La mairie de Cannes ne veut plus d’une enquête sur la vie affective et sexuelle des seniors

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Réalisée par Sida Info Service avec le concours de la Ville de Cannes, elle a été stoppée net après les protestations du conseiller municipal UMP Philippe Tabarot.

«Avez-vous un compagnon/une compagne?»; «Habitez-vous ensemble?»; «Êtes-vous tout à fait satisfait, satisfait, pas satisfait de votre vie sexuelle?» mais aussi «votre partenaire ou vos partenaires sexuels sont votre compagnon ou d’autres personnes (plusieurs réponses possibles)?» et «vous arrive-t-il de vous masturber?».

Ces questions faisaient partie d’une enquête sur la qualité de vie affective et la santé sexuelle des seniors réalisée par l’association Sida Info Service (SIS) et adressée aux personnes âgées de Cannes avec le concours du Centre Communal d’Action Sociale (CCAS) de la ville. Les questions portaient également sur les besoins d’information sur les infections sexuellement transmissibles (IST), ou encore la date du dernier dépistage au VIH.

«CHOC ET INQUIÉTUDE»
Il n’en fallait pas moins pour choquer Philippe Tabarot, conseiller municipal de Cannes, membre de l’UMP comme le maire Bernard Brochand mais siégeant dans l’opposition municipale. L’élu, qui dit avoir été alerté par des administré-e-s choqué-e-s par ces questions, a interpellé Marie-Christine Repetto-Lemaître, l’adjointe au maire déléguée aux Affaires sociales et vice-présidente du CCAS, lors du conseil municipal de Cannes du 25 juin dernier.

«Votre action pourrait prêter à sourire, madame l’adjointe, si elle n’avait pas profondément choqué, inquiété, voire peiné des personnes souvent fragiles, veuves pour certaines d’entre elles depuis très peu, a déclaré Philippe Tabarot. Pour l’immense majorité d’entre elles, leur principal problème n’est pas la syphilis, l’herpès génital ou la masturbation mais la dépendance, la maladie d’Alzheimer ou tout simplement d’arriver à se nourrir tous les jours vu la faiblesse de certaines retraites.»

Une prise de position entendue par le maire Bernard Brochand: il a préféré stopper l’enquête. «C’est un vrai problème, mais c’est encore un peu tabou», reconnaît-on à la mairie.

DES CHIFFRES PLUS ÉLEVÉS EN PACA QU’AILLEURS
Au siège national de Sida Info Service à Paris, Chantal Belloc, chargée de communication de l’association, ne commentera pas la décision de la mairie. Cependant, elle tient à replacer les choses dans leur contexte: «Les seniors aussi ont une vie sexuelle et se contaminent, explique-t-elle à Yagg. D’après l’Institut national de veille sanitaire (InVS), 4,7% des découvertes de séropositivité concernent des plus de 60 ans, et le chiffre est de 7% en région Provence-Alpes-Côte d’azur. Il faudrait lever le voile sur cette question qui reste taboue. Nous allons publier le questionnaire sur notre site internet et avoir une enquête nationale. Il n’y a pas que les jeunes qui ont une vie sexuelle!»

UN MANQUE DE DONNÉES ET DE FORMATION
Stéphane Grondin, le délégué de Sida Info Service dans les Alpes-Maritimes qui a mis en place cette action, ne commentera pas non plus la décision de la mairie, mais explique à Yagg la situation sanitaire actuelle: «Notre action a été montée suite au rapport Yéni 2010 qui préconisait d’accompagner et anticiper les changements de l’épidémie. L’accueil des personnes vieillissant avec le VIH (PVVIH) est actuellement restreint au sein des maisons de retraite, parce que le personnel reste mal informé. En France, nous n’avons quasiment aucune donnée sur le VIH chez les personnes âgées, c’est pourquoi nous avons entrepris de recueillir des informations objectives et fiables. Nous avons lancé un projet-pilote avec la ville de Cannes, en faisant collaborer les acteurs de la lutte contre le VIH et ceux du monde de la gériatrie», explique-t-il.

UNE ESPÉRANCE DE VIE QUI S’ALLONGE POUR LES PERSONNES SÉROPOSITIVES
«Aujourd’hui, les personnes séropositives vivent plus longtemps et c’est tant mieux ! Mais leur vieillissement est accéléré. 25% des personnes vieillissant avec le VIH ont des troubles cognitifs dès 50 ans, alors que le chiffre est de 4% à 65 ans pour le reste de la population.»

«Ce qui n’a pas été relevé, c’est que notre enquête était double: un questionnaire auprès des personnes âgées, et un auprès des professionnel-le-s de la gériatrie. Nous voulions connaître leur vision de la vie affective et sexuelle des publics qu’ils/elles accompagnent». Pour mieux les former par la suite.

LES RÉSULTATS DE L’ENQUÊTE SERONT PUBLIÉS
Si l’enquête a été stoppée, elle n’en est pas pour autant enterrée: «On va aller au bout de notre travail et analyser les réponses reçues. On verra ce qui en ressortira. Et nous mènerons des actions sur le terrain en conséquence, par exemple des ateliers pour les personnes intéressées.» Ces ateliers, comme l’était le questionnaire, seront anonymes et non-obligatoires. Pour le moment, Stéphane Grondin attend que les questionnaires restants «remontent», pour pouvoir les analyser et mener les actions de prévention adéquates.

De son côté, Philippe Tabarot semble avoir d’autres priorités: d’après l’hebdomadaire Le Point, il espère prendre la place de Bernard Brochand à la mairie de Cannes en 2014.

Photo neovain