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« Bilal Hassani énerve tous les haters adeptes du communautarisme blanc cisgenre hétérosexuel »

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Depuis qu'il a été sélectionné pour représenter la France à l'Eurovision, Bilal Hassani suscite tous les commentaires, des plus enthousiastes aux plus outrés. Thierry Schaffauser, travailleur du sexe et militant gay, livre à Komitid son analyse du phénomène.

bilal hassani roi
Bilal Hassani

Jamais un candidat français à l’Eurovision n’avait attiré autant les regards. Bilal Hassani, 19 ans, enfant des internets et estampillé « phénomène queer » par la presse française, sera sur la scène du concours en mai prochain pour représenter la France. Devenu la cible d’attaques révoltantes mêlant racisme et homophobie, il peut compter sur le soutien de milliers de fans pour qui sa présence en pleine lumière est tout un symbole. En attendant de savoir s’il sera le premier gagnant français depuis Marie Myriam en 1977, Thierry Schaffauser, militant gay et travailleur du sexe, propose une analyse du phénomène sous le prisme de la place des minorités en France.

Bilal Hassani est la star du moment et il donne la meilleure image qu’on puisse donner des homosexuel.le.s. Évidemment, cela énerve tous les haters adeptes du communautarisme blanc cisgenre hétérosexuel qui ne semblent vivre qu’entre eux, au point qu’un peu de visibilité flamboyante et sans complexe de la part des minorités leur fait péter les plombs. Beaucoup de choses ont été dites pour ou contre le jeune chanteur, mais peu de choses réellement intéressantes. Essayons donc d’analyser à notre humble niveau ce que nous sommes en train de vivre et d’apporter quelques arguments.

Le roi dans une république pro ou anti-minorités ?

La chanson qui représentera la France à l’Eurovision dit « je suis un roi ». Étrange affirmation dans le pays le plus connu au monde justement pour avoir tué le sien. Cela surprendra nos ami.es européen.ne.s qui voient la France comme le pays des grèves, des révolutions et des gilets jaunes. Étrange en effet qu’avec tous les discours républicanistes qu’on peut entendre en France, notre culture populaire conserve la métaphore du roi pour exprimer le rayonnement, le bonheur et l’épanouissement individuel.

« Dans le contexte français, la victoire de Bilal Hassani signifie quelque chose d’important. D’où certainement les réactions outrées. »

Mais la chanson ne dit pas simplement cela. Elle se veut un message contre les discriminations, car Bilal Hassani se rêve et vit sa vie comme un roi, malgré la haine et le regard des autres. C’est ce message positif qui en fait probablement un succès populaire. On peut être arabe et folle et garder la tête haute. Chacun pourra ressentir, souvent sans le dire, que dans le contexte français, la victoire de Bilal Hassani signifie quelque chose d’important. D’où certainement les réactions outrées. Ce qu’on acceptera ou refusera de reconnaitre, c’est que la France, notre république, ne traite pas forcément bien ses minorités. Au point, que ce n’est pas la république qui sert de métaphore contre les discriminations, mais le roi, la monarchie, le pouvoir d’un seul, parce que c’est toujours seul, dans son individualité, qu’on doit trouver la force intérieure, pour se défendre et se protéger.

Pinkwashing et tokenism

La France se veut à présent un pays gay-friendly, contre le racisme et les discriminations en général. Les gens qui vivent ces discriminations et oppressions systémiques savent à quel point ceci est une vaste blague. Néanmoins on pourra dire que la France est représentée à l’Eurovision par un jeune gay assumant pleinement sa féminité et d’origine marocaine. On peut s’en féliciter (alors que cela devrait être normal et banal) mais demandons nous aussi à quoi et à qui serviront ces discours ? C’est bien gentil que la France soit enfin représentée par des minorités dans la culture, l’humour, les arts et le sport, mais on a envie de dire tout d’abord que ce n’est pas trop tôt. Cela fait des décennies que c’est le cas dans d’autres pays. Et surtout de demander, la France peut-elle être aussi représentée par des minorités dans ses sphères de pouvoir économiques et politiques ? Là où ça compte vraiment dans les prises de décisions qui impactent les vies ?

Et puis, est-ce que le succès d’un seul, n’est pas instrumentalisé à escient pour masquer le sort de la plupart, qui continueront une vie de galère et d’efforts parce que des pratiques et traditions persistent sans jamais être remises en cause ? Violences et harcèlement policier, gentrification, mémoires et héritages culturels niés, pauvreté imposée, système carcéral, discriminations dans l’accès au logement, au travail, à l’espace public, droit au séjour, etc.

Faut-il chanter pour les dominants ?

Les minorités sont acceptables si elles servent le divertissement. Cela n’a rien de nouveau. On tolère mieux celui ou celle qui amuse ou divertit. Cela a toujours été un moyen de survie : tant qu’ils rigolent, au moins ils ne frappent pas. Travailler au service du plus fort n’est pas nécessairement ce qu’on désire. Or avons-nous toujours le choix ? Le chanteur Kiddy Smile a subi de nombreuses critiques pour s’être rendu à l’Élysée le 14 juillet dernier pour un DJ set inspiré de la culture ball newyorkaise en compagnie de danseuses drag-queens. L’enjeu n’était pas mince car le voguing issu des communautés gays et noires américaines, qu’on a cru un instant mort à cause du sida, a non seulement survécu, mais devient reconnu, au plus haut niveau de l’État, dans sa version française.

« Trop souvent, on porte en effet des exigences à l’égard des minorités tandis qu’on ne dit pas un mot sur les compromissions des autres. »

Bilal Hassani est lui critiqué pour aller chanter en Israël, pays connu pour le blocus, la colonisation, et les mauvais traitements commis envers le peuple palestinien. On peut espérer un geste, quelques mots, qui ne viendront probablement pas de la part d’un jeune de 19 ans qui vit son rêve de chanteur et qui n’a pas pour mission première d’être porte-parole. On pourra regretter l’absence de courage, on pourra éviter également de blâmer. Trop souvent, on porte en effet des exigences à l’égard des minorités tandis qu’on ne dit pas un mot sur les compromissions des autres. Souhaitons alors bonne chance à toutes celles et ceux qui essaient d’exister sans se nier dans leur domaine, et savourons chaque message politique qu’il est possible de faire passer malgré les déterminismes et nos contextes surplombants.

  • arnosa

    il semble avoir du mal a assumer ses tweets d’il y a quelques annees….

  • lalala

    Bilal me rappelle à quel point la représentation est cruciale pour les personnes à l’intersection de plusieurs oppressions… Il impose une discussion dans le mainstream qui jusqu’à présent se faisait entre personnes concernées dans l’intimité de réunion à double mixité choisie. C’est la première fois que j’ai réellement peur pour quelqu’un que je ne connais pas. J’ai peur qu’il lui arrive quelque chose, et qu’en plus d’être une tragédie pour ses proche ça soit instrumentalisé par les fachos de tout bord, et qu’enfin ça mette un verrou supplémentaire sur la porte du placard des lgbt arabes et musulmans… Je crois que je suis pas la seule à y penser… En tout cas pas besoin de tenir des grands discours politiques pour faire preuve d’un réel courage.