Y a-t-il une homophobie larvée chez les exploitants de cinéma ? Un distributeur accuse !
Si le film de Marco Berger, qui a bénéficié d’une critique globalement très positive, n’était visible le jour de sa sortie nationale dans seulement 20 salles en France, peut-on pour autant accuser les cinémas d’homophobie ? Komitid a mené l’enquête.
À l’occasion de la sortie en salles du film de Marco Berger, Le Colocataire, la société Optimale, spécialisée dans la distribution de films LGBT+ en salles et en vidéo, a publié une lettre ouverte accusant les exploitants de salles de cinéma d’être coupables d’une forme d’homophobie larvée. Si le film de Marco Berger, qui a bénéficié d’une critique globalement très positive était visible dans seulement 20 salles, le jour de sa sortie en France, peut-on pour autant accuser les cinémas et leurs exploitants d’homophobie ? Komitid a mené l’enquête.
Cyril Rota, de la société de distribution de films Optimale, n’en revient pas. Seules 20 salles sur tout le territoire français diffusent depuis le 1er juillet le nouveau film du réalisateur argentin Marco Berger, Le Colocataire. Pourquoi le film qui a bénéficié de critiques très majoritairement élogieuses ainsi que d’une aide à la distribution du CNC n’a-t-il été programmé que dans une vingtaine de salles lors de sa sortie française le 1er juillet dernier et pourquoi est-il complètement absent des écrans de grandes villes à fort potentiel comme Toulouse ou Nantes ? En cette période de rares sorties en salles pendant laquelle l’argument du « trop de films » qui lui est souvent opposé ne fonctionne plus, le distributeur ne voit qu’une explication et publie le 2 juillet sur sa page Facebook une lettre ouverte intitulée : « Comment les salles de cinéma continuent à invisibiliser les personnes LGBT… » dans laquelle est pointée le manque d’audace, voire « l’homophobie larvée de ceux qui décident à votre place ».
« C’est notre plus grosse sortie mais il y avait assez peu de concurrents ce mercredi-là, explique Cyril Rota à Komitid, et c’est flagrant de voir que le film ne sort ni à Marseille, ni à Toulouse, ni à Nantes, ni dans le Grand Est ou à Bordeaux. Il n’y a pas énormément de salles « art et essai » mais aucune n’a souhaité programmer le film dans ces grandes villes.
« J’ai beaucoup de compassion pour le métier de programmateurs mais ils ne veulent pas prendre le moindre risque »
C’est la réaction des internautes, surpris de ne pas voir le film, qui a poussé Optimale à réagir. « Nous avons reçu énormément de messages de spectateurs de ces villes qui s’étonnaient que le film ne sorte pas chez eux. Il y avait un vrai engouement autour du film. On est deux chez Optimale, on est un peu épuisé et, devant ces refus, on en a eu marre de dire merci et de courber l’échine. J’ai beaucoup de compassion pour le métier de programmateur et la reprise des salles n’est pas facile mais ils ne veulent pas prendre le moindre risque et c’est encore plus vrai quand le film touche à des thématiques LGBT.
Et Cyril Rota d’accuser des exploitants qui ne joueraient pas le jeu. « Un exploitant comme celui du Méliès de Saint-Etienne m’a clairement dit qu’en dehors du festival Face à Face (festival de cinéma LGBT+ de la ville coproduit par Le Meliès, ndlr), il n’y aurait personne pour un film comme celui-là. Souvent, nos films se retrouvent cantonnés à des soirées spéciales avec l’association LGBT de la ville donc jamais en sortie nationale. Ces films, et particulièrement Le Colocataire, ont des qualités cinématographiques et peuvent séduire un public plus large que celui des concernés. Quand il n’y a pas un label Téchiné ou Ozon, personne ne veut prendre de risques ».
Nous avons contacté Sylvain Pichon, du Meliès de Saint-Etienne, qui a trouvé cette lettre ouverte un peu dure et contre-productive. Il revient pour expliquer ses choix, sur les difficiles équilibres à atteindre par les programmateurs de salles d’art et essai dans une ville moyenne : « Un programmateur se positionne par rapport à des questions esthétiques et économiques. Ces choix sont éminemment subjectifs puisqu’ils se font par rapport à nos goûts et à nos intérêts. Entrent aussi en jeu les intérêts locaux en termes de public et d’acteurs associatifs.
Mais Sylvain Pichon réfute toute homophobie. « Nous n’avons pas fait le choix de programmer Le Colocataire mais je ne suis pas d’accord avec Cyril quand il dit que les salles ne programment pas ces films parce qu’ils sont LGBT. D’une manière générale, parmi les salles que je fréquente ou les camarades que j’ai dans le métier, personne ne refuse un film sur ce prétexte-là. Je trouve un peu exagérée cette façon de voir les choses. Nous on ne peut pas engueuler les spectateurs parce qu’ils ne viennent pas voir les films ! Tous les films qui ne sont pas signés Nolan ou Scorsese, je dois les mettre dans des cases pour le public de Saint-Etienne, c’est comme ça. Malheureusement, quand on diffuse des films comme Moonlight ou Weekend que je trouve magnifiques, à la caisse du cinéma, on entend très régulièrement « C’est encore un film de pédés ». Il suffit de sortir de Paris pour s’en rendre compte. À notre niveau, il faut qu’un film nous interpelle, nous intéresse, qu’on ait envie de le partager.
Mais Cyril Rota n’en démord pas, sur certains territoires, il se retrouve face à des murs : « Sur la région Grand Est, à Metz ou à Strasbourg comme sur Bordeaux où le réseau Utopia est prépondérant en termes d’art et essai comme à Montpellier ou Avignon, nous n’avons essuyé que des refus sur tous les films que nous avons distribué. Cela paraît presque incompréhensible que pas un seul de nos films n’ait trouvé grâce à leurs yeux ! Les arguments des programmateurs sont parfois ahurissants, l’un d’entre eux m’a dit, à propos du Colocataire, qu’il n’y retrouvait pas l’Argentine telle qui l’avait connue en vacances ! Ils ont peur que la moiteur et la tension sexuelle effrayent les vieilles dames donc ils prennent des décisions à leur place. Quand je parle d’homophobie, ce n’est pas une homophobie consciente à laquelle je me réfère mais bien à une homophobie larvée. Il ne s’agit pas de dire que les programmateurs sont tous de vilains homophobes mais ils ne se mettent pas à la place du public qui seraient intéressé par le film. Ils se réfugient derrière leurs goûts personnels. Les entrées sont assez faibles partout en ce moment mais il y a de nombreuses villes où le film aurait vraiment pu faire de bons scores comme à Toulouse notamment où il était très attendu ».
Une tribune légitime
Justement, Marc Van Mael de l’ABC à Toulouse qui n’avait pas choisi de programmer le film a fait amende honorable à la lecture de cette tribune qu’il estime légitime : « Ce que j’ai ressenti, c’est, je pense, un mélange de compréhension et d’agacement puisqu’on parle chacun d’un point de vue différent, celui du distributeur qui veut que son film sorte, et l’exploitant qui a ses contraintes de séances. L’idée c’est de faire de cette incompréhension un terrain d’entente commun. Je pense que le but de ce coup de gueule c’est que chacun s’interroge par rapport à ses pratiques. Ce qui m’a gonflé ce sont les propos d’exploitants cités qui ne sont pas normaux, ça me saoule qu’on me parle d’homophobie parce que j’ai l’impression que je ne le suis pas du tout même si je suis loin d’être parfait. Le côté « hétéronormé » je l’entends parce qu’on vient tous d’une éducation, d’un vécu et que l’intérêt du cinéma c’est souvent de faire un pas de côté d’où l’importance de l’échange. Mais il y a des aspects légitimes dans cette tribune sur la place du cinéma LGBT mais aussi des petites maisons de distributions. »
« Je suis sans doute hétérocentré dans mes choix mais j’écoute les avis de la communauté. »
Sylvain Pichon se dit à l’écoute des associations. « Souvent des films LGBT nous sont signalés pour leur intérêt par les associations, on en discute différemment dans ce cas mais si je n’ai aucun partenaire local, c’est trop risqué. J’estime sur Le Colocataire, peut-être à tort que je n’ai pas assez de public pour programmer ce film par rapport aux autres qui me sont proposés la même semaine. On est dans une ville où il n’y pas beaucoup de boulot et les jeunes gays et lesbiennes préfèrent étudier à Paris ou à Lyon. La plupart partent dans des villes plus grandes. Je suis sans doute hétérocentré dans mes choix mais j’écoute les avis de la communauté. Les distributeurs devraient être plus en lien avec le tissu associatif et la communauté LGBT cinéphile qui est très réduite dans nos villes ».
Marc Van Mael de l’ABC à Toulouse comprend la colère du distributeur mais affirme que les exploitants savent prendre des risques. « Quand Optimale dit qu’il n’y a pas de prise de risque, je peux lui dire que si, il y en a. On est des militants du cinéma mais pas un cinéma de militants alors j’ai revu Le Colocataire en me concentrant sur le cinéma et c’est vrai qu’il y a du cinéma, ce qui est capital, et il y a effectivement un pas de côté qui est fait dans la compréhension de l’autre. On est plein de schizophrénie quand on est exploitant de salles mais j’ai essayé de me mettre dans la peau d’un homosexuel qui regarde une histoire d’amour hétéro pour essayer de comprendre. Il y a des moments dans le film où je m’ennuie un peu et je pense que cela aurait été la même chose sur une histoire hétéro mais le moment où ça bascule sur la façon d’assumer ou pas, de faire des choix m’intéresse vraiment. Mon principe fondamental c’est la question du doute, parfois on se trompe, on avance quand on évolue, et la discussion que j’ai eu avec Cyril d’Optimale m’a fait avancer ».
Si le distributeur envisage de demander la médiation du CNC sur certains cas d’exploitants qui lui semblent relever clairement de la discrimination, cette lettre ouverte aura permis d’ouvrir le dialogue avec certains d’entre eux, sans doute les plus ouverts qui ont eu envie de participer au débat avec le distributeur même sous forme d’échanges privés. Le Colocataire passera demain pour sa deuxième semaine d’exploitation, d’un circuit de 20 à 26 salles. Effet coup de gueule ?