 2013. La Cour suprême a été saisie en 2016 et donnera peut-être son avis courant 2018.

Pour vivre heureuses, vivons cachées…

En attendant et en pratique, être gay en Inde, ça veut dire être à la merci de la police et de ses violences, encourir une peine de prison allant jusqu’à l’incarcération à vie, devoir se cacher, se cacher pour s’aimer et se cacher pour vivre.

Pour les lesbiennes, les choses sont légèrement différentes. Leur homosexualité est également frappée d’un lourd stigmate, mais elles passent un peu sous le radar de la loi parce que la sexualité entre femmes est conçue comme une non-sexualité, l’article 377 ne concevant les rapports sexuels qu’en lien avec un pénis. Cette invisibilisation toute patriarcale est navrante mais permet une très relative tranquillité, du moins sur le plan légal et à condition de vivre bien cachée…

Il y a 22 ans, un film avait fait couler beaucoup d’encre. Il s’agit de Fire de la cinéaste Deepa Mehta qui racontait l’amour de deux belles-sœurs l’une pour l’autre. Elles finissaient par quitter leur maris et s’enfuir toutes les deux. Le film était autant une critique des violences faites aux femmes au sein du mariage hétérosexuel qu’un portrait d’amours lesbiennes. Et le film a été censuré, des cinémas qui le projetaient à Bombay ont été incendiés…

Cette invisibilisation toute patriarcale est navrante mais permet une très relative tranquillité, du moins sur le plan légal et à condition de vivre bien cachée…

Et en 20 ans, presque rien n’a changé. Presque, parce qu’il y a des petites choses quand même, comme la websérie The Other Love Story, la première websérie lesbienne en Inde sortie en 2016 et la chanson, Bahut pyar karte hai, en 2017. Cette reprise est à l’origine une chanson d’amour hétéro tirée d’un film de 1991. Le nouveau clip ne montre pas deux amoureux mais deux amoureuses cette fois…

Les paroles « Bahut pyaar karte hai tumko, sanam » signifient « je t’aime tellement mon amour… », mais dans la version lesbienne, le couplet commençant par « Hamein har ghadi, aarazu hai tumhari », soit « chacun de mes instants est rempli de désir pour toi » a disparu…

À part ce genre de reprise ou cette websérie, qui n’ont pas non plus un écho énorme et sont restées très confidentielles, il n’existe pas grand chose de mainstream… C’est pour cette raison que Monisha Ajgaonkar a décidé de revenir à la charge en travaillant avec Ogilvy, une des plus grosses agences de publicité du monde pour montrer à ses concitoyen.ne.s qu’être lesbienne, ça n’est pas un drame, un penchant imaginaire ou un délire d’occidental (oui, de nombreux Indien.ne.s, notamment les nationalistes hindous actuellement au pouvoir, avancent cet argument fallacieux).

Rencontre avec la photographe Monisha Ajgaonkar

Monisha Ajgaonkar est photographe et lesbienne et son projet s’appelle #LforLove. Les internautes lui ont envoyé de façon anonyme des questions sur les lesbiennes, dans un pays où, mis à part le porno ou la mise en scène de fantasmes masculins dans la culture populaire, il n’existe aucune représentation contemporaine des lesbiennes. Ensuite Monisha Ajgaonkar a fait une réponse en images… Ses photos ne sont pas faites pour choquer mais pour montrer au contraire que les lesbiennes sont des femmes comme les autres, que les lesbiennes indiennes sont des Indiennes comme les autres. On voit des couples de femmes portant parfois le sari ou le salwar kameez, faisant du yoga… c’est à dire portant des vêtements indiens et pratiquant une activité érigée par le gouvernement actuel comme central dans l’identité nationale.

Ses photos ne sont pas faites pour choquer mais pour montrer au contraire que les lesbiennes indiennes sont des Indiennes comme les autres.

Le but de Monisha Ajgaonkar : parler ENFIN des lesbiennes, en finir avec les stéréotypes, promouvoir la visibilité… et tout ça, bien sûr, pour défendre l’égalité des droits quel que soit le genre, l’orientation sexuelle ou le statut marital. C’est tellement rare en Inde que j’ai eu envie de savoir comment elle en était venue à travailler sur ce projet.

Monisha Ajgaonkar : « J’aime beaucoup travailler sur des projets LGBT. Dans le passé j’ai fait une vidéo LGBT, une pub sur le mariage entre lesbiennes. Ogilvy a vu ce travail et m’a contacté, c’est comme ça qu’on s’est retrouvé à faire ce travail de portraits photos de lesbiennes. »

Ingrid Therwath : Et quelles ont été les réactions ?

Monisha Ajgaonkar : On a eu des réactions vraiment bonnes. C’est chouette, on a été couvert par la presse partout en Inde, aux États-Unis, au Mexique, en France, partout. C’était génial cette attention au traitement des lesbiennes. Je me sens mal à ce sujet parce que quand on tape lesbienne dans google on ne trouve que du porno, et nous en Inde on veut changer ça. En tout cas, on essaie. Beaucoup de gens ont vraiment aimé, c’était quelque chose de nouveau, de différent. J’ai eu des messages de fans et de followers comme cette fille qui m’a écrit pour me dire « j’ai vu votre série de photos et j’ai pleuré pendant deux heures et je suis encore en train de pleurer ». C’est des messages incroyables que je reçois et je me sens tellement heureuse : au moins leurs voix sont entendues.

Ingrid Therwath : Mais en fait, Monisha Ajgaonkar, c’est comment d’être une lesbienne en Inde ?

Monisha Ajgaonkar : Être lesbienne en Inde… heureusement, j’ai eu de la chance parce que j’ai mes amis. Mais ma famille ne m’a pas acceptée donc j’ai du commencé à travailler à 21 ans et j’ai pu vivre seule, j’ai eu de la chance. Le seul problème, c’est pour rencontrer des filles ou avoir une relation suivie. Ce n’est pas facile. Toutes les filles avec qui je suis sortie étaient encore dans le placard. Ce n’est pas facile de trouver l’amour ici. C’est le seul truc triste. Et aussi les gens au travail vous jugent, ils disent « oh c’est une lesbienne ». C’est fréquent, mais je ne laisse pas cela m’affecter.

Ingrid Therwath : Et l’avenir vous le voyez comment pour les femmes lesbiennes et queer en Inde ?

Monisha Ajgaonkar : J’espère que les choses vont s’arranger parce que maintenant les gens essaient de se faire accepter, et ce n’est pas encore le cas. Les gens sont encore souvent dans le placard, qu’ils soient mariés ou célibataires. Je ne plaisante pas. Juste des trucs comme ça : être out, ça fait peur. 70% des gens ont peur et sont dans le placard, 30 % sont out. Je peux dire ça.

Bien sûr on peut voir dans cette opération du pinkwashing de la part d’Ogilvy, mais si le travail de Monisha Ajgaonkar permet d’amorcer une conversation sur le fait d’être lesbienne en Inde et de changer la perception que les acteurs économiques, notamment les marques, se font des lesbiennes, on ne pourra que saluer une avancée… dans un pays que l’on adore surnommer “la plus grande démocratie du monde” mais qui est aussi le plus grand placard du monde.

Ingrid Therwath est journaliste à Courrier International, spécialiste de l’Inde et membre de l’Association des journalistes LGBT (AJL).