Xavier Héraud : « J'ai eu comme la sensation d'un coup de foudre lors de mon premier ball »
Le journaliste et photographe Xavier Héraud illustre la scène voguing parisienne depuis bientôt cinq ans. Une exposition à la Mairie du Xe à Paris rend hommage aux performances et à la créativité des voguers à travers ses clichés.
Journaliste spécialisé dans la presse LGBT+ (Têtu, co-fondateur de Yagg, contributeur à Komitid) Xavier Héraud est aussi photographe. Il consacre une grande partie de son travail sur l’image pour documenter la scène voguing parisienne. La mairie du Xe à Paris accueille son exposition Anybody Walking qui lui est consacrée.
La passion de la photographie, Xavier Héraud l’a surtout acquise en suivant ces soirées. Cela fait maintenant plus de quatre ans qu’il assiste et photographie les balls parisiens, ces évènements qui présentent des performances artistiques régies par des règles très strictes.
Il explique qu’en décembre 2014, lors de son premier ball, il a eu une sensation de « coup de foudre ». Sans vraiment comprendre ce qui se jouait devant lui, il ressent cette énergie et cette vibration propre à la ballroom. Xavier Héraud a perçu aussi que dans ce milieu de personnes pour la plupart racisées, le sentiment de communauté était très fort. Mais quand d’autres photographes font trois petits tours et puis s’en vont, Xavier Héraud reste.
Il a ainsi pu se faire mieux connaître en étant présent à des dizaines de soirées voguing et a rejoint une maison, la House of Ebony, en 2018. Certain.e.s s’intéressent aux coulisses ou aux autres aspects de cette culture. Lui considère que le ball en est la clef de voûte. En effet, comme il l’explique « l’organisation de cette communauté tend à une chose principale : le prochain ball où s’exprime le talent et la créativité de chacun.e et il voulait montrer les performances et la manière dont ces personnes veulent se montrer et l’identité qu’ils et elles se créent. » En 2018, il a également réalisé avec Chris Lag la série de cinq vidéos Voguers of Paris.
À propos de la photo principale, qu’il a d’ailleurs choisie pour l’annonce de son expo, « Hanabi Campell », lors du Fenty Kiki Ball, il dit : « Dans son attitude dans son humour, dans son côté fierce, Hanabi transpire le voguing. Sa catégorie reine, c’est le runway mais il pourrait faire toutes les catégories. À lui tout seul, il personnifie cette culture.» Nous lui avons proposé de choisir et de commenter trois photos parmi les 35 qui figurent dans l’exposition.
Princess Rajad – Xavier Héraud
« Princess Rajad West »
« Rajad West a eu le titre de princesse juste après ce ball. Il fait là une des figures les plus iconiques du voguing, le dip. Il y a cinq figures imposés dans le vogue fem : le catwalk, le duckwalk, le floor work, les hands performances, c’est-à-dire le travail des mains, et ensuite le dip, ou spin dip. Ce que parfois certains appellent le death drop, ce qui agace beaucoup les voguers. C’est cette figure que fait Rajad à ce moment-là et c’est ce qu’il y a de plus difficile à capter en photo. Il faut être bien placé, les voguers ne font pas cela pour les photographes. Il faut qu’il y ait assez de lumière pour avoir une vitesse rapide pour bien capter le moment.
Ce qui est génial avec Rajad, c’est qu’il le fait plus lentement que les autres. La lumière dans cette salle était très concentrée sur le floor et c’est ma photo de dip préférée. À côté de Rajad, on voit le commentator, c’est lui qui appelle les gens, d’abord pour la phase présentation puis pour chaque catégorie. D’où cette phrase que l’on entend au début de chaque catégorie : Anybody Walking ? (Qui se lance ?) qui est l’appel du commentator aux éventuel.le.s participant.e.s à une catégorie. C’est lui ou elle qui anime les battles. Certain.e.s parlent beaucoup, certain.e.s font passer un peu d’histoire, d’autres vont faire des onomatopées sur la musique jouer sur le nom de la personne ou de la house. »
« Mother Rim Yamamoto », Free Agent Ball, décembre 2014 – Xavier Héraud
« Mother Rim Yamamoto »
« C’est la deuxième photo que j’ai prise lors de mon premier ball en 2014, au Gibus. Le ball n’avait pas commencé. J’ai fait une photo du DJ puis celle-ci de Rim, qui se promenait. Elle était juge sur ce ball, intitulé Free Agent Ball. Le test des fumigènes a créé un nuage autour d’elle. Il y a un côté irréel un peu manga avec les étoiles autour. Comme une apparition. Je n’ai jamais refait une photo comme ça. C’est une de mes préférées. »
« Mother Lasseindra Ninja vs Mother Dasha Voodoo », Almanac Ball, mai 2018 – Xavier Héraud
« Mother Lasseindra Ninja vs Mother Dasha Voodoo »
« Lasseindra Ninja a le titre de pionner avec Mother Nikki Mizrahi car ce sont les deux fondatrices de la scène voguing parisienne. Elle est très souvent juge. Mais il arrive qu’elle retourne au charbon comme lors de ce ball mémorable, l’Almanac Ball, en 2018. Elle voguait contre une jeune fille russe très fierce, Dasha. Le style de Lasseindra est très physique, elle a une attitude très sûre d’elle. Ce cliché la montre au moment où le jury doit choisir entre elle et Dasha. En effet, à l’issue de la battle, le/la commentator demande aux juges de se décider. Cela peut prendre du temps et les participant.e.s peuvent avoir une attitude différente pour influencer les juges : certain.e.s vont continuer de danser, d’autres vont adopter une attitude un peu arrogante et là Lassindra avait une attitude très sûre d’elle. Elle s’adresse aux juges en disant : “ Nothing to prove ” (Je n’ai rien à prouver). Elle a gagné la battle. »
Anybody Walking, une exposition de photos de Xavier Héraud, du 11 juin au 6 juillet 2019, à la Mairie du Xe, à Paris.