Moïse Manoël-Florisse : « Je reproche à la communauté LGBTI blanche de Guyane un deux poids deux mesures en matière d’homophobie »

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Moïse Manoël-Florisse est un militant LGBTI+ et web-journaliste pour le site 76crimes. Il y a un peu plus d'un an, il a été victime d'une agression homophobe en Guyane. Dans un post particulièrement fort, il est revenu sur cette agression et aussi sur la peine qu'il estime légère infligée à son agresseur en septembre 2021. Interview.

Carte de la Guyane française avec Saint Laurent du Maroni
Carte de la Guyane française avec Saint Laurent du Maroni - Dmitrijs Kaminskis / Shutterstock

Moïse Manoël-Florisse est un militant LGBTI+ et web-journaliste pour le site 76crimes. Il mène également une mission de coordination des activités du Global Interfaith Network pour le bassin caribéen anglophone et francophone. Le 6 avril 2021, il a été victime d’une agression violente et homophobe en Guyane. Dans un post particulièrement fort, il est revenu sur cette agression et aussi sur la peine qu’il estime légère infligée à son agresseur en septembre 2021.

Il répond aux questions de Komitid et il ne mâche pas ses mots.

Komitid : Pouvez-vous préciser quelle est votre fonction au sein de 76crimes ?

Moïse Manoël-Florisse : Je suis web-journaliste chez 76crimes où j’essaie de couvrir quelques actualités en lien avec les violations des droits humains dans l’espace francophone. J’effectue des interviews à la demande des activistes et après avoir largement couvert le Sénégal, durant ces deux dernières années, à présent je me consacre à nouveau à faire quelques piges portant sur la Caraïbe d’expression créole et française.

Sinon, je poursuis en outre une mission de coordination des activités du Global Interfaith Network pour le bassin caribéen anglophone et francophone. J’essaie de valoriser principalement l’activisme des personnes LGBTI afro-descendantes de la région, car elles sont souvent mises à l’écart politiquement et économiquement, voire silenciées, y compris dans des territoires où les personnes noires sont pourtant ultra-majoritaires. Cela me vaut parfois d’être taxé de raciste anti-blanc ou de suprémaciste noir, afin de m’exhorter au silence.

A côté de l’engagement en faveur des droits des personnes LGBTI à l’international, je donne quelques cours de soutien scolaire dans une association du Val d’Oise, auprès des jeunes des quartiers, notamment les plus petits. Il m’apparaît important de pouvoir m’investir auprès d’enfants racisés, afin de pouvoir favoriser leur scolarité, tout en les préparant à devoir vivre dans une société d’apartheid qui ne dit pas son nom, où le racisme est présentable sur les écrans télé, à des heures de grandes écoutes.

Mon engagement est intersectionnel et j’ai du temps à revendre, car la vie est difficile ici, en banlieue parisienne, pour les hommes noirs gays ou bis qui comme moi sont entre les deux âges et qui n’ont pas de stabilité. Alors au lieu de chômer chez moi, j’essaie de faire de ce temps libre non-désiré, une force, bien que cette situation de personne diplômée en recherche d’un emploi stable me soit extrêmement inconfortable, au vu de mes expériences.

Depuis un an que je suis dans l’Hexagone, je ne peux pas dire que j’ai réussi à trouver ma place sur le Vieux Continent. Je suis français noir, je viens des Outre-mer, je ne suis donc pas issu de l’immigration et pourtant ici, je ne me sens pas intégré à la société, bien que j’en connaisse les us. Je n’ai qu’une envie, c’est de pouvoir retraverser l’Atlantique, à court ou moyen terme, pour pouvoir embrasser des repères qui sont les miens, ainsi qu’un environnement plus chaleureux et moins raciste qu’à Paris.

Il y a un peu plus d’un an, vous avez subi une agression homophobe en Guyane. Depuis votre agresseur, mineur au moment des faits, a été condamné en septembre à 500 euros de dommages et intérêts. Quelle a été votre réaction à cette condamnation ?

J’ai été interloqué, abasourdi et pour tout dire, estomaqué, quant à la légèreté du jugement. Ma déception a été mêlé d’un sentiment de rage, de hargne et de colère envers l’institution judiciaire. On n’arrête pas l’homophobie avec ce type de décision. D’ailleurs, je n’ai pas encore touché mon indemnisation.

Je ne suis absolument pas une personne dite « de gauche », selon les standards français métropolitains de Paris et pour moi, en tant que caribéen, la place des délinquants, des criminels et de ceux qui essaient d’attenter à la vie d’autrui, en dehors d’un contexte de légitime défense, est la prison, sans remise ou aménagement de peine possible.

Quand on est mineur, on sait ce que l’on fait et l’on connait la distinction morale entre faire le bien et faire le mal. Cependant, à force de laxisme, on assiste à « un étiolement des valeurs », puisqu’au final, les juges renvoient l’idée que de tenter de mutiler un individu, ça ne coûte pas si cher d’un point de vue social à celui qui agresse. Pour moi, étant une personne de foi et de spiritualité, on assiste aux dérives d’un appareil judiciaire qui sans le vouloir encourage la récidive, autant qu’il banalise le mal. La justice des mineurs devrait être à revoir de fond en comble et je réclame plus de dureté.

« Actuellement, on a l’impression d’assister à une justice qui ne protège nullement les personnes défavorisées comme moi »

Actuellement, on a l’impression d’assister à une justice qui ne protège nullement les personnes défavorisées comme moi. En effet, si l’on est riche, on peut vivre et maintenir un entre-soi ethnique racial et social et pouvoir vivre dans des quartiers où il y a de nombreuses rondes de police, voire des gated-communities, avec leurs lots de vigiles et d’agents de sécurité privés. En revanche, quand l’on est pauvre noir précaire, au fond d’un gros village en Guyane française, l’on n’a pas les moyens économiques humains et matériels de toutes ces barrières de protection et c’est en ce sens qu’une justice « dure » devient indispensable.

Hélas, le président actuel semble à mille lieux de ce type de préoccupation et ne semble pas comprendre les besoins de sécurité des personnes modestes issues des milieux populaires et ruraux.

Dans une interview sur 76crimes, vous avez des propos très sévères sur la communauté LGBTI blanche de Guyane, dont vous dénoncez « l’ethnocentrisme et l’entre-soi ». Que lui reprochez-vous précisément ?

Je reproche à la communauté LGBTI blanche de Guyane, un deux poids deux mesures en matière d’homophobie, avec une empathie sélective envers les siens prioritairement, ainsi qu’une indifférence caractérisée, racialisée, raciste, voire politique dans mon exemple. Et je considère qu’il y a eu non assistance à personne en danger. C’est une ligne très dure que je tiens là, mais je l’assume. Je m’explique.

L’expérience est source de savoir empirique et par des observations participantes, j’ai pu constater le rejet explicite du concept d’intersectionnalité de la part de la communauté LGBTI blanche de Guyane. Je dois dire que dans un territoire aussi multi-ethnique et multiculturel que la Guyane française, c’est préoccupant. Ça va de pair avec le rejet d’autres narratifs qui ne sont pas issus de leur propre corpus identitaire et culturel parisien, « french-centric ». Il y a clairement une approche coloniale quand l’on vient de poser pied en Amazonie et que l’on érige sa culture et ses valeurs, en exemple, sans chercher à mettre ses représentations en dialogue avec les sociétés d’accueil.

De toute façon, nombre de métropolitains qui viennent en Guyane le font en vue de pouvoir toucher les généreuses primes accordées aux fonctionnaires issus de l’Hexagone présents sur place, dans le cadre d’une immigration de peuplement qui ne dit pas son nom. Ainsi, toutes les autres interactions sociales et la pensée politique de la communauté LGBTI blanche de Guyane découle de ce statut de minorité raciale choyée, dont le niveau de vie est très sensiblement supérieur au reste de la population guyanaise non-blanche. Dans ce contexte, la communauté LGBTI blanche de Guyane n’a aucun intérêt à voir un obscur doctorant antillais, afro-caribéen, questionner un ordre politique et social qui les favorise.

Par rapport à mon agression, je peux dire que le racisme de la communauté LGBTI blanche de Guyane et ses motivations politiques à vouloir ignorer ma détresse ont grandement contribué à exacerber l’homophobie dont j’étais la cible, à Saint-Laurent-du-Maroni.

Ainsi, dès mon retour sur les rives du Maroni en juin 2020, j’ai été en butte à des actes vexatoires et à diverses réflexions comminatoires dont j’ai déjà parlé précédemment dans d’autres articles. Et cela se déroulait quotidiennement aux yeux et au su de tous, car Saint-Laurent est une sorte de gros bourg.

Or, au lieu de réagir, la communauté LGBTI blanche de Guyane qui occupe l’essentiel des rouages des organisations LGBTI présentes dans ma ville d’alors m’a témoigné son indifférence, me plongeant ainsi dans un isolement et un esseulement qui a précédé le face à face avec mon harceleur, qui prenant confiance, a fini par devenir mon agresseur. Pourtant le fait d’être minoritaires aurait dû nous rapprocher en tant que personnes LGBTI, par-delà nos différences d’épiderme.

Alors que j’aurais pu perdre la vue ou me retrouver avec une artère fémorale sectionnée, une politique de signalements et de remontées des signaux bas et intermédiaires de l’homophobie aurait pu être entreprise de façon dynamique, d’autant plus que les deux organisations LGBTI présentes à Saint-Laurent-du-Maroni étaient et sont récipiendaires de subsides publics. L’agression qui m’a visé était évitable, elle aurait pu être prévenue par une approche communautaire et non-raciste.

Dans tout ça, je ne peux m’éviter de penser que j’aurai pu mourir et perdre la vie tragiquement. Aujourd’hui encore, cela hante mes nuits quand j’y repense.

Aussi, quand j’ai eu des pensées suicidaires consécutives à l’attaque, je n’ai trouvé nul interlocuteur sur place auprès de qui pouvoir exprimer ma douleur. Des pulsions morbides me transirent d’anxiété, tandis que je songeai à me saisir d’un jerrycan d’essence en vue de m’immoler par le feu. C’est finalement dans un éclair de lucidité entre deux idées noires que j’ai trouvé la force de pouvoir me saisir de mon téléphone cellulaire, afin d’entrer en relation avec un bénévole de la ligne nationale d’écoute du Refuge dans l’Hexagone, en plein milieu de la nuit.

Idem, quand il a fallu que je puisse me relocaliser et quitter la Guyane, à chaque fois, les solutions sont venues de l’extérieur et j’ai pu ainsi bénéficier d’un programme de relocalisation en région parisienne avec le soutien d’une organisation basée à Washington, le Freedom House, qui pilote le Dignity For All Fund pour pouvoir venir en aide aux activistes LGBTI menacés de mort.

Une fois arrivée dans l’Hexagone, c’est grâce à Stop Homophobie, Mousse et ADHEOS que j’ai pu entamer une démarche en justice en vue de pouvoir faire traduire mon bourreau devant les tribunaux, en Guyane.

A chaque étape, les solutions ne sont jamais venues de la Guyane. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir lancé l’alerte. C’est à se demander ce auxquels servent les financements de la DILCRAH en vue de lutter et de prévenir l’homophobie sur place.

Qu’attendez-vous des pouvoirs publics mais aussi de la DILCRAH, qui a dans ses missions la lutte contre les LGBTphobies, pour venir en aide aux personnes LGBTI+ en Guyane et dans les territoires ultra-marins ?

Pour moi les pouvoirs publics sont discrédités en outre-mer et au-delà, en raison du déficit d’approche concernant les discriminations croisées / intersectionnelles qui semblent à dessein, un angle mort de la réflexion de la DILCRAH.

En outre-mer, la DILCRAH se contente d’aborder les violences faites aux femmes, y compris les femmes migrantes, ou les violences en lien avec l’orientation amoureuse ou l’identité de genre. Pour louable que cela soit, il ne s’agit pas des discriminations les plus structurantes, au sein des sociétés ultra-marines.

Aussi en Guyane, en Guadeloupe ou ailleurs en Outre-mer, la DILCRAH ne se donne aucune ambition en matière de lutte contre le racisme, parce que de manière implicite, les autorités reconnaissent que le maintien de la présence française passe par le maintien d’une hiérarchie chromatique où l’ensemble du pouvoir économique ainsi que celui de la haute administration est aux mains d’une minorité blanche fidèle quand elle est n’est pas redevable.

Quand les recrutements des postes à responsabilité bien payés du secteur privé se font à des milliers de kilomètres de Pointe-à-Pitre, Cayenne ou Fort-de-France, au détriment des personnes diplômées antillaises, guyanaises, ou issues de la diaspora, la DILCRAH ne dit mot.

La première discrimination dans les Outre-mer est d’abord d’ordre racial et économique et les peuples de ces territoires ont déjà compris que leurs luttes pour la justice ne passeront pas par la DILCRAH.

Dans ce contexte, les organisations qui luttent en faveur des publics LGBTI dans les Antilles ou en Guyane collaborent avec la DILCRAH, soit par pragmatisme, soit par adhésion tacite au néocolonialisme et au racisme systémique, quand cela se double d’un entre-soi ethnique racial économique et culturel.

Enfin, j’observe que les organisations pro-LGBTI qui travaillent de concert avec la DILCRAH se tournent souvent vers cet interlocuteur par défaut car il est encore trop souvent difficile de pouvoir parler d’homophobie et de convergence des luttes avec les autres acteurs des mouvements sociaux locaux, à l’exception de quelques associations de femmes.

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