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« La Mutinerie, c’est un lieu unique, mais aussi précaire et fragile »

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En décembre 2017, le bar La Mutinerie, lieu féministe et queer parisien, a été menacé de fermeture. Qu'en est-il aujourd'hui ? Le point avec Claire, membre de l'équipe qui gère cet établissement rare en France.

La Mutinerie
Devanture de la Mutinerie - Capture / Google Streetview

Claire est membre du collectif composé de neuf personnes lesbiennes et/ou trans* qui gère la Mutinerie, un bar situé au cœur de Paris fait par et pour les meufs, les gouines, les personnes trans’ et queer. En décembre 2017, ce lieu qui accueille de nombreux ateliers, concerts et événements pour les personnes LGBT+ a été menacé de fermeture en raison de problèmes d’insonorisation. Grâce à une forte mobilisation, la Mutinerie a pu engager des travaux et a réouvert le 29 mars… Claire nous explique pourquoi protéger un lieu comme la Mutinerie reste une vraie nécessité.  

Depuis plusieurs années, la Mutinerie est visée par des plaintes pour nuisances sonores. On fait pourtant tout notre possible pour que tout se passe bien : on est vigilant.e.s à ce que les personnes à l’extérieur du bar ne fassent pas trop de bruit, laissent un passage sur le trottoir. Pendant les soirées à forte affluence, il y a toujours une personne de l’équipe à la porte pour veiller à la sécurité. La police elle-même nous a dit que nous sommes la porte la mieux gérée de la rue Saint-Martin. Par conséquent, ces plaintes, on les avait toujours prises à la légère pour la bonne et simple raison que les études d’impact effectuées montraient que nous étions dans les clous.

En décembre, quand la Préfecture nous a notifié l’interdiction de diffuser de la musique amplifiée, ça a été un coup de massue. Cette interdiction était une vraie mise en danger : 80 % du chiffre d’affaires de la Mutinerie se fait le week-end, lors des soirées où des DJ sets sont programmés. Avec cette rentrée d’argent, nous pouvons rémunérer les intervenant.e.s des différents ateliers qui ont lieu, comme les ateliers d’auto-défense féministe, par exemple.

Il faut bien comprendre que cette notification, ce n’était pas une menace directe de fermeture… mais elle condamnait la Mutinerie à très court terme. Si on ne pouvait plus diffuser de musique amplifiée, on n’allait pas tenir deux semaines !

Passée une période d’abattement, on a envisagé de faire le travail d’insonorisation nous-mêmes. Mais le coût était exorbitant. On a ensuite fait un devis qui s’est élevé d’abord à 80 000 euros, puis à 50 000 : encore plus exorbitant ! Nous savons qu’une partie de notre clientèle est en situation précaire, alors on trouvait ça compliqué de leur demander un effort. Mais on n’avait pas d’autres choix. On a donc lancé une cagnotte en ligne et organisé à l’arrache trois soirées de soutien en décembre : à la Java, au Klub, et enfin à la Mutinerie. En tout, on a réussi à récolter 30 000 euros.

Beaucoup de gens qui venaient à la Mutinerie ont découvert que c’est un lieu autogéré, que le maintenir à flots représente beaucoup de travail.

Au-delà de l’énorme soutien et des encouragements, le point positif, c’est que ça nous a permis de montrer comment fonctionne la Mutinerie, que c’est un lieu unique, mais aussi précaire et fragile. Rien n’est acquis. Par exemple, beaucoup de gens qui venaient à la Mutinerie ont découvert que c’est un lieu autogéré, que le maintenir à flots représente beaucoup de travail. On ne s’imaginait pas que les gens aimaient autant ce bar. On a reçu des dons même de l’étranger, par des gens qui ne nous connaissaient pas, mais qui souhaitaient qu’on continue à exister.

La Mairie de Paris nous a aussi reçu et nous a fait savoir qu’elle pouvait nous aider. On a senti que ça n’était pas très bon pour l’image de la ville qu’un lieu lesbien ferme, alors qu’il en reste si peu ! Nous verrons dans quelle mesure elle peut aider au financement des travaux.

Toutes les personnes qui travaillent à la Mutinerie sont très attaché.e.s à ce lieu, tout comme nos habitué.e.s. Peut-être parce qu’elles ont conscience de l’importance d’avoir un lieu – de fête ou de militantisme – où les personnes dont l’orientation sexuelle ou l’identité de genre n’est pas conforme aux normes de la société peuvent venir dans une relative sérénité, sans être stigmatisées ; c’est aussi un endroit de prise de conscience de la dimension politique de ces identités. Il faudra toujours se battre pour que ce type d’espace soit pérennisé.

Les travaux ont été faits au mois de mars. Nous avons donc pu rouvrir les portes de la Mutinerie début avril. Les activités queers et féministes ont repris leur cours, ainsi que les DJ sets le week end. Financièrement, c’est très compliqué malgré tout le soutien que nous avons reçu et pour lequel nous ne savons d’ailleurs toujours pas comment exprimer notre gratitude !

Il faudra toujours se battre pour que ce type d’espace soit pérennisé.

Mais si tous les encouragements reçus dans cette période houleuse ont décuplé notre motivation à préserver le lieu et son esprit, entre fête et militantisme, notre avenir reste très incertain car il nous a tout de même fallu emprunter beaucoup d’argent…

Propos recueillis par Maëlle Le Corre.