Jean-Luc Lagarce raconté par… Christophe Huysman, acteur, auteur dramatique et metteur en scène

Publié le

À l'occasion des 20 ans de la mort de Jean-Luc Lagarce, l'un des auteurs dramatiques les plus joués, Yagg a rencontré des comédien.ne.s et des auteur.e.s qui l'ont connu et/ou joué.

Christophe Huysman est un comédien, metteur en scène et auteur de théâtre né en 1964 à Dunkerque. Ancien élève du Conservatoire national supérieur d’art dramatique, il crée en 1995 la Compagnie Les Hommes penchés. Ses textes sont publiés aux éditions Les Solitaires intempestifs, la maison d’édition créée par Jean-Luc Lagarce. Il a connu Lagarce au début des années 90. En 1994, Christophe Huysman a joué dans Le Malade imaginaire, mis en scène par Jean-Luc Lagarce, en replacement d’Olivier Py. Au cours des années 2000, Huysman a écrit et mis en scène plusieurs pièces (Les Hommes dégringolés, Cet homme s’appelle HYC, Human) présentées avec succès, notamment au Festival d’Avignon. Il a gardé de Jean-Luc Lagarce, qui parle régulièrement de lui dans son Journal, le souvenir de leurs promenades dans Paris et les soirées dans le bar gay hard Le Transfert…

 Je ne l’ai jamais entendu se plaindre.

Comment était Jean-Luc Lagarce dans la vie? Il n’était pas d’un abord très facile. Ce que je préférais faire avec lui, c’était de marcher dans la rue. Nous nous croisions aussi en boite ou dans les bars gays. Il était tout le temps habillé en cuir, nuit et jour, qu’il répète ou pas, qu’il soit en rendez-vous de boulot ou pas. Il était très grand et très mince. Moi à l’époque, je sortais du Conservatoire, j’étais un peu le «jeune premier», je voyais beaucoup de monde et je lui donnais des nouvelles de beaucoup de monde. Il en parle d’ailleurs dans son Journal (lire ci-dessous). Je faisais un peu le relais entre tous ces gens, qui ne se fréquentaient pas. Je passais de bande à bande, ça ne me gênait pas. J’étais un peu le maillon entre tout le monde. Dès qu’il était en communauté, autour d’une table après avoir joué par exemple, personne ne disait un mot, il n’y avait que lui qui parlait. C’était un bonhomme complexe. Nous avions sept ans d’écart et il se comportait un peu comme un grand frère. Dans le groupe d’auteurs-acteurs de l’époque, il y avait pas mal d’auteurs qui n’ont pas décollé. Un a décollé, c’est Philippe Minyana qui est très joué et qui n’arrête pas d’écrire. Mais Jean-Luc, aucune pièce ne fonctionnait de son vivant. Il n’arrivait pas à monter ses productions, ses pièces ne soulevaient pas des questionnements énormes, la langue était un peu atone. Ça a commencé à changer avec J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne. Que j’ai trouvé incroyablement durassien. Et Nous les héros, qu’il n’a jamais pu monter de son vivant. Ce qui est beau chez Jean-Luc, là où il y a une unité, c’est qu’il parle de lui, à sa manière, du rapport à sa famille, qui n’était pas très bon. Mais il était d’un protestantisme! Il ne se plaignait pas. Je ne l’ai jamais entendu se plaindre.

Vous vous voyiez souvent les bars? On se téléphonait, on se donnait rendez-vous, on prenait un pot ou on marchait. Il allait souvent au Transfert, où je le croisais. Olivier Py aussi sortait au Transfert. Je découvrais tout ce monde-là. C’était le hasard de la vie, on s’appréciait comme ça.

Vous êtes vous-même séropositif. Jean-Luc Lagarce était séropositif lui aussi. Est-ce que vous en parliez? La séropositivité nous a rapprochés, dans le mutisme total de la société à l’époque, au début des années 90. Personne n’en parlait dans le métier: tu parlais de ça, tu n’avais plus de boulot. Même aujourd’hui. Pourquoi croyez-vous que j’ai monté ma compagnie? Pour avoir du travail! Il y avait entre nous une complicité et sa «petite bande» ne m’aimait pas beaucoup pour ça. On me disait: «On a su que Jean-Luc était sorti, il n’aurait pas dû, tu aurais dû l’en empêcher». En 1992, je me suis engagé à Act Up-Paris, mais lui n’en parlait pas du tout. Il s’intéressait à l’actualité mais pas à ce combat. On ne parlait jamais de «son» sida. Ce n’est peut-être pas pour rien que sa maison d’édition s’appelle Les Solitaires intempestifs. Il ne s’attendait vraiment pas à avoir le sida, en pleine maturité artistique et d’écriture. J’étais hors de sa vie sociale et c’était un peu comme si je faisais partie de sa vie interdite, entre guillemets. Mais elle l’était parce qu’elle était interdite par son entourage, du fait de son état de santé, ils voulaient le protéger. Je me disais: «il veut sortir, il sort». Alors que sa bande ne fréquentait pas ces lieux-là.

Qu’est-ce qui a contribué selon vous au succès posthume de ses pièces? Il n’y a pas de recherche particulière sur la forme, il essaye de raconter quelque chose et ça marche très bien dans certaines pièces comme J’étais dans ma maison… ou Le Pays lointain. C’est un théâtre assez classique, c’est sans doute pour cela que ses pièces marchent. Jean-Luc a passé son temps à raconter les choses de sa vie à travers ses pièces. Il s’est même mis en scène sur un lit en train de mourir. À l’époque, en pleine crise du sida, ce genre de choses était entouré d’un voile de compassion qui enlevait toute possibilité de jugement artistique. François Berreur (lire son interview) a fait un travail incroyable en créant theatre-contemporain.net, un site de rassemblement de toutes les infos sur tout le monde du théâtre. François a pris en main, en bon franc-comtois, l’œuvre de Jean-Luc, il l’a éditée aux Solitaires intempestifs, il a fait tout ce qu’il fallait pour que l’œuvre soit au programme du bac, c’est en grande partie grâce à François que l’œuvre de Lagarce est connue. Il a fait un sacré boulot.

En +: Extraits du Journal II (1990-1995) de Jean-Luc Lagarce
Jean-Luc Lagarce y parle de Christophe Huysman.

Mercredi 9 mars 1994
Mulhouse. Hôpital. 19h15
… Aller et retour, épuisants pour lui, pour eux, de François [Berreur] et de Christophe Huysman pour venir voir la générale ici. François me dit tout son enthousiasme sur la mise en scène, mais je crois que je n’arrive pas «vraiment» à entendre.

Mercredi 16 mars 1994.
Reims. Buffet de la gare. 9h30.
… Déjeuner avec Christophe Huysman très agréable. Être déjà mort et regarder le monde avec douceur.

Lundi 11 mars 1994.
Paris. Chez moi. 8h35.
… J’ai répété le remplacement de Py par Huysman et c’était très dur et ce n’était pas bien.

Jeudi 14 avril. 1994
Paris. Chez moi. 19 heures.
Ai fait un aller-retour mardi, mercredi à Valence. C’était la première représentation avec Christophe Huysman. Tout le monde était très content. J’étais accablé, pas d’autre mot, mais je crois que personne ne s’en est rendu compte. Le public (800 places) a fait un triomphe et les gens du théâtre étaient tellement ravis qu’ils ont signé pour La Cagnotte l’an prochain. Même François – qui était avec nous – ne cessait de me dire du bien et de Christophe et du spectacle (qu’il voyait pour la première fois en public), mais je pensais qu’il voulait surtout me rassurer.
C’était vraiment mauvais malgré l’avis des acteurs, du public. C’est drôle ça, mais c’est moi qui ai raison.

Vendredi 17 juin 1994
Paris. Chez moi. 22 heures.
… Bu un café avec Christophe Huysman très abattu par l’échec de sa pièce à Strasbourg. On parle, c’est gentil, drôle peu à peu.
«Un bon camarade.» (Sans aucun désir, rassurant).

Journal 1990-1995, de Jean-Luc Lagarce, Les Solitaires Intempestifs, 576p., 24€ (ISBN 978-2-84681-197-2‚ 2008).