Christine Rouzioux: «Nos résultats montrant que certains patients pourront arrêter le traitement représentent un vrai espoir»

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La Pr Christine Rouzioux, virologue à l'hôpital Necker, a répondu aux questions des internautes de Yagg, notamment sur le traitement précoce et la rémission fonctionnelle.

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Lundi 29 avril, Yagg recevait pour un chat spécial Traitement précoce et dépistage du VIH, la Pr Christine Rouzioux, une virologue pionnière dans la recherche sur le sida et à l’origine de travaux très importants sur le traitement très précoce du VIH et les possibilités que cela offre à certains patients de pouvoir se passer de médicaments.

Stéphane:  Bonjour. Le Parisien annonce à peu près deux fois par an que le sida va être guéri. Qu’en est-il vraiment?

Pr Christine Rouzioux: Non, il n’est pas question de guérison complète de la maladie. Par contre, on observe des cas de rémission de la même façon qu’on parle de rémission dans le cancer, c’est plus le terme qu’on emploie en France. Les Américains utilisent le terme de guérison fonctionnelle, qui exprime que le virus est toujours là mais le système immunitaire fonctionne particulièrement bien chez ces patients qui en l’absence de tout traitement, ont un niveau de virus très bas et sans multiplication virale (sans charge virale).

Mysterious cow:  Je suis ravi que de tels traitements fonctionnent, c’est un indéniable pas en avant mais n’est-ce pas aussi la fin de la prévention? Et concernant ces nouveaux médicaments, s’ils forment le corps à se défendre sur la durée, est ce vraiment sans danger pour l’organisme, n’y a-t-il pas des interactions médicamenteuses à éviter? Et quel coût? Les populations africaines auront-elles accès à ces solutions ou ce sera seulement réservé aux occidentaux?

Pr Christine Rouzioux: Ces cas de rémission ou de guérison fonctionnelle à ce jour ont été observés uniquement chez des sujets ayant été traités très précocement après le diagnostic de l’infection de primo infection. Le traitement en primo infection est bien sûr accessible là où il y a des traitements, y compris dans les pays du Sud. Par contre, le diagnostic en primo infection est peu fréquent car dans 30 à 40% des cas, il n’y a pas beaucoup de symptômes qui justifient de consulter. De plus au Sud, le plus gros problème, c’est l’accès au dépistage et particulièrement au dépistage précoce. Le traitement doit être pris au minimum 3 à 4 ans, c’est comme pour tous les antirétroviraux quelques effets secondaires, mais beaucoup moins avec les nouveaux traitements et le médecin doit absolument indiquer d »éventuelles interactions médicamenteuses. En aucun cas, on peut considérer que c’est la fin de la prévention pour de multiples raisons. La première étant que les premiers résultats sont modestes. Parmi les patients diagnostiqués en primo infection traités immédiatement au minimum deux à trois ans, puis ayant interrompu leur traitement, seuls 15% présentent cette rémission et actuellement, on ne sait pas encore quels sont les caractères prédictifs associés. De plus, on cherche quelle meilleure combinaison médicamenteuse pourrait augmenter ce résultat. Il est donc absolument nécessaire de continuer à se protéger pour éviter toute contamination.

Nobody:  Que signifie «traités immédiatement»?

Pr Christine Rouzioux: Cela signifie traités dans les semaines qui suivent la contamination. En présence de symptômes, on parle de primo infection. Prendre les traitements immédiatement va avoir un impact bénéfique à double titre: cela va réduire les symptômes cliniques et cela va interrompre la tempête inflammatoire et empêcher l’extension de l’infection dans tout l’organisme. Le bénéfice est maintenant bien démontré. Au moment de la primo infection, le taux de virus est vraiment très élevé et le risque de contamination des partenaires est lui aussi très élevé. C’est donc une troisième raison extrêmement importante de se traiter.

Morgane:  J’avais entendu parler de traitements qui réduiraient les risques de contamination, qu’en est-il de leur développement? Et de leur fiabilité?

Pr Christine Rouzioux: Les traitements antirétroviraux actuels sont particulièrement puissants. Ils diminuent bien le taux de virus dans le sang mais aussi dans tout l’organisme et particulièrement dans le sperme. Bien sûr, il faut une bonne observance. Cependant, il n’est pas démontré que le risque de contamination est nul, particulièrement en début de traitement.

Franck:  Bonsoir Madame le Professeur, pouvez vous me dire si le virus devient ou non plus virulent en mutant après la prise d’antirétroviraux depuis plusieurs années? Merci.

Pr Christine Rouzioux: A priori, chez plus de 90% des gens infectés, le virus est dit sauvage et sensible à tous les médicaments. Tant que l’observance de la prise des médicaments est bonne et bien suivie, le traitement est efficace et le virus ne change pas. En revanche, en cas de mauvaise observance et de prises de médicaments insuffisantes, le virus peut se multiplier en présence de médicaments et pour échapper, il sélectionne des mutants qui vont dominer progressivement alors qu’ils sont résistants au traitement. Le virus n’est pas plus agressif, mais il n’est plus sensible au traitement. Il est donc indispensable de prendre les médicaments en totalité et très régulièrement.

Eole: Bonjour, peut-on parler aujourd’hui d’une situation d’urgence sanitaire en France? (je ne sais pas s’il y a eu des «états généraux» récemment… mais où en sommes-nous – au comptage des nouvelles infections?)

Pr Christine Rouzioux: On estime qu’il y a environ 6000 à 6500 nouvelles contaminations par an en France, particulièrement en milieu gay. On peut parler d’épidémie à un niveau presque identique à l’épidémie observée dans certains pays africains.

paul: Y a-t-il encore un espoir pour les vieux séropos de guérir un jour?

Pr Christine Rouzioux: Parmi les vieux séropositifs, il y a plusieurs niveaux. Il y a ceux qui ont été traités relativement précocément avec un taux de CD4 qui n’est jamais descendu en dessous de 200 qui ont bien suivi leur traitement, ont bénéficié des antiprotéases, dès 1996. On pense que parmi ces sujets, il pourrait être possible que des traitements visant les cellules infectées dormantes tuent ces dernières et les éliminent. Ce qui pourrait conduire soit à une éradication de l’infection soit à une guérison fonctionnelle. En revanche, chez ceux qui ont développé un sida avancé, on pense que l’éradication totale du virus sera plus difficile.

Franck:  Pourquoi alors que la charge virale est indétectable et le taux de T CD4 supérieur à 800 les infections rhinopharyngées se multiplient? Alors que dans des périodes de forte charge virale avec des TCD4 à moins de 300 on n’est jamais affaibli?

Pr Christine Rouzioux: Malheureusement, à moins de 300 CD4 on est déjà à un stade avancé et le système immunitaire est déjà bien affaibli. Par contre, les infections rhinopharyngées peuvent donner des réactions inflammatoires y compris avec des CD4 supérieurs à 800.

Marc:  Est-ce que le dépistage rapide est aussi fiable que le dépistage classique? Et je voudrais aussi savoir ce que vous pensez du traitement pré-exposition?

Pr Christine Rouzioux: Les tests de dépistage rapide qui ont été validés en France et qui sont commercialisés et utilisés dans les centres de dépistage communautaires, dans les CDAG et à l’hôpital sont maintenant considérés comme valables. Par contre il est absolument impossible d’évaluer les autotests qui peuvent s’acheter sur internet et leur fiabilité n’est pas du tout démontrée. Le traitement pré-exposition est un concept très intéressant. Cependant, les meilleures conditions de son utilisation ne sont pas du tout bien définies. Et il est encore tout à fait nécessaire de faire des études pour en comprendre tous les tenants et les aboutissants. Par exemple, les besoins: une jeune femme à partenaires épisodiques n’en percevra pas le même besoin qu’un gay à multiples partenaires fréquents. L’un et l’autre auront peut-être aussi du mal à prendre des médicaments au long cours facilement. Donc beaucoup de questions subsistent pour mesurer l’efficacité d’une telle démarche surtout si les médicaments sont mal pris.

Delphine:  Que pensez-vous de l’interdiction de don du sang par les gays?

Pr Christine Rouzioux: En tant que virologue, connaissant bien les techniques de dépistage en transfusion sanguine, je sais qu’y compris les primo infections peuvent être diagnostiquées. Par contre, les tests utilisés ne peuvent pas détecter l’infection dans les 10 à 15 jours qui suivent la contamination. Et c’est une période sans symptôme. Au regard du niveau de l’épidémie chez les gays en France, la question reste pertinente. Il y a une conscience à avoir que le don de sang doit aider la vie sans que cette interdiction soit prise comme une réaction homophobe.

Franck: Est-il aujourd’hui possible de dater le moment de la primo infection?

Pr Christine Rouzioux: Oui c’est possible. Pour un certain nombre de patients, dans les trois premiers mois de l’infection, les caractéristiques des anticorps anti-VIH sont particulières. Plus de six mois après l’infection, on ne peut plus dater le moment de la contamination. Sauf à bien prendre en compte l’histoire clinique, essayer de faire remémorer une période symptomatique et une période d’exposition au virus.

Laurent: Savez-vous si les laboratoires pharmaceutiques travaillent sur de nouveaux médicaments, qui seront plus efficaces que ceux qu’il y a actuellement?

Pr Christine Rouzioux:  Oui. De nombreuses recherches sont en cours pour améliorer l’efficacité, réduire les posologies, réduire les effets secondaires et augmenter la puissance antivirale.

Alexandre:  Bonjour, les séropositifs qui prennent un traitement efficace depuis longtemps peuvent-ils espérer un jour arrêter leurs médicaments? Par ailleurs, j’aimerais savoir si la recherche est assez financée en France?

Pr Christine Rouzioux: La recherche n’est jamais assez financée en France, elle l’est beaucoup plus aux États-Unis. Cependant, la France est toujours le deuxième pays au monde classé par ses travaux de recherche après les États-Unis. La situation est quand même bénéfique du fait de financements spécifiques réservés au VIH et aux hépatites virales, par le fait que la France a une agence spécialisée pour construire, organiser, animer et financer les recherches sur le VIH.

Arnaud:  Que pensez-vous du traitement comme prévention? Si la charge virale est indétectable chez le séropositif, il n’y a pas de risque pour son partenaire dans des relations homos?

Pr Christine Rouzioux: Les médicaments antirétroviraux permettent de réduire la charge virale non seulement dans le sang mais dans tout l’organisme y compris dans le compartiment génital, en particulier en cas de traitement efficace au long cours. Cependant, il reste des éléments tels que les infection sexuelles. Les épisodes grippaux, ou autres qui peuvent induire des épisodes récurrents de production de virus dans le sperme. Nous avons fait une étude récente et montré que 7% des échantillons de sperme contenaient du virus alors que les patients avaient une charge virale de moins de 50 copies dans le sang. Il est difficile de conclure pour tout le monde. Dans certains couples très stables, sans IST, des rapports non protégés peuvent être acceptés alors que en cas de multiples partenaires à risque d’IST, les risques sont beaucoup plus élevés et les rapports protégés sont vivement recommandés.

Christian Robert:  J’ai été infecté entre le 1er janvier 2012 et le 3 juin. La séropositivité a été découverte courant juin 2012 et le traitement par trithérapie entrepris sans interruption dès le 1er août 2012. Les deniers dosages (février) donnent 24 copies/ml et 950 CD4/ml. Puis-je espérer un arrêt du traitement?

Pr Christine Rouzioux: En aucun cas je ne peux me substituer à votre médecin. Cependant, vous êtes dans une situation très favorable en particulier si vous prenez vos traitements pendant encore 2 à 3 ans avec une observance bien contrôlée. D’ici là, nous aurons peut-être identifié des paramètres qui permettront de définir des situations de patients qui pourraient interrompre leur traitement. Les recherches sont en cours, c’est vraiment trop précoce pour le moment pour envisager un arrêt de traitement.

Yagg: Le chat est maintenant terminé. Le mot de la fin à notre invitée.

Pr Christine Rouzioux: Il est vrai que nos derniers résultats montrant que certains patients pourront un jour arrêter le traitement représentent un espoir, non seulement pour les patients eux-mêmes mais aussi pour nous aider à mieux comprendre comment empêcher la progression de la maladie.

Le chat VIH/Actualités bénéficie du soutien du laboratoire MSD France.