Isabel Sandoval (« Brooklyn Secret ») : « Il ne devrait y avoir aucune restriction pour les actrices et acteurs trans qui pourraient jouer aussi bien des personnages cis que des personnages trans »
« Brooklyn Secret » aborde le sujet de la transidentité de façon personnelle et sensible. Komitid a rencontré celle qui en est l’initiatrice et l’incarnation : Isabel Sandoval qui l’a écrit, réalisé, monté et qui interprète le personnage principal.
Alliage inédit entre la finesse et l’intériorité d’un certain cinéma asiatique et le côté ancré dans le réel du cinéma indépendant new-yorkais, en prise avec l’époque et l’actualité, Brooklyn Secret aborde le sujet de la transidentité de façon personnelle et sensible. Komitid a rencontré celle qui en est l’initiatrice et l’incarnation : Isabel Sandoval qui l’a écrit, réalisé, monté et qui interprète le personnage principal.
Komitid : Quel a été votre premier contact avec le cinéma ?
Isabel Sandoval : Je me souviens que je devais avoir quatre ans et ce n’est pas seulement mon plus ancien souvenir de cinéma mais mon plus ancien souvenir tout court ! Ma mère m’avait emmenée dans la salle de cinéma de ma ville natale aux Philippines et je me souviens que nous étions installées très haut, au balcon. Le film était une comédie du Charlie Chaplin local et n’était pas vraiment mémorable par lui-même mais j’étais impressionnée par la somptuosité de l’ensemble, toutes les images sur cet écran et cette salle qui ressemblait à un palais du 19ème siècle. En tant qu’enfant, j’ai eu l’occasion de voir pas mal d’images, des films de tous genres, des comédies, des mélodrames, et, en grandissant, mes goûts se sont affinés pour devenir plus sophistiqués. Mais l’accès aux grands films classiques comme ceux d’Hitchcock ou Fassbinder était compliqué. Il y avait des vendeurs de DVD illégaux et c’est grâce à eux que ma cinéphilie s’est forgée. J’ai développé mes propres goûts, je suis devenue plus sélective et j’ai ainsi trouvé ma propre voix en tant que cinéaste.
Quand avez-vous décidé de faire du cinéma votre métier ?
C’est drôle mais je pense que quand on est artiste on ne choisit pas vraiment son medium, c’est lui qui vous choisit. Et, un jour, je me suis réveillée avec une idée de film. Je suis autodidacte, je n’ai pas fait d’école de cinéma donc j’ai tout de suite eu envie de développer un long métrage. Il n’y a que quand on est en école de cinéma qu’on a l’idée ou l’envie de faire un court métrage pour s’entraîner. J’ai fait une version courte du long que j’avais en tête, et mon premier long métrage Señorita était un hommage à Fassbinder, à Almodóvar et à Wong Kar Waï. Le deuxième, Apparition, parlait de nonnes aux Philippines en 1971, j’étais influencée par Epouses et concubines de Zhang Yimou et j’ai beaucoup pensé à Ingmar Berman et Michael Haneke. Après ce film, j’ai vécu ma transition de genre et cela m’a pris sept ans avant de faire ce troisième film.
En quoi ce film est-il différent de vos précédents, notamment en termes d’influence ?
Avec ce troisième film, il me semblait important d’établir ma propre identité en tant que cinéaste, surtout en comparaison des réalisateurs les plus célèbres des Philippines comme Brillante Mendoza (Serbis, Kinatay, Captive avec Isabelle Huppert et Ma’Rosa présenté à Cannes en 2016 par exemple, ndlr) et Lav Diaz (primé à Locarno en 2014 avec From What is Before et à Venise en 2016 pour The Woman Who Left, ndlr). Leur style est très marqué, le premier est presque documentaire, social, sombre et le second est dans le noir et blanc austère. Donc là, je voulais développer mon propre style, le scénario pourrait faire penser à celui d’un film de Brillante Mendoza mais je vais plus vers quelque chose de poétique, de sensuel, et plus lyrique.
Et plus influencé par le cinéma indépendant américain ?
Oui, je voulais faire un film new-yorkais avec un point de vue moins conventionnel ou attendu sur la ville, sans plans de drones sur l’Empire State Building. Je voulais montrer une facette cachée ou oubliée de New York City, Brighton Beach, où se déroule l’action du film, se trouve le sud de Brooklyn et c’est l’épicentre de la communauté des juifs russes immigrés.
Comment est née l’histoire d’Olivia, votre personnage dans le film ?
J’ai noté que dans mes trois longs métrages, le seul élément commun vers lequel je vais à chaque fois, c’est que ce sont des histoires de femmes qui se retrouvent face à des choix très intimes à faire, dans un contexte d’oppression socio-politique. Pendant l’écriture de Brooklyn Secret, je finissais ma transition de genre et c’est également le moment où Trump a été élu président des États-Unis. C’était un moment de tension extrême pour moi. J’étais anxieuse. Avec l’arrivée de Trump, je me suis sentie encore plus vulnérable que je ne l’étais en tant que femme trans et immigrée philippine. C’est à partir de cet état d’esprit que j’ai créé le personnage d’Olivia même si on n’est pas dans le registre de l’autobiographie. Ce n’est pas basé sur ma propre histoire mais sur des émotions que j’ai pu ressentir à ce moment-là.
« Je ne pense pas le fait d’écrire, de réaliser et de jouer comme des rôles différents quand on veut vraiment faire le film qu’on a décidé de faire. »
Quand avez-vous décidé que vous alliez jouer vous-même le rôle ?
Le personnage principal est souvent l’alter ego des auteures-réalisatrices, et je voulais faire en sorte que l’humeur soit la bonne en incarnant le personnage, ma performance d’actrice était un peu la continuité du travail d’écriture. Bien que pas mal d’éléments soient dramatiques dans le film, je voulais montrer comment le personnage passait au travers. Je ne pense pas le fait d’écrire, de réaliser et de jouer comme des rôles différents quand on veut vraiment faire le film qu’on a décidé de faire.
« Chaque personnage est un individu avec sa vie privée, son intimité mais également un animal ou une créature politique qui montre comment les décisions sociétales l’affectent, nous affectent. »
Le film est à la fois intime et politique, pour vous y a-t-il toujours forcément un lien entre les deux ?
Ma théorie ou tout du moins ma façon de voir les personnages dans mes films, c’est d’être toujours très perméable à la politique, au fait sociologique mais je veux que cela soit subtil, qu’on évite le sermon, le didactisme, les messages appuyés. Mais je voulais montrer au travers de mes personnages, et des crises qu’ils ont à traverser comment les facteurs extérieurs peuvent affecter les êtres humains et leurs relations entre eux. Je pense que cette approche fait que le personnage d’Olivia n’est pas juste un symbole mais un vrai personnage fait de chair et d’os, un être tridimensionnel. Chaque personnage est un individu avec sa vie privée, son intimité mais également un animal ou une créature politique qui montre comment les décisions sociétales l’affectent, nous affectent. De fait, la principale quête d’Olivia ce n’est pas la façon dont elle développe des sentiments pour Alex (le fils de la dame âgée dont elle s’occupe, ndlr) mais de survivre ! Je voulais entremêler ces éléments dans l’histoire.
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Qu’est-ce qui a été le plus difficile pour l’actrice et pour la réalisatrice sur le tournage de Brooklyn Secret ?
En tant qu’actrice, le plus difficile c’est que j’avais décidée, en tant que réalisatrice, de tourner les scènes les plus sexy au tout début. Je venais juste de faire ma transition et je n’avais jamais tourné ce genre de scène auparavant, il fallait que je sois forte. Je crois que je me suis fait un auto-me too ! Mais il fallait que cela se fasse comme ça et j’étais fière de moi.
En tant que réalisatrice, le plus difficile a été de faire face à certaines résistances de l’équipe sur le plateau. Ma parole et mes choix pouvaient être remis en cause parce que je suis une femme, et parce que j’étais une immigrée travaillant avec une équipe américaine, mais finalement tout s’est bien passé.
« Je suis d’origine philippine, je suis une femme trans mais je suis avant tout une cinéaste qui peut raconter énormément d’histoires différentes. »
Qu’est-ce qui est le plus difficile dans le milieu du cinéma : être une femme immigrée ou une femme trans ?
Il y a de nombreux progrès notamment grâce aux institutions qui soutiennent les réalisateur.trice.s issu.e.s de minorités et particulièrement celles et ceux de la communauté LGBT+. Cela a été bénéfique car cela a apporté de l’argent à la production du film mais, dans un sens, cela limite les choses. Quand il s’agit de s’attaquer à Hollywood ou à des films plus importants, le fait d’être immigrée, d’être trans peut nous enfermer dans des cases : « Tu es une réalisatrice trans donc tu vas nous raconter des histoires de trans » ou la même chose sur mes origines. Je suis d’origine philippine, je suis une femme trans mais je suis avant tout une cinéaste qui peut raconter énormément d’histoires différentes.
Dans l’histoire du cinéma, de nombreux films sur des personnages trans ont été faits et interprétées par des cinéastes et comédien.ne.s cisgenres. Quel est votre point de vue sur ce sujet ?
Je pense que le fait de jouer quelqu’un de très différent de soi-même, se mettre dans l’expérience de quelqu’un d’autre est un acte d’empathie extraordinaire. Il ne devrait y avoir aucune restriction pour les actrices et acteurs trans qui pourraient jouer aussi bien des personnages cis que des personnages trans. Le climat actuel fait que les personnes trans ne peuvent jouer que des personnages trans, donc elles doivent avoir la priorité.
Certains films sur ce sujet vous ont-ils marqué ?
Oui, c’est ironique mais il est joué par une actrice cisgenre, mais je pense à Boys Don’t Cry avec Hillary Swank qui était merveilleuse ! Il y eu aussi le très beau film de Sebastian Lelio, Une Femme fantastique interprété par l’actrice trans Daniela Vega. Je n’ai pas du tout aimé The Danish Girl, c’est un peu le transgenre pour les nuls ! Et c’était très exotisant.
Il y a une dérive transphobe de certaines féministes depuis quelques temps qui considèrent qu’une femme trans n’est pas une femme. Comment réagissez-vous ?
Je ne peux que leur répondre à travers mon point de vue personnel et leur dire que, d’après mon expérience, les façons d’être une femme sont extrêmement diverses. Réduire la question du genre à celui que vous aviez à la naissance fait qu’on passe à côté de ce qu’est l’identité. En tant que femmes trans, nous vivons aussi dans une société qui fait que nous avons, nous aussi à lutter, et peut-être plus que les femmes cis. C’est ce que j’essaie de raconter dans mes films !
Pour finir, je sais que vous êtes déjà prête pour votre prochain film. Peut-on en connaître le thème ?
Mon prochain film va s’intituler Tropical Gothic, cela se passe au XVIème siècle aux Philippines à l’époque des missionnaires espagnols qui essayaient de convertir tout le monde et la façon dont ils ont traité les « two-spirits ».