« Herstory » : « L’idée était de se plonger dans l’Histoire des mouvements féministes. Mais aussi de raconter les petites histoires, qui ont fait les grands combats »

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Marie Kirschen et Anna Wanda Gogusey ont joint leurs talents, leurs expériences et leurs connaissances pour écrire et illustrer « Herstory » (aux éditions la ville brûle), un livre très documenté, malicieux, imaginatif et enthousiasmant, sur l'Histoire et les histoires des féminismes.

Marie Kirschen est journaliste (elle a notamment travaillé aux Inrocks, à BuzzFeed, Libération et Têtu) et est rédactrice en chef de la revue lesbienne Well, Well, Well.

Anna Wanda Gogusey est illustratrice, pour la presse, des institutions, des festivals mais aussi des collectifs féministes, et co-créatrice de Retard magazine.

Elles ont joint leurs talents et leurs connaissances pour publier Herstory (aux éditions la ville brûle), un livre très documenté, malicieux, imaginatif, et enthousiasmant, sur l’Histoire et les histoires des féminismes.

À partir de 69 entrées, et pas moins de 60 illustrations, on croise des figures importantes et parfois méconnues des différentes vagues du féminisme. Parmi les thèmes abordés, en plus des sujets sur la non-mixité, l’écriture égalitaire ou le mouvement #MeToo, les deux autrices déconstruisent avec humour et brio les arguments des masculinistes et choisissent 36 hymnes féministes (de Respect, d’Aretha Franklin, à Balance ton quoi, de Angèle).

L’écoféminisme, la lesbophobie, l’afroféminisme, le transféminisme, les Gouines Rouges mais aussi Buffy et Beyoncé et Wonder Woman ont aussi leur entrée dans cet ouvrage qui se veut pédagogique bien sûr, mais aussi joyeux. À (s’) offrir de toute urgence !

Marie Kirchen et Anna Wanda Gogusey ont répondu aux questions de Komitid.

Komitid : Comment est né le projet de « Herstory » ?

Marie Kirschen : Cela fait dix ans que je mature ce livre. Je suis passionnée par l’histoire des féminismes et je trouvais qu’il y avait un vrai manque du côté de l’offre éditoriale. Pourquoi des mouvements féministes, qui ont complètement bouleversé nos sociétés, sont-ils si peu racontés dans les films, les livres, etc. ? Il y a pourtant tellement de choses à dire ! Tout le monde connaît Simone de Beauvoir, mais quid de Sojourner Truth, Mary Wollstonecraft, Marguerite Durand, Hubertine Auclert, Audre Lorde et toutes les autres ?

On trouve, bien sûr, des livres universitaires assez pointus – qui m’ont, personnellement, beaucoup nourrie – souvent sur un sujet ou une période bien particulière. Mais je trouvais qu’il manquait un livre de vulgarisation, qui raconte cette histoire de manière transversale, et avec un ton joyeux – car la libération féministe est une fête ! Un livre qui puisse être lu sur la plage ou dans le métro, qu’on soit un·e adolescent·e qui découvre le féminisme, une militante déjà convaincue ou un quinquagénaire qui se demande ce qui se cache derrière toutes ces histoires d’intersectionnalité, de non-mixité ou encore d’adelphité. 

Il y a 10 ans j’ai commencé à noter des mots, des histoires, que je trouvais particulièrement frappantes, puis j’ai commencé à écrire. Je suis tout de suite partie du principe que le livre devait être illustré et j’ai réfléchi à des formats un peu « pop », comme un bingo des arguments anti-féministes ou cette réinterprétation féministe de La Création d’Adam, de la chapelle Sixtine, dont notre maison d’édition a tiré un puzzle. Il y a deux ans, j’ai contacté Anna pour lui proposer d’illustrer les textes, parce que son style correspondait totalement à l’esprit du livre. Et puis, il faut le dire, ses dessins sont toujours magnifiques… 

Anna Wanda Gogusey : Quand Marie m’a parlé de ce projet, j’ai été partante directe, je voulais même lui faire des dessins immédiatement pour démarcher les maisons d’édition. En tant qu’illustratrice et féministe c’était un projet parfait, en plus le côté pop du féminisme me passionne et est super fun à aborder (mention spéciale à l’ode à Beyoncé-jésus).

Une des illustrations de « Herstory » aux éditions la ville brûle

Vous avez choisi de sous-titrer cet essai « Histoire(s) des Féminismes ». Pourquoi ?

Marie Kirschen : L’idée était de se plonger dans l’Histoire, avec un grand H, des mouvements féministes. Mais aussi de raconter les petites histoires, au pluriel, qui ont fait les grands combats. Ado, quand j’ai commencé à m’intéresser de plus près aux féminismes, j’ai découvert des histoires absolument incroyables. Je ne comprenais pas qu’on ne m’ait pas raconté ces vies et ces combats avant ! J’ai dû me retrouver à fouiller dans des livres universitaires très sérieux pour les trouver. Heureusement, l’offre éditoriale s’améliore ces dernières années, en particulier depuis #MeToo. Sur l’aspect historique, je pense notamment aux livres de Mathilde Larrère et de Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel. Les maisons d’édition voient bien qu’il y a un vrai intérêt, une vraie demande pour ces sujets. Herstory est notre petite pierre à l’édifice. 

Nous avons choisi d’écrire « féminismes » au pluriel car les médias parlent souvent « du féminisme » comme s’il s’agissait d’un mouvement unifié. Or c’est un champ traversé par de nombreux débats, où les positions sont parfois radicalement opposées. On le voit bien avec des sujets comme le voile ou le travail du sexe. Il était important de montrer qu’il existe une pluralité de voix, d’idées, de courants, de vécus.

Marie Kirschen – Emilie Deville

Qu’est-ce qui a guidé vos choix des entrées de ce livre ?

Marie Kirschen : Je voulais éviter d’écrire par ordre chronologique, comme l’aurait été un manuel d’histoire. Je suis donc partie des mots : avec cette forme, chacun·e peut picorer, selon ce qu’il ou elle connaît déjà ou non, et lire dans l’ordre ou le désordre. J’ai retenu 69 mots. Cela a été dur de faire la sélection, il y a tellement de sujets à évoquer. Mais on ne peut pas tout dire… En tout cas pas dans un seul livre. Cela laisse de la matière pour en faire d’autres ! 

Marie : « Ado, quand j’ai commencé à m’intéresser de plus près aux féminismes, j’ai découvert des histoires absolument incroyables. Je ne comprenais pas qu’on ne m’ait pas raconté ces vies et ces combats avant ! »

Comment avez-vous travaillé pour le choix de ce que vous vouliez illustrer ?

Anna Wanda Gogusey : C’était difficile de choisir, parce que j’aurais voulu tout illustrer, mais le livre ne pouvait pas faire quatre cent pages et on avait convenu d’un nombre d’illustrations au début (qu’on a forcément dépassé, d’ailleurs !).

Le jeu, c’était que chaque fois qu’on avait besoin d’une image, il fallait qu’elle soit dessinée, donc j’ai même redessiné des memes et des pochettes d’albums. Ça donne une cohérence et un équilibre visuel.

Anna Wanda Gogusey – Elle Hermë

Avez-vous fait des « découvertes » en préparant ce livre ?

Anna Wanda Gogusey : Le travail de Marie est super approfondi et  j’ai appris plein de choses, des anecdotes ou des aspects de l’histoire que je ne connaissais pas. Par exemple je n’avais aucune idée que certaines suffragettes britanniques avaient brûlé des églises et pratiquaient les arts martiaux pour se défendre contre les violences policières.

 

Anna Wanda : « Le travail de Marie est super approfondi et  j’ai appris plein de choses, des anecdotes ou des aspects de l’histoire que je ne connaissais pas. »

Qui serait selon vous la personnalité qui vous a le plus marquée, impressionnée, inspirée et pourquoi ?

Marie Kirschen : Le choix est dur… Mais peut-être Sojourner Truth, qui n’est pas assez connue en France alors que sa vie est incroyable ! C’est une ancienne esclave états-unienne, née à la fin du XVIIIe siècle, qui a réussi à s’enfuir, puis a intenté une action en justice contre son ancien propriétaire pour récupérer son fils – procès qu’elle a gagné ! En 1851, elle a prononcé un très beau discours lors d’une convention féministe : « Ain’t I a Woman ? » (« Ne suis-je pas une femme ? ») en français. Elle part de sa position de femme noire, à l’intersection de plusieurs discriminations, pour répondre à ceux qui s’opposent au droit de vote des femmes, sous prétexte que celles-ci seraient plus « faibles ». Sojourner Truth pense l’intersectionnalité, près de 150 ans avant que le mot ne soit créé, en 1989. La black feminist bell hooks a d’ailleurs repris le titre de ce discours comme titre de son premier livre, Ne suis-je pas une femme ? : Femmes noires et féminisme

Anna Wanda Gogusey : C’est impossible de choisir, mais je suis arrivée au féminisme quand j’étais adolescente via la musique et les groupes de punk et riot grrrl comme Bikini Kill, donc je dois dire que Kathleen Hanna tient une place particulière dans mon cœur.

 

En lisant votre livre, j’ai l’impression que les féminismes se concentrent surtout sur les pays du Nord et singulièrement l’Europe et les États-Unis. N’y a-t-il pas de mouvement féministe (et/ou d’événements) ailleurs, et notamment en Asie et en Afrique ?

Marie Kirschen : Oui, il est difficile de parler des mouvements féministes en France et en Europe sans parler de l’Amérique du Nord – et inversement – car il existe de nombreuses influences réciproques. Quand Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé cofonde ce qui va devenir le Planning familial français, c’est après avoir visité un « Planned Parenthood » états-unien et après avoir rencontré la fameuse pionnière Margaret Sanger. Autre exemple : l’action à l’arc de Triomphe, le 26 août 1970, est généralement retenue comme étant le début du MLF, le mouvement de libération des femmes. Mais les militantes n’ont pas choisi la date au hasard : elles veulent exprimer leur solidarité avec les féministes états-uniennes, qui manifestent ce jour-là à l’occasion des 50 ans du droit de vote des femmes dans leur pays. Aujourd’hui, on voit bien que le lexique des jeunes féministes françaises regorge de termes anglais : mansplaining, manterrupting, male gaze, backlash…

Dans le sens inverse, Simone de Beauvoir a grandement influencé les feminist studies et a été très lue sur les campus états-uniens – où on lit aussi des autrices comme Hélène Cixous, Luce Irigaray, Julia Kristeva, considérées là-bas comme les tenantes d’un certain “French feminism”

Il existe donc des liens et une temporalité proche entre les mouvements européens et états-uniens. D’ailleurs la fameuse métaphore des « vagues », souvent utilisée pour décrire les différents moments des mobilisations féministes, fonctionne pour l’Amérique du Nord et pour une bonne partie de l’Europe, mais pas vraiment pour l’Amérique du Sud, l’Asie ou l’Afrique. Il existe pourtant, bien évidemment, des mouvements et des activistes qui se sont courageusement battues pour faire bouger les lignes dans leurs pays. Je pense par exemple à l’incroyable Alexandra Kollontaï en URSS, Amanda Labarca au Chili, ou plus récemment Guo Jianmei en Chine. J’ai commencé par travailler sur ce qui était le plus proche, mais ce sont des histoires que j’aimerais creuser dans le futur. 

Herstory, Histoire(s) des féminismes, de Marie Kirschen et Anna Wanda Gogusey, la ville brûle, 264 p., 25 €.

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