Queers dans un jardin anglais, épisode 2 : Sissinghurst Castle, le jardin des amours de Vita Sackwille-West

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Deuxième épisode d'une série consacrée au patrimoine queer anglais à travers trois jardins… Bienvenue à Sissinghurst Castle…

La Roseraie en Juin, ©National Trust, Images / Andrew Butler
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À travers un voyage estival sur les traces d’écrivain.e.s, militant.e.s et artistes queers qui partageaient tout.e.s à leur manière une passion pour les jardins, retour sur trois histoires singulières, trois lieux de vie dont l’originalité témoigne d’un certain usage de la botanique et des fleurs, du rôle joué par le jardin dans leurs modes de vie. Trois exemples qui témoignent aussi du risque de disparition des mémoires queers, souvent minorées dans les mains des histoires officielles.

Après un premier épisode à Charleston's Farmhouse, nous voici à Sissinghurst Castle…

L’histoire a considérablement éclipsé Vita Sackwille-West au profit de l’une de ses amantes et amies, Virginia Woolf, qui l’immortalisa sous les traits de l’un des premiers personnages queers de la littérature du XXème siècle, Orlando, qui change de genre et de sexe en traversant les âges. Et pourtant, la très mondaine et aristocrate Vita fut une auteure à succès, bien plus connue que Woolf à son époque. Elle était également une jardinière experte, en charge d’une section sur le jardin pour le journal The Observer à une époque où les femmes restaient profondément minorées dans l’horticulture et l’art botanique. Elle fut également à l’origine avec son époux Harold Nicholson d’un jardin le plus visité d’Angleterre, Sissinghurst, auquel elle dédia une grande partie de sa vie.

Portrait de Vita Sackwille West en 1919

Portrait de Vita Sackwille West en 1919

Sissinghurst fait partie de ces joyaux gérés par le National Trust, qui s’accompagnent, lorsque l’on s’y rend, de grands parking crissants sous les trajets incessants des bus et taxis desquels descendent des nuées de touristes. Passé les premiers encombrements, les magasins de fleurs, les deux cafétérias et la nécessité de faire la queue assez longuement pour pouvoir pénétrer la première enceinte du domaine, une évidence s’impose même au plus réfractaire: il s’agit bien de l'un des jardins les plus somptueux d’Angleterre. Foisonnant sur plusieurs hectares, structuré avec une précision quasi-maladive, il est l’œuvre centrale du domaine, reléguant l’architecture des bâtisses élisabéthaines et de l’impressionnante tour Tudor au second plan. Un chef-d’œuvre donc que seuls une folie des grandeurs partagée par ses deux propriétaires associées à des moyens considérables pouvaient engendrer.

Le jardin comme reflet des normes

Mariage d’amour ou union singulière, Vita et Harold Nicholson qui préféraient tous deux la compagnie amoureuse et sexuelle de membres de même sexe, décidèrent en 1928 d’acheter le domaine en ruine et d’y construire un jardin exceptionnel dès 1930. Si je vous épargne les analyses très hétéronormées et genrées mises en avant sur certains panneaux explicatifs du genre «Le jardin [de Sissinghurst] est une manifestation de leur mariage, il combine une symétrie classique (Harold) à un romantisme débordant (Vita) », l’alliance durable d’Harold et Vita fut effectivement essentielle à l’élaboration du jardin. Découpé en de multiples espaces dont les floraisons successives doivent pouvoir épouser le rythme des saisons, la roseraie, le Cottage Garden, le Jardin Blanc, le verger sont grandement marqués par l’influence de Vita et son usage singulier des associations florales.

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