« Bravo por vos », un magazine people parodique espagnol fait la part belle aux femmes et LGBT+ du Moyen-Age
La revue espagnole « Bravo por vos » parodie un magazine people pour ados, avec des personnages historiques du Moyen-Âge en guise de stars. Entre le voyage temporel du fantôme Gaysper et les derniers potins sur Jeanne d’Arc, elle s’adresse aux passionné.e.s d’histoire avec beaucoup d’humour.
Depuis août 2020 le magazine parodique Bravo por vos, créé grâce à un crowdfunding par Pablo Leal, un architecte espagnol, est arrivé dans les boîtes aux lettres des aficionados d’histoire hispanophones. A la une, une reine médiévale et des rubriques plus drôles les unes que les autres avec des touches de queer et de féminisme.
L’histoire dans l’Histoire
Tout débute en 2015, cinq siècles après la fin du Moyen-Age. Pablo Leal s’amuse avec des ami.e.s à imaginer des discussions entre une figurine du Penseur de Rodin et une Vénus de Milo, ainsi que les ragots que pourraient susciter leur relation. De fil en aiguille, iels publient Medieval Bravo sur les réseaux sociaux. C’est-à-dire des couvertures de magazines et des tests en version médiévale, en parodiant la revue people espagnole pour ados Bravo, publiée de 1995 à 2017.
Mais Pablo Leal souhaite aller plus loin. “El abad” (l’abbé, son pseudonyme de rédacteur) lance seul un crowdfunding pour fabriquer un magazine entier, avec des rubriques mode, loisir ou encore courrier des lecteurs. Il récolte fin 2018 plus de 5000 euros nécessaires pour donner naissance à Bravo por vos.
Stars d’Europe
Le magazine de 80 pages, rédigé en espagnol, est disponible depuis cet été et met en scène les amours et les faits et gestes de grandes figures historiques. Parmi elles, des souveraines qui ont marqué l’histoire de l’Europe comme Isabelle de Castille en Espagne, connue sous le nom de Isabelle la Catholique, Anne Boleyn (la deuxième épouse d’Henri VIII roi d’Angleterre), mais aussi des « personnalités » comme Léonard de Vinci ou encore Jeanne d’Arc.
De solides connaissances en histoire sont tout de même nécessaires pour saisir toutes les blagues sur les morceaux de vie (inventés) et les portraits de ces stars clés de la géopolitique du Moyen-Age. « Je suis le travail d’historiens, de vulgarisateurs, des revues spécialisées et je m’en inspire pour écrire, explique Pablo Leal à Komitid. J’invente la majeure partie des faits et des dates pour que cela reste une parodie. »
Femmes de pouvoir
En abordant ces figures majoritairement féminines, Pablo Leal met en avant des femmes d’une époque que les clichés décrivent uniquement de façon violemment misogyne. Ses « personnages » historiques préférées sont d’ailleurs des femmes de pouvoir de la toute fin de l’Antiquité, évoquées dans différentes rubriques : Teodora I de Byzance (impératrice), Wu Zetian (impératrice en Chine) et Hatchepsout (reine d’Egypte). « J’ai du mal à comprendre pourquoi l’Histoire se focalise sur d’autres personnages alors qu’on a ces trois-là qui sont vraiment exceptionnelles. Je me fiche pas mal des autres rois dont la vie a consisté à hériter, gouverner vite fait, faire quelques guerres et ne pas mourir trop tôt », confie-t-il.
Le Bravo originel s’adressait d’ailleurs à un public féminin, avec son lot d’approches sexistes sur de nombreuses thématiques. “L’abbé”, lui, tourne en dérision à la fois la religion catholique avec son poids sur les mœurs au Moyen-Age, et les injonctions sociales et sexuelles encore présentes dans des magazines féminins de notre siècle. Il a par exemple inventé une page de publicité pour une ceinture de chasteté qui laisse tout le loisir de se titiller quand même le clitoris. Son slogan : « s’aimer soi-même n’est pas un péché. »
Spectre queer
A contrario des magazines féminins classiques, Bravo por vos n’hésite pas non plus à faire de la place aux personnages réellement ou supposément LGBT+ : des anonymes gays ou lesbiennes demandent conseil au courrier des lecteurs, Léonard de Vinci donne une interview… Pour Pablo Leal, l’inclusion était toute naturelle : « Quelque chose d’aussi nécessaire pour l’être humain que son identité ou son orientation sexuelle ne peut pas rester invisible dans l’Histoire, ni dans n’importe quel autre domaine de connaissances. Tu ne sais jamais qui tu pourras aider à mieux se connaître et à comprendre les autres juste en les incluant dans ce que tu fais. »
Une page Gaysper dans « Bravo pour vos »
Il y a surtout cette double page, consacrée à un voyage temporel de Gaysper. Le petit fantôme aux couleurs LGBT+ était d’abord une image homophobe de Vox. Ce parti d’extrême-droite espagnol l’a diffusée sur Twitter à l’occasion des élections législatives fin avril 2019 en Espagne, aux côtés de symboles féministes ou communistes à combattre, entre autres.
Le créateur de Bravo por vos est parmi les premiers à se réapproprier le fantôme en le nommant Gaysper (contraction de gay et Casper le fantôme), repris ensuite par des centaines de personnes LGBT+. « Se servir d’une attaque de l’extrême-droite pour nous la réapproprier et nous en servir comme bouclier, ça a été un moment vraiment génial sur les réseaux sociaux. On a fait ce qu’on a toujours fait : utiliser les insultes contre nous comme armes contre eux. Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu une réponse aussi massive de tant de personnes de toutes orientations sexuelles et tous genres confondus contre les LGBTphobies, et ce grâce à un gentil fantôme. À ce moment-là, on était tous unis contre ceux qui veulent nous détruire », se souvient Pablo Leal.
Sous l’effet de Gaysper, un empereur romain se révèle donc être une femme trans, Richard Coeur de Lion s’avère gay, ou bi…
Histoire arc-en-ciel
Sous l’effet de Gaysper, un empereur romain se révèle donc être une femme trans, Richard Coeur de Lion s’avère gay, ou bi… L’objectif de Pablo Leal est de donner de la visibilité à des personnages historiques avec humour. Il laisse cependant le soin aux historiens de démêler le vrai du faux. « Il y a beaucoup de personnages historiques LGBTI et les historien.nes qui travaillent sur de vieux documents se rendent compte qu’il y avait des pans entiers LGBTIphobes dans des livres d’histoire plus anciens. Alors qu’il y avait des preuves que ces personnes n’étaient pas « seulement de bon.ne.s ami.e.s. Le travail des historien.nes d’aujourd’hui est très important parce qu’à la relecture, on découvre des éléments qui nous étaient jusqu’alors inconnus, à cause de ces discriminations. »
Est-ce qu’il y aura un numéro 2 ? Il est trop tôt pour le savoir, mais “el abad”, qui a déjà inclus dans le magazine des pages pour différencier l’art roman de l’art gothique, assure avoir de bons retours sur sa manière d’aborder l’histoire de l’architecture. Peut-être pour en faire un numéro spécial.