Musique: Dusty Springfield, 10 ans déjà…
Dusty Springfield était l'une des plus grandes voix de la soul. Elle est morte en mars 1999. Yagg retrace son parcours.
C’était l’une des plus grandes voix de la soul et elle aimait les femmes. Mary Isabel Catherine Bernadette O’Brien, plus connue sous le nom de Dusty Springfield, est morte il y a exactement dix ans le 2 mars 1999, vaincue par un cancer.
De la chanteuse anglaise, le grand public français ne connaît souvent que son interprétation de Son of a Preacher Man, remise au goût du jour par le réalisateur Quentin Tarantino et son Pulp Fiction en 1994. En Grande-Bretagne, c’était une immense star, et aux États-Unis, elle est unanimement respectée des amateurs de soul music, à l’égale d’une Aretha Franklin. Quarante ans après sa sortie, son album légendaire Dusty in Memphis conserve toujours la sensualité et la profondeur qui en ont fait l’un des chefs d’œuvre du genre.
Pour autant, Dusty n’a pas toujours été une chanteuse de soul. Elle a commencé sa carrière avec une pop anglaise plus traditionnelle. Son premier tube est I Only Want to Be With You, (mal) repris en France sous le titre de À présent tu peux t’en aller. Au cours des années 60, elle oscille entre les pop songs élégantes de la paire Burt Bacharach-Hal David, qui lui offre quelques unes de ses plus belles chansons (The Look of Love, I Just Don’t Know What to Do with Myself), et le son Motown, dont elle est une grande admiratrice. C’est l’apogée de sa carrière en Angleterre où elle est devenue une immense star.
LE TOURNANT SOUL
Mais la fin des années 60 arrive et elle se retrouve de plus en plus concurrencée par une pop plus moderne et par la montée en puissance du rock. Elle décide donc de prendre un tournant clairement soul et de signer aux États-Unis avec Atlantic Records, le label d’Aretha Franklin, l’une de ses artistes préférées. En 1968, elle part à Memphis, dans le Tennessee, pour enregistrer l’album censé revigorer sa carrière. La collaboration avec les producteurs qu’on lui assigne est douloureuse – Dusty est incroyablement perfectionniste et enregistre souvent syllabe par syllabe –, mais elle est fructueuse. Problème, Dusty in Memphis est salué par les critiques, mais malgré le succès de Son of a Preacher Man, il demeure relativement boudé par le public. Elle ne se remettra jamais complètement de ce demi-échec. Après l’insuccès commercial des deux albums suivants, pourtant excellents, elle plonge dans la drogue et l’alcool. Il lui faudra plus d’une décennie pour en sortir.
De sa vie personnelle, on ne sait pas grand chose à l’époque. Elle déclare simplement en 1970 se sentir attirée également par les hommes et par les femmes. En réalité, selon son ancienne manager Vicki Wickham, qui lui a consacré la biographie Dancing with Demons, elle vit depuis plusieurs années avec l’un des grands amours de sa vie, une chanteuse du nom de Norma Tanega. Et s’il a pu lui arriver d’avoir des relations sexuelles avec un homme, elle n’aimera et ne vivra qu’avec des femmes. Elle consacre même une chanson à l’homosexualité, le très moyen Closet man sur un album décevant de 1979, Living Without Your Love (« your secret is safe with me », dit le refrain).
RENAISSANCE
Après un passage à vide au début des années 80, Dusty Springfield renaît artistiquement grâce aux Pet Shop Boys. En 1987, les deux anglais l’invitent à chanter sur l’un de leurs singles, What Have I Done to Deserve This?. Ce sera son plus gros succès depuis vingt ans.
Dans la foulée, elle enregistre deux singles avec les auteurs de West End Girls, In Private et Nothing Has Been Proved. Tous deux, dans une veine electro-pop, se vendent très bien et en 1990, elle enregistre l’album Reputation, lui aussi un succès. La voix est un peu abîmée et rétrospectivement, les arrangements des Pet Shop Boys semblent un peu cheap, mais les mélodies sont imparables: Dusty est définitivement de retour sur le devant de la scène anglaise. Elle quitte d’ailleurs les États-Unis, où elle vivait depuis les années 70 et revient s’installer à Londres. Le retour en grâce sera de courte durée.
En 1994, en plein enregistrement de son nouvel album à Nashville, on lui diagnostique un cancer du sein. Après une période de rémission, elle y succombe cinq ans plus tard. À son enterrement, son vieil ami Elton John dira d’elle que c’est « la plus grande chanteuse blanche qui ait jamais existé ». La reine elle-même fera savoir qu’elle est « attristée ».
En conclusion de son livre, Vicki Wickham cite Dusty en ces termes « Quelle vie merveilleuse, de pouvoir chanter et d’en profiter ». Et de pouvoir toujours écouter, dix ans après son extinction, la voix sensuelle, suave et chaleureuse de cette chanteuse inoubliable, pourrait-on ajouter.