Lorenzo Vigas: «J’ai voulu faire ce film parce que j’ai des amis qui sont morts dans des crimes homophobes»

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Le réalisateur des "Amants de Caracas", Lorenzo Vigas, a accordé une interview à Yagg.

Lorenzo Vigas a obtenu le Lion d’Or pour son premier long métrage, Les Amants de Caracas, sorti le 5 mai dernier. Une histoire sombre entre un cinquantenaire, obsédé par la figure du père, et un jeune des rues qui va passer sur son chemin de solitude. Le film décrit aussi un quotidien très dur dans la capitale du Venezuela. Mi avril, peu avant la sortie du film en France, le réalisateur vénézuélien Lorenzo Vigas a accordé une interview à Yagg. Il y parle des relations très particulières entre les deux acteurs, l’influence de la peinture sur son cinéma et il explique pourquoi le film n’est toujours pas sorti au Venezuela.

Comment avez-vous réagi à ce Lion d’Or reçu à Venise l’an dernier? Nous étions déjà très content que le film soit sélectionné en compétition, c’était la première fois pour un film vénézuélien. Je pensais qu’il pouvait y avoir un prix, mais pas LE prix. Ça a été une surprise merveilleuse.

Comment êtes-vous passé à la réalisation pour ce premier film? Je suis le fils d’un peintre et tout ce qui est visuel est assez naturel. Je souffre plus durant le processus d’écriture. Mais j’ai eu un très bon collaborateur, le chef opérateur Sergio Amstrong. J’ai eu plusieurs influences pour Les Amants, dont une qui est assez évidente: le cinéma de Robert Bresson, sur l’ambiguïté et tout le hors champ. Mais d’autres réalisateurs sont importants, dont Nuri Bilge Ceylan [Palme d’Or avec Winter Sleep, à Cannes, en 2014] qui était d’ailleurs membre du jury à Venise.

Le traitement visuel est-il influencé par la peinture? Je ne savais pas comment faire pour qu’Armando soit à la fois présent et distant, un peu comme un fantôme. Il est aussi dans le passé, avec la mémoire de sa mère. Nous avons choisi une profondeur de champ très courte, comme pour l’isoler des autres autour de lui. Je n’étais pas sûr que ça marcherait, mais le résultat nous a séduit. On a passé beaucoup de mois pour trouver les lieux de tournage en évitant le vert. Il y a beaucoup de vert à Caracas, avec la montagne toute proche. Je voulais que les couleurs principales reflètent la psychés d’Armando et son monde.
Le personnage principal est un acteur chevronné, mais celui qui joue Elder n’avait jamais joué auparavant. Qu’est-ce que cela vous a apporté?
Cela apporte beaucoup de tension durant le tournage et c’est très positif. Armando, joué par Alfredo Castro, ne savait pas comment ça allait se passer avec Luis Silva, qui interprète Elder. Et qui est merveilleux pour ce premier rôle. Cette tension allait marcher pour le film. Alfredo a beaucoup aidé Luis mais c’était très clair qu’entre eux, il y avait un rapport très particulier. Je n’ai pas voulu faire des essais entre eux, je voulais qu’ils se rencontrent le premier jour, c’était un peu risqué. Luis n’avait pas lu le scénario avant le tournage, je voulais qu’il découvre l’histoire et pour lui c’était une aventure. Il savait ce qu’il devait faire, mais il découvrait vingt minutes avant les scènes ce qu’il devait jouer. Je ne voulais pas qu’il ait une idée intellectualisée de son rôle.

Elder (Luis Silva) et Armando (Alfredo Castro), les deux personnages principaux des Amants de Caracas

Pourquoi avez-vous choisi cette histoire entre deux hommes? Je suis sur une exploration sur le thème du père et des relations entre père et fils. Je travaille sur une trilogie sur ces thèmes-là. Le jeune homme n’a pas de père et Armando commence à être « père » et puis les sentiments se mélangent. L’Amérique Latine est un continent où le père n’est jamais à la maison, ce sont les femmes qui s’occupent des enfants et de la vie du foyer. Une autre raison de cette histoire entre deux hommes est que j’ai des amis dont un très proche qui ont été tués dans des crimes homophobes. Je voulais donc parler de ce thème, il y a encore beaucoup d’homophobie dans mon pays. Certaines mères préfèrent que leur fils soit un voleur plutôt qu’un homo, c’est quelque chose de très présent, d’où cette scène dans le film entre Elder et sa mère.
Mais il y a quand même des pays très avancés, comme l’Argentine? Il y a des lois avancées mais dans la réalité, c’est beaucoup plus dur. Au Mexique, où j’ai habité depuis dix ans, l’homophobie est aussi très forte.
La ville de Caracas est très présente, mais même à l’extérieur, nous avons cette sensation de suffocation? Je voulais qu’on ressente ce qui se passe en ce moment dans mon pays. C’est l’asphyxie, il n’y a plus de dialogue entre les classes, le Venezuela vit une crise morale terrible. Armando qui a cette incapacité de communication émotionnelle est un reflet un peu métaphorique de ce qui se passe dans la société. Elder, le jeune homme est au contraire très communicatif et ce sont les deux faces d’une même pièce.
Cette relation entre deux hommes dont l’un est âgé et l’autre jeune a été maintes fois traité dans le cinéma LGBT. Comment avez-vous travaillé pour sortir des clichés? Oui j’ai regardé des films mais le thème de la paternité était si importante entre eux que je pensais que je ferais quelque chose de différent et d’original. Il y a aussi quelque chose sur cette relation de pouvoir, qui est un reflet du rapport des gens de la rue et des leaders. En Amérique latine, l’image du macho, et celui qui domine et celui qui se laisse dominer, c’est quelque chose de très important. J’ai voulu montrer aussi le moment où se fait la bascule, où le dominé change de place.
Le film est-il sorti au Venezuela? Le film devait sortir en avril mais une des conséquences de la grande crise que nous vivons est qu’il n’y a plus suffisamment d’électricité. Le courant est coupé tous les soirs à six heures dans les centres commerciaux, il n’y a plus de cinéma. En septembre, le film devrait pouvoir sortir. C’est comme dans le roman de Garcia Marquez, Cent ans de solitude. La réalité rejoint la fiction! On parle beaucoup du film au Venezuela. Tout le monde veut le voir, mais… on attend la pluie!

 

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