Qui était Alan Turing, la première personnalité LGBT+ à figurer sur un billet de banque britannique ?

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Alan Turing, un mathématicien de génie, à qui on doit des recherches majeures sur l'ordinateur et le décryptage du code de guerre nazi, est enfin honoré.

Alan Turing sur l'ébauche du billet de banque de 50 livres - DR

À partir de la fin 2021, son visage ornera les billets de 50 livres du Royaume Uni. Alan Turing vient d’être désigné par la Banque d’Angleterre et l’annonce a été faite sur Twitter. La photo est accompagnée d’une citation de Turing : « Ce n’est qu’un avant-goût de ce qui va arriver et seulement l’ombre de ce que cela sera. »

 

 

 

 


Pourquoi cet homme peu connu du grand public a-t-il les honneurs d’un billet de banque ? Et surtout, comment en est-on arrivé à choisir un homme gay parmi 200 000 nominations et une short list de 12 ? C’est en effet la première fois qu’une personnalité LGBT va figurer sur un billet de banque de sa Majesté.

Pour celles et ceux qui connaissent son histoire et surtout son apport aux mathématiques et à la science, en particulier sur l’ordinateur et l’intelligence artificielle, ce geste n’apparaît que comme tout à fait justifié.

Car Alan Turing est un casseur de codes, un mathématicien de génie, le père de l’ordinateur.  En 1954, après avoir subi une « castration chimique » parce qu’homosexuel, il se suicide en croquant dans une pomme plongée dans du cyanure. Une fin horrible pour un homme qui a pourtant fait progresser l’humanité et a permis de sauver des millions de vie.

Un homme « sombre, vif et résigné »

« Excentrique, solitaire, sombre, vif, résigné, en colère, enthousiaste, insatisfait », tel était décrit Alan Turing par un de ses biographes. Mais qui était-il vraiment ?

Né en 1912 à Londres, Alan Mathison Turing était tout sauf un homme triste. Celles et ceux qui l’ont connu parlent même de quelqu’un de jovial.

Après des études de mathématiques, il écrit en 1936, à l’âge de 22 ans, un article qui va révolutionner la technologie puisqu’il y décrit ni plus ni moins que le fonctionnement de l’ordinateur tel qu’il a été ensuite développé. Il se serait arrêté là, son apport aurait déjà été majeur.

Déryptage de la machine Enigma des nazis

Mais c’est une autre contribution qui lui vaut aujourd’hui une reconnaissance officielle, à travers son effigie sur un billet de banque. À l’été 1939, il quitte Cambridge pour le centre gouvernemental de l’école de Bletchley Park qui travaille notamment sur les codes et le langage chiffré. Son travail va se concentrer sur les outils capables de décrypter la machine Enigma, utilisée par l’armée allemande pour transmettre des messages codés.

Sans entrer dans les détails, il faut comprendre la difficulté de la tâche. Une machine Enigma était capable de proposer un nombre de combinaisons incroyable : 158 962 555 217 826 360 000 combinaisons pour être exact.

Grâce à cette machine Enigma, l’armée allemande connaît des succès décisifs dans ses attaques contre le Royaume Uni. Turing va concevoir une machine, dénommée The Bomb, qui va permettre de déchiffrer les messages codés envoyés par les nazis. On estime que grâce à cette machine, la Seconde guerre mondiale a été raccourcie de deux ans et que des millions de vie ont pu être épargnées. Turing reçut d’ailleurs l’Ordre de l’empire Britannique pour ses travaux.

Après la guerre il poursuit ses travaux sur l’informatique et à Manchester, il conçoit le système de programmation Feranti Mark I, le premier ordinateur commercial au monde.

Intelligence artificielle

Turing est aussi un des pères fondateurs de la science cognitive contemporaine et il expliquait que le cerveau était en partie une machine informatique en théorisant le fait que le cortex à la naissance est une « machine inorganisée » qui grâce à la « formation » devient organisée en une « machine universelle ou quelque chose lui ressemblant. » Turing est aussi à l’avant garde de la reflexion sur l’intelligence artificielle.

Mais ce que bon nombre de biographies mentionnent du bout des lèvres, c’est que Turing était homosexuel. Et il ne s’en cachait pas. Joan Clarke, qui faisait partie de l’équipe de mathématicien.n.es à Bletchley Park, a confié qu’Alan Turing lui avait proposé le mariage au printemps 1941 mais que quelques jours plus tard, il lui annonçait qu’il était homosexuel. Cela ne les a pas empêché de maintenir un temps leur amitié amoureuse, jusqu’à ce que Turing se rende à l’évidence que le mariage aurait été un échec.

Dans le Royaume Uni post conflit mondial, l’homosexualité reste un crime. On estime que jusqu’à son abolition, en 1967, la loi pénalisant les rapports entre personnes de même sexe a conduit à des milliers d’arrestations et à des peines de prison.

Castration chimique

En 1951, âgé de 39 ans, Alan Turing entame une relation avec un jeune homme de 19 ans. Alan Turing est arrêté et son procès a lieu le 31 mars 1952. Il ne nie pas les faits et au contraire, il explique à tout le monde qu’il ne voyait pas ce qu’il faisait de mal. Il mettait toujours un point d’honneur à être clair sur sa sexualité malgré le climat homophobe qui régnait dans l’après guerre. Plutôt que d’aller en prison, Alan Turing accepte d’être soumis à un traitement dit de castration chimique à base d’oestrogènes. Un traitement destiné soi disant à diminuer sa libido, mais qui provoque une augmentation des seins et un changement dans le ton de sa voix. En 1954, Alan Turing est retrouvé mort dans son lit. Sur sa table de chevet, une pomme à moitié croquée. Les policiers découvrent que le fruit avait été trempé dans du cyanure et la thèse du suicide est retenue.

C’est grâce à la biographie de 1983 de Turing par Andrew Hodges, lui-même mathématicien mais aussi militant LGBT de la première heure dans les années 70 que la mémoire d’Alan Turing et sa contribution ont pu être enfin célébrées.

Aujourd’hui, des plaques, des statues, des timbres à l’effigie de Turing honorent celui que Cédric Villani, autre grand mathématicien, décrivait comme un « rêveur lunaire ». Mais il faudra attendre 2009, suite à une pétition émise à l’initiative de l’informaticien John Graham-Cumming et remise au Premier ministre de l’époque, pour que celui-ci présente ses excuses pour le traitement infligé à Turing. Un geste renforcé, quatre ans plus tard par la reine elle-même. Le , la reine Élisabeth II signe un acte royal de clémence, sur proposition du secrétaire d’État à la Justice Chris Grayling qui déclare que c’était une condamnation « que nous considérerions aujourd’hui comme injuste et discriminatoire. » En 2014 enfin, sort le film Imitation Game qui retrace la carrière extraordinaire d’un homme trop longtemps resté dans l’ombre pour cause d’homophobie.

Pour aller plus loin, Komitid vous recommande l’écoute de la série de quatre émissions que France Culture a consacré à Alan Turing en 2018 : « Grande traversée : l’énigmatique Alan Turing »