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3 questions à Patrick Cardon, fondateur il y a 30 ans des éditions GayKitschCamp

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Patrick Cardon qui, habitant à Lille, se faisait appeler la Comtesse des Flandres, poursuit depuis 30 ans le même objectif : faire connaître aux générations successives des pans oubliés de la culture LGBT+.

Trois rééditions par les éditions GayKitschCamp
Trois rééditions par les éditions GayKitschCamp

Patrick Cardon est une figure de la communauté LGBT+ depuis des décennies, depuis ce jour de 1977 où il fit la une des journaux en annonçant une liste homosexuelle aux élections municipales d’Aix en Provence. Le Provençal avait titré L’un dans l’autre, ils seront bien 41, Libération, une page entière : La société sera homosexuelle ou ne sera pas. Installé un temps à Lille, il avait pris comme nom Comtesse des Flandres. Il y a 30 ans, il fondait les éditions GayKitschCamp qui rééditent des textes rares pour faire connaître aux générations successives des pans oubliés de la culture LGBT+, en particulier celle du XIXe et XXe siècle. Les éditions GKC ont publié plus de 80 titres à ce jour. Une belle occasion de le rencontrer.

Komitid : Si vous deviez vous souvenir de ce qui vous a conduit à créer les éditions GKC en 1989, dix ans après avoir créé l’association Mouvance Folle Lesbienne en 1979, que diriez-vous ?

Patrick Cardon : L’association a été créée formellement à Aix en Provence mais a été mise en activité deux ans plus tard à Lille où on me réservait un poste d’enseignant. Mouvance Folle lesbienne était une première revendication politique et culturelle du « trouble dans le genre ». GayKitschCamp profitait de mes quatre années de professorat au Maghreb, racontées en partie dans Le Grand Écart ou Tous les Garçons s’appellent Ali (Orizons, 2010) et surtout de ma thèse sur Les Discours littéraires et scientifiques fin-de-siècle autour des homosexualités dans la revue Les Archives d’anthropologie criminelle (1886-1914) par Marc André Raffalovich (Orizons, 2008). GayKitschCamp fut créée pour réunir les moyens de ce qui est devenu un des premiers centres de documentation LGBT.  À Lille, de 2000 à 2006, ce centre était aussi le siège et de la maison d’édition QuestionDeGenre/GKC et du Festival QuestionDeGenre.

Pourquoi votre période de prédilection reste, 30 ans après, celle de la fin du XIXe et début du XXe siècle ?

Le nom d’« années folles » donné à cette période indique bien l’intérêt constant et la ligne éditoriale de GayKitschCamp qui est une affirmation culturelle et historique de ce que j’aime appeler l’« efféminisme » et qui alimente l’humour gay que serait le camp. Il est vrai donc que nos rééditions documentées puisent surtout dans les parutions de fin XIXe que Jean Lorrain baptisait ingénieusement « fin de siècle, fin de sexe ». Mais cette période et ces modèles devenant de moins en moins visibles et de plus en plus lointains, nous répondons à une demande de réédition de textes issus du mouvement libertaire de mai 68 comme le Rapport contre la normalité, du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire écrit en 1971 et republié par GKC en 2013.

« Nos rééditions puisent surtout dans les parutions de fin XIXe que Jean Lorrain baptisait ingénieusement « fin de siècle, fin de sexe » »

En même temps que Les Éphèbes de Guy Levis Mano, publié la première fois en 1924, nous rééditons cette année les chroniques de Michel Cressole parues dans L’Autre Journal de 1990 à 1992 et intitulées Une Folle à sa fenêtre. Mais je vous rappelle que nous avons aussi publié Q comme Queer de l’association Zoo qui allait introduire en France les études queer promues ensuite par Sam Bourcier comme nous avions introduit les études LGBT sous la direction de Rommel Mendès-Leite.

Pourriez-vous choisir trois titres parus aux éditions GKC et nous donner envie de les lire ?

Pour illustrer les propos précédents, je citerai La Fille manquée, de Han Ryner, choisi pour son sujet : un élève « sensible » mène une cabale victorieuse contre un surveillant trop autoritaire qu’il force à fuir de l’établissement. Je suis allé à Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence) où se déroulait le roman et j’ai découvert les lieux des amitiés particulières décrites allègrement : le collège transformé en mairie et la chapelle en cinéma. Cette enquête figure dans le livre dont la couverture reproduit le très beau tableau de L’Ange déchu d’Alexis Cabanel (1847).

 

Le second, c’est le Troisième Sexe, de Willy, un gros volume qui comprend non seulement ce texte affriolant, mais aussi de nombreuses annexes reprenant les sources de l’auteur. Ce livre m’a tellement passionné que j’ai voulu l’illustrer de photos prises lors de mon enquête à savoir qu’étaient devenus les établissements parisiens de l’époque cités par Willy. J’ai voulu aussi donner une autre image de Willy en le queerisant dans la présentation. La couverture de ce volume reprend à l’authentique celle, très joliment art déco, de l’édition originale.

Enfin, Willy, toujours prompt à vendre ses Claudine écrites en réalité par Colette finit par être identifiée à son héroïne très libertine. Sur ce modèle furent écrits par un certain Max des Vignons, de 1929 à 1930 un pendant masculin : Fredi à l’école, Fredi s’amuse et Fredi en ménage. Si ces trois romans d’initiation sont d’un kitsch accompli (ainsi que les dessins), ils ne s’en terminent pas moins par une figure très moderne du triolisme. Nous les avons réunis dans un coffret avec le concours du Conseil régional d’Occitanie. Il fallait être vraiment FOLLES pour oser les republier ! Enfin, je présente mes excuses aux autres collaborateurs de GayKitschCamp. Dans cette interview très perso, je n’ai retenu que mes contributions. TantE à dire, aurait dit Willy…