Dans le monde mercantile, année après année, la politique Journée internationale des droits des femmes est devenue la festive Journée de la femme. Une deuxième Saint-Valentin, en somme, avec réductions, compliments de bon aloi et jeûne, pendant 24 heures, des mauvaises pratiques patriarcales. Aujourd'hui chérie, c'est moi qui fait la vaisselle. En simplifiant « Journée internationale des droits des femmes » par « Journée de la femme », les entreprises, les personnalités, les gardiens du système ont retiré le politique à une journée qui n'était censée être que ça. En offrant des fleurs, on rend les femmes moins dangereuses, on les remet à leur place. Pour les revendications, les sonnettes d'alarme et le décompte des mortes, c'est le 25 novembre que ça se passe, le jour des violences faites aux femmes. Bref à l'ère de #metoo, on ne vous apprendra rien, ça devrait être tous les jours la journée internationale des droits des femmes. Ça devrait être la fête de toutes les femmes, des nourrissonnes aux vieillardes. Komitid a décidé de donner la parole aux principales concernées, celles qui se battent toute l'année contre l'idée que protéger les droits des femmes ne doit jamais se limiter à distribuer les bons points et universaliser l'image d'une « Femme » archétypale.

Imen, de l'association FièrEs :

https://twitter.com/assoFierEs/status/971706606588186624 Cela fait des années que la journée du 8 mars est accaparée par les entreprises. En s'appropriant le mouvement, on le rend moins revendicatif, beaucoup de femmes aujourd'hui ne voient pas le 8 mars comme une journée féministe. Pour nous c'est d'autant plus important de repolitiser cette journée à laquelle on tient. De l'appeler « journée de lutte pour les droits de femmes ». Pour les femmes lesbiennes, bi, trans, c'est une journée où on va particulièrement entendre les problèmes des femmes hétéro, cis et principalement blanches.
« Pour les femmes lesbiennes, bi, trans, c'est une journée où on va particulièrement entendre les problèmes des femmes hétéros »
On va parler partage des tâches et violences domestiques, mais aussi inégalité salariale. C'est pourquoi nous sommes d'abord une association féministe, car nous luttons contre cela. Il se trouve que les femmes LBT+ subissent aussi la violence sexiste, et on le voit peu. Le paysage féministe en France reste hétéronormé. C'est compliqué pour nous de rallier les associations à la cause de la PMA pour toutes, elles qui se sont battues pour l'IVG et contre l'injonction à la maternité. Nous, on veut les convaincre que c'est le même combat : la libre disposition du corps des femmes.

Crystal, collectif Gras Politique

https://twitter.com/GrasPolitique_/status/970787322542415874 Mon père est né le 8 mars et c'était une vanne, à la maison, qu'il soit né le jour de « la journée de la femme », c'était rigolo comme un carnaval. L'idée, c'est que c'est quelques heures où on donne le droit aux femmes de ne pas faire la vaisselle. En travaillant dans la com' du prêt-à-porter, j'ai compris combien le wording [le vocabulaire marketing, ndlr] autour de cette journée voulait dire des choses. On disait « journée de la femme » car le politique c'est pas bankable, la « Femme » si. Quand t'es militant.e, tu reçois toujours le mot « féministe » comme une insulte, pourtant une certaine idée du féminisme est aussi devenue bankable dernièrement.
« Le corps gras a été effacé, il faut le revisibiliser »
Mais le féminisme de celles qui ne sont ni mal baisées, ni laides, ni énervées, ni enragées. Celui des désinvoltes et des gentilles, qui passent au dessus de tous les outrages et de toutes les disgrâces pour dire tout doucement à ceux qui les oppressent ce qui ne va pas. Elles ont intégré la misogynie et ont lu Beauvoir. C'est ce qu'on remarque avec le mouvement body positive, qui a été traité et retraité, mais toujours sur le même angle. Au Gras politique, on a eu  l'impression d'être un peu la caution, l'alibi, qu'on allait gras-washer les conférences et les articles en nous posant là. On montre des mannequins grande taille, mais au physique lissé, sans double-menton, on aborde pas les sujets systémiques. Dans la parole féministe, on veut parler de la grossophobie à la fois subjectivement et objectivement, en abordant à la fois les préjugés quotidiens et la non adaptation des matériels médicaux, des transports en communs... On veut entamer le dialogue sur le body neutral : tous les corps se valent. Le corps gras a été effacé, il faut le revisibiliser.

Océan, comédien, humoriste

[caption id="attachment_1957" align="aligncenter" width="389"] © Magali Bragard[/caption] Cela fait longtemps que le 8 mars a été dévoyé, je crois que je ne me souviens pas d'une époque où il ait été uniquement évoqué politiquement. Déjà, ils disent « journée de la femme »... bien sûr, je parle d'un endroit militant et me doute que certains y voient une Saint Valentin bis et s'en réjouissent.  Depuis le film « Sous la jupe des filles » j'ai l'impression que beaucoup de choses ont changé, c'est devenu cool d'être féministe. Après, c'est à double tranchant, car il peut y avoir récupération et terminer avec un tee-shirt Chanel à 500 euros. C'est le monde néo-libéral dans lequel on vit. Mais je trouve qu'une nouvelle génération de féministes 3.0 qui sont en passe de repolitiser tout cela, en articulant des enjeux féministes et sociétaux, tout en restant dans un contexte joyeux. Si t'étais pas militant, dans ma génération t'étais à la ramasse. Je me réjouis de cette génération qui manie les outils, qui a intégré le féminisme même dans la pop culture en ayant conscience des inégalités entre les personnes comme des violences sexistes. En France, à la base, nous avons un problème à penser de façon intersectionnelle, même les mouvements féministes dominants ne sont pas inclusifs. Le féminisme prôné par le gouvernement et les médias tend à l'universalisme dévoyé, blanc, valide, qui travaille. Alors que ce n'est pas possible de déconnecter les enjeux féministes des autres formes de domination. On ne peut pas saluer le mouvement #metoo et faire passer la loi asile et immigration, ça ne peut pas marcher.
« En vrai, le côté "journée de" me pose problème (...) : isoler c'est une façon de ne pas penser, et ça se termine avec le coup de la rose offerte »
La journée du 8 mars, ça devrait être l'occasion de parler des personnes malades du sida, des LGBTQ+. De donner à tous et toutes l'occasion de prendre la parole et l'espace. En vrai, le côté « journée de » me pose problème, car je considère que c'est quasiment du business : isoler c'est une façon de ne pas penser, et ça se termine avec le coup de la rose offerte. Je suis plutôt de la team Pride de nuit et 8 mars pour toutes, des occasions de rassembler les migrantes, les pauvres, les travailleuses du sexe... Je me souviens avec émotion de la manif de Belleville, où il y avait le collectif femmes en lutte 93, des étudiantes, des militantes, une vraie mixité ! Faut vraiment faire ça, de plus en plus.

Gloria Pourpre, membre de l'association Lesbiennes of colour et vice-présidente de la Black Pride*

Bien sûr, à l'occasion du 8 mars, il y a récupération du débat par certaines femmes blanches qui acceptent, de fait, une certaine grille de lecture patriarcale. C'est l'une des raisons pour laquelle nous, féministes et radicales, nous restons plus actives sur le 25 novembre, c'est ce jour-là qu'on se mobilise. Mais il y a de la place pour tout le monde : nous sommes contentes qu'il y ait des femmes dans la rue le 8 mars, nous ne pensons pas qu'elles nous fassent de l'ombre. J'ai toujours peur qu'on en oublie certaines. Moi qui ai fait un stage en prison, qui ai travaillé avec des femmes qui ont fini par tuer leurs maris violents, je ne veux pas qu'on les oublie. Et puis en France en particulier, on a un gros retard : les luttes sont sporadiques parce que le patriarcat est totalement ancré dans le système et dans les esprits. Si toutes les femmes pouvaient s'éduquer et saluer les combats des autres, ce serait parfait. Sauf qu'en France les petites filles sont élevées à faire autre chose. Je remercie ma mère tous les jours d'être née en Afrique et de ne pas avoir connu les contes de fées, où les petites filles doivent se faire belles pour séduire le prince... moi je n'ai pas eu les poupées et la dinette rose, merci bien. En tant qu'éducatrice de jeunes enfants, je vois comme les jeunes enfants, garçons et filles, sont éduqué.e.s et c'est dramatique. Pourquoi fait-on cela aux gens qu'on aime ?
« Souvent, les féministes hétéros nous disent "heureusement que vous êtes là" parce que nous, on a pas à négocier le contrat social avec les hommes »
Il ne faut pas oublier les petites filles, donc. Car plus tard elles seront des femmes qui auront le privilège, comme Jacqueline Sauvage, d'avoir le statut concomitant d'auteure et de victime de violences. C'est quelque chose de particulier d'ailleurs avec les féministes hétéros, cette question du rapport aux hommes. Souvent elles nous disent « heureusement que vous êtes là » parce que nous on a pas à négocier le contrat social avec les hommes, on ne couche pas avec eux.

Marion, chanteuse, membre du groupe Emasculation

Nos plans pour le 8 mars : tout brûler. Nan, on déconne. Le 8 mars, c'est toute l'année, mais aujourd'hui c'est l'occasion de se retrouver autour d'événements festifs qui mettent à l'honneur nos communautés, autour de formations, d'interventions autour des problématiques féministes. Pour le dévoiement, il y aura toujours des réponses du genre not all men (« on n'est pas tous comme ça », ndlr), des journaux pour sortir des articles sur les hommes battus, les hommes qui font des métiers exercés majoritairement par des femmes, ou des communes pour mettre à l'honneur les meufs ce jour-là et fuck le reste du temps.
« Nos plans pour le 8 mars : tout brûler. Nan, on déconne »
Par contre, je ne sais pas comment faire pour que cette journée ne sois pas dédiée au féminisme hétéro blanc bourgeois. Je ne sais pas si nous sommes légitimes pour le dire. En tout cas, il y a de belles choses qui se font pour cette occasion, genre samedi 10 il y a la conférence Féminisme et anti-racisme à l'université Paris 8, le lendemain à la Bellevilloise, ça va parler dépossession du corps des femmes racisées dans la société occidentale et Transnationalités translocalités décolonialités féministes queer... il faut que ça tourne, il faut y aller, sortir du centre ! Notre prochain tube : une ode au mansplaining (le fait que les hommes expliquent la vie aux femmes, ndlr) ! Le titre ? Mansplainer ! * Éducatrice de Jeunes Enfants, Masterante en Psychologie Clinique et Psychothérapies, Membre des LOCs (Lesbiennes of Color) et Secrétaire Générale et Vice-Présidente de l'association Paris Black Pride" ["post_title"]=> string(86) "Dépolitisé, le 8 mars loue (et vend) une femme hétéro, blanche, valide et cisgenre" ["post_excerpt"]=> string(347) "Officialisée en 1977 par l'ONU, la « journée internationale des droits des femmes » est devenue une deuxième Saint Valentin trop souvent dédiée à l'idée de la femme, blanche, mince, hétéro, riche, valide. Komitid a décidé de donner la parole aux principales et principaux concerné.e.s, qui ont un avis bien tranché sur la question. " ["post_status"]=> string(7) "publish" ["comment_status"]=> string(6) "closed" ["ping_status"]=> string(4) "open" ["post_password"]=> string(0) "" ["post_name"]=> string(29) "huit-8-mars-depolitise-femmes" ["to_ping"]=> string(0) "" ["pinged"]=> string(0) "" ["post_modified"]=> string(19) "2019-03-07 17:06:24" ["post_modified_gmt"]=> string(19) "2019-03-07 16:06:24" ["post_content_filtered"]=> string(0) "" ["post_parent"]=> int(0) ["guid"]=> string(29) "http://www.komitid.fr/?p=1789" ["menu_order"]=> int(0) ["post_type"]=> string(4) "post" ["post_mime_type"]=> string(0) "" ["comment_count"]=> string(1) "0" ["filter"]=> string(3) "raw" } } } -->

Mai 68, le pavé LGBT+ dans la mare ?

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Les usines bloquées, les universités occupées, les familles en bataille… mai 68 a sonné comme une révolution pour toute une génération. C’est aussi sur les barricades que se sont créés les prémices des révoltes féministes, gays et lesbiennes.

manifestation FHAR mai 1971 Paris
Manifestation du FHAR, le premier mai 1971 à Paris - photo d'archives
Article Prémium

Place de la République, mars 2018, au pied de l’impressionnante statue, une inscription : « mai 68, ils commémorent, on recommence ». Le 22 mars, au sein d’une manifestation liée à la grève des cheminot.te.s, un cortège anticapitaliste et féministe ferme la marche, avec un Pink Bloc qui promet une révolution à la hauteur de celle de nos aîné.e.s. Le 29 mars, à Paris toujours, les étudiant.e.s de l’autoproclamée Commune Libre de Tolbiac (Université Paris I), invitaient trois personnes pour inscrire leur mouvement (qui promouvait des revendications communes pour les personnes LGBT+ ou racisées, et les cheminot.te.s) dans une pensée historique globale : l’historienne Mathilde Larrère autour de 1848, la députée France insoumise Clémentine Autain sur Mai 68, la militante Assa Traoré à propos des violences policières. Mai 68, prêt des barricades – Photo d’archives Ce tropisme pour mai 68 n’est pas simplement lié au fait que cinquante ans se sont écoulés. Que l’on soit…

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