3 questions à Marion Cazaux, queer et skinhead

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« Occuper l'espace sur les réseaux, dans les squats, ça permet de s'inscrire dans une normalité. Montrer des représentations, ça offre une légitimité. »

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Cartes de tarot - Shutterstock

Queer et skin, skin et queer : peut-on être les deux ? Né dans l’Angleterre ouvrière des années 60, le mouvement skin a beaucoup évolué. Il a conquis le monde, jusqu’en Amérique du Sud avec sa pensée antisystème, ses bretelles, ses docs et ses crânes rasés. Aujourd’hui, il brasse large et s’est beaucoup politisé, des boneheads néonazis aux redskins anarchistes. Pourtant, même dans son expression la plus gauchiste, le milieu skin reste particulièrement touché par le sexisme, l’homophobie et la transphobie. Et les femmes sont toujours extrêmement minoritaires : elles représenteraient un dixième des troupes.

Issues de la communauté redskin, à la gauche de la gauche, Marion Cazaux et Léna Widehem ont monté une exposition itinérante sur la place des femmes et des queers dans la scène skin. Broderies, photographies, peinture… elles ont rassemblé des artistes qui jonglent avec les deux étiquettes. Avant d’accrocher à la Petite Maison à Paris, elles sont passées par Pau, Lille et Bruxelles. Le but était de montrer comment un milieu très viril peut se transformer de l’intérieur, et de prendre un peu de l’espace conquis par et pour les autres. Pari réussi.

 

Comment est né le projet d’expo ?

Marion Cazaux : Cela fait bientôt deux ans que je fais un mémoire à l’Université de Pau sur l’art queer et le travestissement. Léna, elle, analyse la représentation des skinheads à l’Université Lille III. Cela fait des années que l’on est parties prenantes dans le milieu skin, en particulier dans les scènes allemandes (Berlin, Francfort, Munich), basques, catalanes, bretonnes et lilloises. Aujourd’hui, il y a un vrai renouveau. Et puis, on a décidé de faire un projet ensemble sur les meufs skins et les queers. On voulait montrer qu’ils et elles existent, et toucher un large éventail de personnes. On a exposé à l’université, dans des squats, dans un centre culturel libertaire… c’était super intéressant.

Comment avez-vous choisi les artistes que vous avez exposé.e.s ?

Marion Cazaux : Je suivais le travail de David Joseph Rustile depuis un moment sur Instagram. Ses photos ont trente ans, mais elles me parlent beaucoup. On a cherché dans ses archives, qui comportent aussi beaucoup de choses punk. Pour le reste, on a cherché sur beaucoup de plateformes, c’est assez compliqué car c’est un monde dans un monde. Il faut voir ça comme un entonnoir : dans la communauté des skins, il y a les skins connecté.e.s, parmi lesquel.le.s il faut trouver les artistes, parmi lesquel.le.s il faut trouver les meufs et les queers. Nous avons cherché sur les réseaux avec les hashtags #queerskin #skinheadgirl #skinheadart et on a découvert des artistes géniaux et géniales. On est aussi tombées sur beaucoup de photos où les meufs sont objectifiées par les mecs cis. Et puis on a posté notre affiche. L’artiste canadienne Dox Trasher l’a vue sur Instagram, elle nous a envoyé des photos, la veille de notre première ! Tatsiana Kaktus est biélorusse et dans ses dessins, on ressent bien les meufs actrices de la pensée skin, tout comme dans les visuels militants de la tatoueuse espagnole Célia Gonzalez Carasco. L’artiste Fleischwolf lui, a décidé de s’approprier la broderie, ça fait neuf mois seulement qu’il en fait !

Clément Méric a été assassiné le 5 juin 2013, il avait défendu avec ferveur l’ouverture du mariage à tous les couples. Qu’est-ce que sa mort a changé ?

Marion Cazaux : La mort de Clément Méric, pour nous les queer redskin, c’est central, hyper symbolique. En plus, il était dans notre syndicat étudiant… Avant, on savait qu’il y avait des fachos. Après Clément, après le viol de notre camarade Lucie (une militante antifasciste agressée à Paris en août 2013, ndlr), on a vu leur violence. Aujourd’hui en tant que meufs, en tant que queers, on ne se sent pas à l’abri : nous sommes attaqué.e.s par l’extérieur, la violence des fascistes et des policiers, et nous sommes attaqué.e.s de l’intérieur, en tant que minorité dans un monde dominé par les hommes blancs cis. Occuper l’espace sur les réseaux, dans les squats, ça permet de s’inscrire dans une normalité. Montrer des représentations, ça offre une légitimité. Afficher fièrement nos artistes d’hier et d’aujourd’hui, ça permet aussi de créer une nouvelle génération de citoyens et citoyennes de l’art.