Chantal Akerman, cinéaste féministe lesbienne mais pas que…
Certains de ses films sont disponibles, en version remasterisée, sur la plateforme La Cinetek. Retour sur l’univers d’une réalisatrice singulière dont la vision a bousculé les usages quant aux représentations des femmes au cinéma.
Célébrée dans les cercles cinéphiles du monde entier, l’œuvre de la cinéaste lesbienne Chantal Akerman reste pourtant encore méconnue du grand public. Komitid a questionné Nicole Fernandez Ferrer, déléguée générale du centre audiovisuel Simone de Beauvoir et la journaliste cinéma Véronique Le Bris afin d’évoquer avec elles ce qui rend le cinéma de Chantal Akerman si novateur et qui fait de la cinéaste disparue en 2015 une réalisatrice majeure.
Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles. En un film au titre en forme d’adresse et d’une durée de 3h21, Chantal Akerman, cinéaste belge de 25 ans, bouleversait à jamais le traitement des personnages féminins au cinéma en suivant le quotidien d’une « femme au foyer » pendant trois jours, du mardi 17h30 au jeudi 19h, entre courses, cuisine, éducation d’un ado et prostitution.
Comme l’explique à Komitid Nicole Fernandez Ferrer, déléguée générale du centre audiovisuel Simone de Beauvoir, « Jeanne Dielman a été un véritable coup de tonnerre, je me souviens de la salle où j’étais et même des deux vieilles dames, qui devaient avoir l’âge que j’ai maintenant, qui commentait derrière moi les scènes de cuisine et à qui j’ai dû demander de se taire. Moi le film m’a complètement bouleversée par son traitement de ce personnage, incarné par Delphine Seyrig que j’aimais beaucoup, de son quotidien, de ce qu’on ne voyait jamais à l’écran. Elle prêtait de l’attention à un univers qu’on disait ni intéressant ni cinématographique. Ces images n’étaient jamais montrées au cinéma. ».
Même constat pour Véronique Le Bris, journaliste cinéma, fondatrice du Prix Alice-Guy et autrice du livre « 100 grands films de réalisatrices » à paraître très bientôt aux Editions Arte : « Pour faire mes choix pour le livre, j’ai regardé quelques listes de films réalisés par des femmes publiées par les médias aux Etats-Unis ou en Angleterre, Jeanne Dielman arrive presque toujours en tête. Il y a ce côté La Maman et la putain qui est ce que les critiques aiment mais ce qui est intéressant, c’est surtout le reste. Elle prend le temps de laisser tourner la caméra au moment où, habituellement, les réalisateurs coupent pour raconter le quotidien d’une femme. Elle fait peu d’ellipses et évacue tout le spectaculaire quasiment hors-champ et s’inspire des gestes mécaniques de sa mère et de ses tantes pour évoquer ces non-événements. Sa caméra est placée de manière frontale donc le poids de la monotonie, de la répétition des gestes, de la banalité. Son héroïne, un peu maniaque, a le pouvoir sur les gestes du quotidien mais pas sur ses émotions. C’est un portrait radical ».
Delphine Seyrig dans « Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles » – Collections CINEMATEK – © Chantal Akerman Foundation
Chantal Akerman déclarait elle-même, dans un entretien avec une revue datant de 1975 (entretien par Jacqueline Aubenas, Les Cahiers du GRIF n°7) avoir fait un film féministe « peut-être un des premiers, simplement en montrant ce qu’est la vie des femmes, des toutes petites choses qui s’ajoutent les unes aux autres et deviennent intolérables ».
Dès son premier court métrage, Saute ma ville, réalisé à 18 ans en majeure partie dans sa cuisine, Chantal Akerman pose les bases de son cinéma : l’évocation de la peur de l’aliénation de la femme par les tâches du quotidien, l’angoisse devant la violence du monde, et, un sujet sur lequel la cinéaste reviendra souvent, l’enfermement, les fantômes des camps de concentration qui pèsent sur sa mère, rescapée d’Auschwitz, et son judaïsme.
« Ce premier court est emblématique, détaille Nicole Fernandez Ferrer, elle y montre une jeune femme non-conventionnelle, elle-même dans une cuisine, on y parle d’enfermement, mais c’est avant tout un film sur la condition féminine des années 60. Il y a aussi l’idée qu’on écrit sa propre histoire. Ce court est un chef d’œuvre et il est très drôle. On oublie souvent son sens du comique, notamment dans la façon dont elle se met en scène. Dans un entretien avec Elisabeth Lebovici parue dans une revue anglo-saxonne elle parle d’elle comme d’une espèce de Charlie Chaplin ».
C’est aussi en abordant d’un œil nouveau la sexualité et celle des femmes lesbiennes en particulier, qu’elle a creusé son sillon si particulier. « Quand j’ai découvert Je, tu, il, elle, son premier long métrage qui est enfin sorti en salles deux ou trois ans après Jeanne Dielman, c’était encore plus impressionnant pour moi en tant que féministe et en tant que lesbienne, se souvient Nicole Fernandez Ferrer. Ce n’était pas tant de se voir à l’écran mais de réaliser que ce qu’on vivait était visible, que c’était quelque chose de beau et que cela avait sa place au cinéma. Cela a été une révélation. Elle a amené un regard nouveau sur l’amour lesbien au cinéma, sans esthétisation même si c’est en noir et blanc et qu’il y a ce travail remarquable sur le son amplifié. J’étais très contente qu’on voit des corps de femmes qui ne soient pas des nymphettes filtrées à la David Hamilton ! C’est une histoire singulière, celle d’une femme qui se cherche, qui passe d’un personnage à un autre et, ce qui est très important, c’est qu’elle incarne le personnage elle-même. Son regard sur son amante, la scène d’amour lesbien, c’était quelque chose de vraiment bouleversant pour une femme lesbienne de ma génération, née dans les années 50. Et je ne trouvais pas ce film triste, car voir ça à l’écran, incarné, donnait comme une espèce de légitimité et me mettait en joie. Et elle filme aussi très bien les personnages masculins comme Niels Arestrup dans le camion. Beaucoup de femmes très différentes aiment ce film, s’y retrouvent ».
Chantal Akerman imposait aussi une personnalité, une quête de liberté absolue, qui lui faisait fuir le moindre carcan ou supposé tel, comme le précise encore Nicole Fernandez Ferrer : « Chantal Akerman avait horreur des cases et des étiquettes. J’ai fait partie de l’équipe qui a créé le festival du film gay et lesbien de Paris, devenu Chéries Chéris, et elle ne voulait pas qu’on la mette dans une case cinéma gay et lesbien, ni féministe, ni juive. Pour moi, son cinéma est féministe, comme sa vision du monde et elle est une figure lesbienne activiste engagée. Si on lui avait dit ça, elle se serait enfuie, elle aurait détesté ! ».
Sa notoriété internationale a bénéficié de l’écho amplificateur de réalisateurs américains complètement fans de son œuvre tels que des cinéastes queer comme Todd Haynes ou Gus Van Sant. « Elle a un regard singulier qui a inspiré des cinéastes qui ne sont pas complètement mainstream, explique Véronique Le Bris, et elle est partie travailler à New York, ce qui a aidé à sa reconnaissance internationale et lui a donné des clés différentes sur son œuvre. Elle fait partie des figures fortes du cinéma européen qui sont adulées dans certaines sphères. Mais ses films sont rares, ils viennent d’être remasterisés mais n’existent pas en DVD par exemple. Elle reste une cinéaste assez confidentielle ».
Une raison de plus de profiter des rares opportunités qui sont offertes par les plateformes « art et essai », les festivals et les rétrospectives en salles pour découvrir cette cinéaste belge devenue au fil du temps une icône pour de nombreux.ses cinéphiles du monde entier.