Il s’agit donc d’un habile coup de com pour vendre une tendance déjà venue et repartie plusieurs fois dans le grand cycle de la mode. En revanche, le choix de couleurs unies et sobres dans l’esthétique globale de la mode non-genrée semble être une forme d’évolution. Pour Zoi Arvanitidou, l’explication est simple : « Les gens ont associé des couleurs et des formes de vêtements à des identités de genre précises. Par exemple, personne ne va faire porter une grenouillère rose à un nouveau-né garçon, ou une grenouillère bleue à un bébé fille. Ce sont des stéréotypes que l’on plaque sur les humains dès les premiers instants de leur vie ! Donc le choix de couleurs et de formes moins marquées est une manière d’affirmer une certaine neutralité de genre. »

Une masculinité qui peine à se déconstruire

La mode est un recyclage perpétuel, certes. Mais de là à prétendre qu’habiller les femmes de vêtements masculins revient à créer une neutralité de genre dans les tendances, il y a tout un monde. Où est l’effet miroir chez les hommes, avec les jupes, les robes et les talons ? Si on a vu une vague de « man skirts », en 2015 dans les défilés et dans la rue, cela reste anecdotique. Sans oublier que Jean-Paul Gaultier fait régulièrement défiler des hommes en jupe depuis 1984.
Où est l’effet miroir chez les hommes, avec les jupes, les robes et les talons ?
La jupe au masculin est donc, à l’heure actuelle, reléguée à de ponctuelles actions anti-sexistes, notamment en milieu scolaire, et à un microcosme modeux bien spécifique. « Aujourd’hui, quand on vend un produit qui pourrait être vu comme féminin à un homme, on a intérêt à masculiniser le discours, le vocabulaire », poursuit Alice Pfeiffer. « Tous les créateurs mecs me le disent : pour éviter de dire “rose”, on utilisera “terre de sienne”, et pour le mot “robe”, on préférera quelque chose du genre “neo-djellaba”. Tout doit être déguisé en nouveau geste viril pour ne surtout pas rappeler à l’homme qu’il est en fait en train de porter un truc de fille. Ce sont des codes rappelant la séduction et la maternité auxquels sont cantonnées les femmes, et les hommes ne veulent pas encore se les accaparer ». Mais la difficulté de vendre une esthétique vue comme féminine est ancrée bien plus profond que dans le marketing. « Les filles n’ont pas de mal à porter des pièces masculines car, grosso modo, tout ce qui est masculin est associé à des signes de pouvoir et de progrès sociaux alors que tout ce qui est connoté au vestiaire féminin, c’est la facilité, l’homosexualité… qui sont des choses que les hommes ne veulent pas spécialement s'approprier. Ça repose sur une histoire de clichés, mais le mec, le consommateur moyen ‘mâle’, particulièrement en dehors de la capitale, n’est pas du tout prêt à féminiser sa garde-robe autant que les femmes à masculiniser la leur ». La notion de féminité, telle que la définit la société patriarcale, est dans un long procédé de déconstruction depuis des années, grâce au travail des mouvements et activistes féministes. Mais la définition de la masculinité dans ce même contexte, elle, semble stagner, aussi bien chez les hétéros que chez les homos. La persistance d’une certaine follophobie dans les milieux gays, où le « masc 4 masc » est encore très présent, en est un des plus grinçants témoignages.

Une publication partagée par Jaden Smith (@c.syresmith) le

Lorsque Jaden Smith a posé en jupe pour Louis Vuitton, en 2016, il avait affirmé sa volonté de marquer son époque, afin que les générations futures ne soient pas harcelées en raison de leurs choix vestimentaires non conformes aux stéréotypes de genre. Hélas, la violence qu’il évoquait alors est bien réelle. Alok Vaid-Menon, poète et activiste LGBT+ indiano-américain.e, parle régulièrement des agressions qu’iel subit dans l’espace public en raison de sa transféminité.

today this dudebro yelled “DISGUSTING!” at me on the street & i felt #exposed so i shouted back: “I know! I haven’t had a manicure in a month, it’s a disaster! But can’t a girl live???” & then he sheepishly backed away & i strut off in my gold boots & catastrophic cuticles.

Une publication partagée par ALOK ? (@alokvmenon) le

Preuve s’il en est que le concept de féminité ne se limite pas qu’à une image glamour sur papier glacé : mépris et brutalité l’accompagnent en permanence.

Uniformisation masculine de la mode « genderless » : une industrie rentable

« Durant ces trois dernières années, beaucoup de personnes se sont mises à questionner la fluidité de leur genre », affirme Zoi Arvanitidou. « Je pense que l’industrie de la mode veut donner à ces personnes l’opportunité d’exprimer leur ressenti à travers leurs collections de vêtements. D’un autre côté, c’est aussi une opportunité commerciale pour les marques de viser une nouvelle cible » Et quelle nouvelle cible ! La mode non-genrée telle qu’on la voit actuellement est « une façon de faire des fringues qui sont simples à couper », ajoute Alice Pfeiffer. « Au niveau purement pratique, ce sont des patronages faciles à réaliser, avec des coupes droites. Pour un marché qui fabrique tout en masse, à l’inverse d’une production haute couture, c’est super simple à réaliser à grande échelle, et super rentable ».
« Pour un marché qui fabrique tout en masse, à l’inverse d’une production haute couture, c’est super simple à réaliser à grande échelle, et super rentable ».
De plus, c’est une manière pour les marques de se donner une image LGBT+ friendly, sans réellement s’engager. Lorsque l’on voit la campagne non-genrée de United Colors of Benetton pour le printemps 2018 (qui a tout de même fait l’effort de mettre des tutus de couleur à tout le monde pour la forme), on peut se demander si ce ne serait pas une manière de redorer son blason dans l’opinion publique. L’image de l’entreprise italienne a en effet bien souffert après l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh, immeuble insalubre où elle faisait fabriquer une partie de ses vêtements. Cet accident avait entraîné la mort de 1135 personnes en avril 2013.

Une publication partagée par United Colors of Benetton (@benetton) le

Dans un contexte mercantile, la mode non-genrée peut-elle vraiment être queer ?

Uniformisation des coupes pour une production de masse mieux huilée, déséquilibre flagrant des inspirations genrées dans la mode « genderless » à destination des femmes seulement, ou presque… il y a de quoi se demander si l’industrie de la mode ne serait pas en train de jouer sur des codes LGBT+ pour renflouer ses caisses. « Sans questionnement profond de la matrice homme-femme », dit Alice Pfeiffer, cette mode non-genrée n’est « pas vraiment queer ». Vous avez dit pinkwashing ?
« Voir une femme puissante parce qu’elle est en costume, c’est finalement un peu triste »
« C’est toujours la même chose. Dans toute structure de domination, que ce soit la colonisation ou le sexisme, on donne à la personne opprimée l’illusion qu’elle se libère avec les outils des dominants », poursuit la journaliste. « Voir une femme puissante parce qu’elle est en costume, c’est finalement un peu triste ». Et il est encore plus triste de voir que la masculinité hégémonique ne profite pas vraiment de cette tendance pour se questionner, si l’on considère encore que la mode « agenre » du moment questionne encore la féminité dans un pareil contexte. « C’est une manière de récupérer une lutte queer, de la vider de sa substance, comme ça a été le cas avec le punk, qui était surtout un mouvement contestataire avant d’être une esthétique. Idem pour le voguing, qui vient des personnes racisées et queer, aujourd’hui récupéré par des meufs blanches, cis, hétéro, riches », ajoute Alice Pfeiffer. « Dernièrement sur les catwalks, on a vu énormément de sportswear, des sweats à capuche, hoodies, partout. Et au même moment dans la rue, des personnes portant ce même genre de vêtements sont victimes de “bavures” policières », déplore l'experte. « Ce qui se passe dans les défilés n’est pas toujours suivi d’une plus grande acceptation par la société ».

« Le pouvoir du vêtement comme véhicule identitaire et politique est fort » : les représentations comptent

L’analyse sociologique de cette nouvelle vague de mode non-genrée, dépouillée de sa symbolique progressiste afin d’être la plus vendeuse possible pour le grand public, a de quoi sévèrement refroidir notre enthousiasme. Mais l'engouement actuel pour ce style reste tout de même porteur d'espoirs. « Je vois les groupes de luxe un peu comme la famille royale d’une époque : ce sont les mécènes. Sans la famille Médicis, par exemple, on n’aurait eu aucune pièce de Léonard de Vinci, ni de Boticelli. Je me dis que ces gens très riches permettent, malgré tout, la production et la visibilisation de certaines choses », enchaîne Alice Pfeiffer. « Par exemple, j’ai grandi avec un vide abyssal de représentations lesbiennes, le seul truc qu’il y avait c’était Josiane Balasko dans Gazon Maudit. Donc même si c'était fait de manière maladroite, j’aurais bien aimé avoir une Cara Delevingne qui aurait dit “oui, je viens de la famille royale anglaise, oui je défile chez Chanel et oui, c’est ma meuf” ».
« J’aimerais que lorsqu’une marque se sert d’une cause, elle assure un suivi derrière. »
La journaliste se veut rassurante, mais réaliste : « Après, j’aimerais que lorsqu’une marque se sert d’une cause, elle assure un suivi derrière. Avec une femme voilée dans une campagne de pub par exemple, il faudrait alors qu’il y ait une pédégère voilée elle aussi dans la boîte. Même logique avec une personne agenre ». Les représentations comptent, oui. Mais elles ne se suffisent pas à elles seules pour faire avancer la société. À quand une mode non-genrée vraiment queer, diverse et audacieuse ? En attendant une vraie prise de position de la sphère fashion, individus et collectifs continuent d’assurer une vraie radicalité dans leurs styles, et surtout, leurs discours. Une flamboyance qui ne demande qu’à être adoptée par tout.e un.e chacun.e. " ["post_title"]=> string(58) "Pourquoi la mode « non-genrée » est-elle si masculine ?" ["post_excerpt"]=> string(213) "Pourquoi la tendance « genderless » peine-t-elle tant à s'approprier les pièces d'habillement dites féminines ? Pourquoi des couleurs si sobres pour la mode non-genrée ? Décryptage sous toutes les coutures." ["post_status"]=> string(7) "publish" ["comment_status"]=> string(6) "closed" ["ping_status"]=> string(4) "open" ["post_password"]=> string(0) "" ["post_name"]=> string(25) "mode-non-genree-masculine" ["to_ping"]=> string(0) "" ["pinged"]=> string(0) "" ["post_modified"]=> string(19) "2018-05-11 14:32:48" ["post_modified_gmt"]=> string(19) "2018-05-11 12:32:48" ["post_content_filtered"]=> string(0) "" ["post_parent"]=> int(0) ["guid"]=> string(29) "http://www.komitid.fr/?p=2096" ["menu_order"]=> int(0) ["post_type"]=> string(4) "post" ["post_mime_type"]=> string(0) "" ["comment_count"]=> string(1) "0" ["filter"]=> string(3) "raw" } } } -->

Irlande du Nord : pourquoi la collection Pride de Primark fait polémique

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Un député membre du Parti unioniste démocrate a lancé les hostilités en appelant au boycott de la marque, brandissant les « fortes convictions chrétiennes » de ses concitoyen.ne.s.

La collection pride de Primark
La collection pride de Primark - Primark.com

La vitrine de Primark à Belfast où trône fièrement la collection Pride pique les yeux de certain.e.s. La marque a en effet développé toute une ligne de vêtements et accessoires aux couleurs du rainbow flag, une démarche commerciale que la marque entend traduire comme un soutien aux personnes LGBT+ d’Irlande du Nord, dans une semaine marquée par la marche des fiertés de Belfast, prévue le samedi 4 août.

Cette démarche n’a manifestement pas été appréciée par Jim Wells, un député membre du Parti unioniste démocrate (DUP) qui a appelé au boycott de la marque. « Le peuple d’Irlande du Nord a de fortes convictions chrétiennes et se sent extrêmement mal à l’aise face à l’esprit de la semaine de la Gay Pride et donc vous les découragez à faire du shopping chez Primark », a déploré le politicien dans des propos rapportés par ITV, une chaîne de télévision du Royaume-Uni. Selon leur site d’information, Jim Wells a indiqué qu’il n’ira plus jamais faire du shopping chez Primark et qu’il invitera également sa famille à en faire autant.

Une vitrine « anti-famille »

Selon Belfast Live, un client de la marque a également exprimé son mécontentement en écrivant un courrier : « En tant que client de Primark, je vous écris pour me plaindre de la vitrine actuelle de votre magasin. C’est en effet offensant et cela devrait être retiré immédiatement. Considérant que votre vitrine est anti-famille, comment pouvez-vous vous attendre à faire affaire avec des personnes qui croient au mariage entre un homme et une femme. Votre vitrine est également anti-chrétiens et contre les croyances et les enseignements de la Bible ».

De son côté, Primark a assuré que la vitrine resterait bien en place. « La position de Primark quant aux droits des personnes LGBTQ est bien connue et l’entreprise soutient l’égalité des droits pour toutes et tous. Nous sommes fiers de soutenir la Pride et fier de notre partenariat avec Stonewall ».

Grosses ficelles et pinkwashing

Rappelons que si Primark s’illustre par son soutien envers les personnes LGBT+ d’Irlande du Nord, la marque propose des vêtements et des accessoires à des prix défiants toute concurrence. Le secret ? « Absence de publicité, des loyers négociés au rabais, mais surtout des vêtements importés directement d’usines situées au Bangladesh où le salaire des ouvriers ne dépasse pas 80 euros par mois. », a révélé la RTBF dans une enquête en 2014. De même, des « SOS » avaient été retrouvés dans les étiquettes des vêtements de la marque.

Primark n’est d’ailleurs pas la seule enseigne de prêt-à-porter type « fast fashion » que les militant.e.s sensibilisé.e.s aux droits du travail et au pinkwashing ont épinglée cette année pour avoir sorti en grande pompe une collection arc-en-ciel à l’éthique questionnante.

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