Iris Brey : « La plupart des cinéastes hommes préfèrent regarder le féminin avec distance et les femmes comme de jolis objets »

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Dans une interview long format, Komitid interroge Iris Brey pour décrypter avec elle ce qu’est le regard féminin au cinéma ou dans les séries. Mais aussi pour évoquer l’existence et les spécificités des regards queer… et la controverse des César 2020.

Regard féminin
Iris Brey - Patrice Normand
Article Prémium

Iris Brey est docteure en théorie du cinéma et spécialiste de la question du genre. Elle collabore à de nombreux médias comme Mediapart, Les Inrockuptibles ou France Culture.

Après un essai consacré à la place des femmes et à la vision de leur sexualité dans les séries télévisées, Sex and the series, elle s’interroge avec ce nouvel ouvrage sur le « female gaze », pendant féminin du fameux « male gaze » théorisé par Laura Mulvey au milieu des années 70.

Dans une interview long format, Komitid l’interroge pour décrypter avec elle ce qu’est le regard féminin au cinéma ou dans les séries mais aussi pour évoquer l’existence et les spécificités des regards queer.

Komitid : Avant d’aborder votre essai, un fait d’actualité récent. Que vous inspire les nominations aux César annoncées la semaine dernièr ?

Iris Brey : C’est le « non » du patriarcat ! Et dans le sens quasiment lacanien, du non du père qui serait le « non » et le « nom ». Cela dit tellement de choses sur notre société, sur la critique, sur les votants et sur une certaine schizophrénie. Le fait qu’il y ait Ladj Li, Céline Sciamma et (Roman) Polanski, cela nous raconte trois choses très différentes. Ce n’est pas que négatif parce que je pense que Les Misérables et Portrait de la jeune fille en feu montrent qu’il existe des cinéastes qui ont envie qu’il y ait de nouveaux récits sur nos écrans, qui sont le nouveau monde. Avoir le point de vue de personnages racisés ou celui de Sciamma qui est pour moi du pur « female gaze », nous raconte une vraie évolution de regard et un renouveau des images qui arrivent jusqu’à nous. L’abondance des nominations pour Polanski rappelle aussi la présence de l’ancien monde et la façon dont il faut du temps en France pour changer. Après on verra qui sera récompensé et c’est plutôt ça qui m’inquiète ! Il y a une telle résistance au changement. En France, il y a toujours cette peur qu’on confonde l’artiste et l’œuvre et on encense tellement les artistes qu’on aime sans réfléchir au fait qu'ils soient des criminels. J’ai peur qu’il y ait un vote en masse pour Polanski.

Pourquoi est-ce qu’il était important de tenter de théoriser le « female gaze » ou regard féminin ?

C’est parti d’un manque que je ressentais. J’ai fait mon doctorat aux États-Unis et j’y ai découvert le terme « male gaze » grâce au texte de Laure Mulvey que je n’avais jamais lu, dont je n’avais même jamais entendu parler et qui a été un déclic pour moi. Tout d’un coup, j’ai vu les choses de manière totalement différente et il m’a fallu un temps assez long pour déconstruire toutes les images avec lesquelles je m’étais construite. Quand j’ai écrit Sex and the series, j’ai regardé beaucoup de séries et de scènes de sexe et je me suis posé la question du point de vue, et de ce que je ressentais en regardant ces scènes. Pourquoi je ressentais parfois du dégoût, parfois du malaise, pourquoi j’avais l’impression de la vivre ou pourquoi j’étais émue. La question était de savoir comment la mise en scène informait ma façon de recevoir ces scènes. Tout est parti de là. Je lisais beaucoup que le terme « female gaze » était considéré comme l’équivalent d’un regard de femme cinéaste et je pensais que ce n’était pas du tout en jeu. Il y a beaucoup de femmes cinéastes qui font du « male gaze ». J’avais un manque de définition du « female gaze », il fallait essayer de circonscrire ce que cela pouvait être. Le travail a été empirique, j’ai essayé par l’expérience de spectatrice de recenser les films qui me faisait ressentir l’expérience féminine et c’est ce corpus qui m’a permis de définir ce qu’était le regard féminin.

Ces sujets de « gaze » rencontrent, comme les « gender studies », de vraies résistances en France et notamment dans les cercles de cinéphiles et de critiques qui s’évertuent à refuser ces grilles de lecture. Qu’avez-vous envie de leur répondre ?

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