Shirley Souagnon: «En France, les femmes noires ne sont pas bien représentées»
À l’occasion de son nouveau one woman show «Free!», présenté le 20 juin au Grand Point Virgule, l’humoriste multicasquette, «noire, rastah et lesbienne» comme elle aime à le répéter, revient pour Yagg sur son goût pour la liberté.
C’est l’une des rares femmes noires, ouvertement homosexuelle, humoriste. Très engagée contre le sexisme et l’homophobie, Shirley Souagnon, artiste multicasquette, aussi à l’aise sur scène que sur un plateau de télévision (elle co-anime depuis le 5 mai l’émission Mieux vaut en rire sur France Ô), est de retour samedi 20 juin, en compagnie du trio The Krooks, pour son troisième spectacle, intitulé Free! et présenté au Grand Point Virgule. Yagg l’a rencontrée quelques jours avant la première, pour un entretien sans ambages, où l’humoriste repérée dans le Jamel Comedy Club s’interroge sur le sens des mots «liberté», «bonheur» et «communauté».
Vous êtes de retour sur scène pour votre nouveau spectacle Free!, le 20 juin au Grand Point Virgule. De quoi parle votre «one woman funky show»? Le spectacle parle de liberté. Free!, cela veut vraiment dire «libre» et pas «gratuit», c’est important de le répéter. Je parle de liberté parce que je me demande vraiment ce qu’est la liberté. J’ai 28 ans, et plus je grandis, plus je découvre le monde, plus je me demande l’intérêt de la vie, des questions qu’on se pose depuis qu’on est gamin, qui reviennent sans cesse, et qui moi me hantent, ou, au moins, m’obsèdent. On a tou.te.s une mission dans n’importe quel boulot qu’on peut faire, on se sent tou.te.s empreint.e.s de quelque chose: je cherche à savoir ce que c’est. Le mot liberté revient souvent dans ma réflexion. En vérité, on cherche tou.te.s à être libre en achetant une maison à crédit, en achetant une voiture, et je me demande si c’est vraiment ça le bonheur et la paix. Parce que, pour moi, les mots «bonheur» et «liberté» veulent dire un peu la même chose: la recherche fondamentale de notre essence et du pourquoi on est là. Il n’y a rien de drôle à ce que je raconte, mais c’est le fond du spectacle [Elle sourit]. Dans le fond et la forme, je parle de plein de choses avec auto-dérision. Je parle de mon corps, je m’en moque, parce que c’est vraiment un corps de base. Si j’étais une voiture, il n’y aurait pas d’options, pas d’air bag, pas d’air climatisé! J’essaye d’avoir ce recul sur ce que je représente par rapport au reste de la société pour pouvoir mieux mettre les autres en projection d’eux-mêmes dans la société. Prendre du recul sur soi, c’est déjà la première chose à faire mais c’est aussi le but de l’humour, pour rendre les choses plus légères.
On parler du premier spectacle de la maturité alors? Non, parce que c’est un spectacle dans la continuité de ce que je faisais. Dans mon premier spectacle, comme dans le deuxième, il y a toujours cette mission, et cette recherche. Là, je l’ai appelé Free! pour signifier qu’on parle du mot «liberté», à travers la musique noire américaine et à travers mes histoires personnelles, le fait que je sois une femme, noire, rastah et homosexuelle. Je reviens finalement toujours à la même chose: pour être libre et être en paix, il faut toujours passer par la souffrance. Donc vivre en fait. [Elle s’arrête, puis reprend] Free! pourrait être le titre d’un spectacle de n’importe quel humoriste.
Dans ce troisième spectacle, vous mixez humour et musique (du jazz au funk) avec le groupe The Krooks. C’est une première pour vous le fait de faire appel à la musique sur scène? C’est la première fois. J’avais vraiment envie de faire un spectacle qui sorte de l’ordinaire parce que me sentir libre, c’est aussi faire un peu ce que je veux. En France, on a tendance à mettre les gens dans les cases, on m’a dit que c’était compliqué de chanter et de voir des musicien.ne.s jouer avec moi. C’est totalement ce que j’avais envie de titiller. Le fait de parler de musique noire américaine en musique, c’est hyper cool. Je trouve que l’humour et la musique sont complémentaires. L’humour, ce sont des paroles, la musique des vibrations, et pour apporter ce message-là de liberté, il y a cette complémentarité. Ce qui fait que, sur scène, j’avais envie de ramener ces deux disciplines.
Un spectacle avec du jazz, qui parle de liberté etc.: est-ce que l’ombre d’Angela Davis ne planerait pas sur ce one woman show? Il y a l’ombre d’Angela Davis, mais aussi de Gandhi, de Martin Luther King, de Malcom X, de Wanda Sykes, de George Carlin, qui sont aussi des standupeurs. Il y a plein d’ombres puisqu’on n’invente rien. Mais c’est aussi «Free! Angela». Il y a plein de moments dans la société où on a dit «Free!» avant Internet. Le mot avait vraiment son sens. Et Angela Davis ou toutes ces histoires-là, c’est de la souffrance, c’est de l’emprisonnement, c’est pousser les gens dans leurs extrêmes etc. Et pour vraiment réussir à se connaître il faut tester toutes ces limites-là.
Depuis le 5 mai, vous animez l’émission d’humour Mieux vaut en rire sur France Ô. Que retirez-vous de cette nouvelle expérience télévisuelle? De l’argent [rires]. Plus sérieusement, le fait de pouvoir faire un truc avec des copains humoristes réunis à la télévision. Quand on critique ces émissions, c’est cool justement de pouvoir les faire autrement. Pour le coup, là, c’est prendre le temps de discuter avec des potes humoristes sur un plateau, pas forcément attendre de nous qu’on fasse les rigolos de service, juste qu’on discute de notre métier et qu’il y ait des trucs marrants qui en ressortent. Voir plein de sketchs de potes de la nouvelle génération, c’est cool. J’ai été super fière qu’on me propose d’animer Mieux vaux en rire car c’est quand même un travail à part entière que d’animer une émission. Qu’on sente que j’ai les épaules, c’est assez cool. Faire à la fois mon métier d’humoriste, et un nouveau métier qui est celui de présentatrice, c’est une chouette expérience. Et puis être sur France Ô, c’est une grande fierté.
Justement, animer une émission de cet acabit sur cette chaîne-là, est-ce que c’est pour vous un autre vecteur de visibilité? Oui, c’est un autre vecteur de visibilité. France Ô se dit la chaine des outre-mer, mais c’est plus que la chaine des outre-mer, c’est la chaine qui représente la communauté noire en France. C’est super important d’en faire partie puisque je suis noire et je suis française. C’est un beau vecteur de communication qui parle à un certain public, qui n’est pas hyper bien représenté, donc c’est cool qu’on ait, grâce à France Télévisions, cette visibilité-là.
Vous riez souvent du fait de cumuler des «handicaps», comme vous dites, le fait d’être une «femme, noire, rastah et lesbienne», et d’être la seule à le formuler comme ça. Est-ce que vous voyez une évolution en matière de représentation des femmes noires et/ou lesbiennes en France? Je ne me suis jamais sentie vraiment très seule. Par contre, si je m’inclus dans une masse, je suis vraiment toute seule. Non, en France, nous ne sommes pas bien représentées. Si je ne parle que de moi, je suis bien représentée. Je n’ai pas à me plaindre de là où j’en suis dans mon métier, et c’est plutôt cool. Mais, sur 60 millions de personnes, sans parler d’homosexualité, il y a peu de femmes noires à être représentées. Ne serait-ce que ça. Le but n’est pas qu’il n’y ait que des femmes noires homosexuelles à la télé – il faut de tout –, mais j’en connais dont c’est le métier, et qui ne sont pas assez représentées.
Vous avez fait face à des obstacles pour percer dans votre métier d’humoriste? Moi, je vois les obstacles comme un propulseur. Donc, oui, il y a des tas d’obstacles mais c’est super cool parce que c’est ça qui m’oblige à aller toujours plus loin et à dépasser mes limites. C’est ça aussi la liberté: ne pas attendre qu’on te dise ce que tu as à faire et comment le faire, mais simplement le faire. Quand on m’a dit par exemple que c’était impossible de faire humoriste, j’ai fait humoriste. On m’a dit que c’était impossible de monter une société, j’ai monté une société en étant humoriste. Puis, on m’a dit que c’était impossible de monter une émission de télé, ce n’est pas impossible, je l’ai fait sur Enorme TV avec Queens of Comedy. Tout ce que les gens disent, ce sont les peurs des gens. La liberté, c’est savoir s’écouter soi, sans être égoïste, mais en étant tout simplement juste.
Ces dernières années en France, les discours racistes n’ont jamais été aussi présents dans l’espace public. On le voit dans les réactions des pouvoirs publics à l’encontre des migrant.e.s. Qu’est-ce que ça vous évoque? Est-ce que ça vous révolte? Pas beaucoup de blagues déjà… J’habite à côté du métro La Chapelle, et je ne voyais même pas ce qu’il y avait dans les tentes car les gens ne sortent pas beaucoup. En regardant les infos, je m’en suis déjà voulue à moi-même de ne pas m’être intéressée à ce qui se passait à côté de moi. Ce sont des Soudanais.e.s, je crois, qui viennent par centaines, et puis j’ai vu des cars de CRS qui dégageaient tout le monde, sans savoir ce qui se passait. Je cherchais des infos pour savoir ce qu’on avait fait de ces personnes-là: je n’en ai pas trouvé. Ça me confirme beaucoup de choses sur la situation de l’immigration en Europe, sur la situation africaine, et cela montre que pas grand chose n’a changé. Après pour parler des violences policières qui en résultent, ce serait trop facile de parler de racisme. Avec les Roms, c’est la même chose. Je n’irai pas jusque-là, je dirai juste qu’on n’est pas un pays très accueillant, à l’inverse ce que l’on veut croire et se faire croire. On est un pays d’hypocrites parce qu’on prône la liberté, l’égalité, la fraternité, mais on est très très nul en termes d’accueil.
Pour revenir à l’humour justement, est-ce que vous ne pensez pas, Shirley, que faire des blagues peut désamorcer des situations, donner des clés de compréhension? Concevez-vous l’humour de cette manière? Évidemment. L’humour peut permettre de désamorcer des tas de choses, c’est d’ailleurs vraiment le but de l’humour: ce que je disais tout à l’heure, prendre du recul sur soi. Donc constater, analyser et le dire.
Qu’avez-vous pensé de la polémique autour du premier slogan critiqué [ndlr, retiré depuis] de la Marche des fiertés: «Nos luttes vous émancipent»? Ne serait-ce que la phrase «Nos luttes vous émancipent», elle veut tout dire en fait. À moins de ne pas avoir fait, au moins une fois, une analyse de texte en français, c’est toujours ce néocolonialisme, qui moi me fait sourire, mais tellement paternaliste et tellement triste. J’aurais tendance à vouloir faire un sketch pour rire de ça.
Pour finir, vous poursuivez une chronique dans le mook lesbien Well Well Well, où vous parlez de bisexualité, de biphobie etc. Qu’est-ce qui vous plaît dans cette expérience? C’est une expérience très intéressante. Quand j’ai écrit cette deuxième chronique, j’en ai parlé aux filles, et elles m’ont dit «tu vas te faire lyncher par les bisexuelles!». Je me suis demandé pourquoi et je me suis rendu compte, dans le fait de côtoyer ma communauté sur le plan sexuel, [elle part dans une digression] – j’ai plein de communautés en fait noire, homosexuelle, française – qu’il y a plein de choses que je ne connaissais pas, parce que c’est un milieu dans lequel je n’ai pas vraiment traîné et qu’à l’époque je n’aimais pas le côté «communautariste». Je voulais être «universaliste» et j’ai compris qu’en fait l’universalisme, c’était d’avoir toutes ces communautés en même temps et pas de les nier. Le fait de me rapprocher de ces filles m’a permis d’approcher plein de trucs que je connaissais pas: une culture, un savoir, et donc, avancer, parce qu’on ne peut pas avancer tout.e seul.e. C’est en discutant, en échangeant avec les autres qu’on comprend et qu’on prend du recul sur certaines choses, comme le fait de pouvoir avoir des réactions biphobes. Donc apparemment mon premier jet du texte était complètement biphobe. J’ai appris un nouveau mot, «biphobe», et j’ai aussi appris que j’étais biphile!
Shirley Souagnon présentera son spectacle Free! le samedi 20 juin au Grand Point Virgule, à Paris.
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Après cet entretien, Shirley a eu la gentillesse d’enregistrer une pastille de soutien à Yagg, à découvrir ici.