Jean-Pierre Blanc, en mode libre

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Fondateur du très respecté Festival international de mode, de photographie et d'accessoires de mode d'Hyères, Jean-Pierre Blanc, ouvertement gay, est un autodidacte dont le franc-parler dénote dans ce milieu encore corseté.

Voici l’homme qui va vous faire oublier vos préjugés sur la mode et son impitoyable business. Fondateur du très respecté Festival international de mode, de photographie et d’accessoires de mode qui récompense chaque année à Hyères (Var) des jeunes créatrices et créateurs venu.e.s du monde entier, Jean-Pierre Blanc, ouvertement gay, est un autodidacte dont le franc-parler dénote dans ce milieu trop souvent corseté.

À l’heure où le Festival fête ses 35 ans, celui qui est aussi le directeur de la Villa Noailles, centre d’art d’intérêt national qui abrite le Festival, livre à Komitid ses valeurs et ses combats : le refus du compromis, la visibilité queer, la famille choisie, avec la liberté et l’enthousiasme en étendard.

Komitid : Si l’on vous avait dit que vous fêteriez un jour les 35 ans du Festival, vous auriez réagi comment ?

Jean-Pierre Blanc : Inimaginable ! Hyères a accueilli de 1965 à 1983 l’un des meilleurs festivals de cinéma indépendant. Celui-ci a été supprimé en une après-midi sur une décision politique assez minable. J’ai démarré mon festival avec en tête l’idée que cela pouvait s’arrêter du jour au lendemain. Cela m’a permis d’avoir un certain recul par rapport aux choses.

Vous créez le Festival alors que vous avez seulement 21 ans. Vouloir promouvoir la jeune création alors qu’on est soi-même si jeune…

Comme j’étais très mauvais à l’école et très désespéré, mes parents m’avait payé une école privée pour préparer un BTS de commerce international. Après plusieurs stages chez des jeunes créateurs, j’ai très vite compris que si l’on n’était pas « fils de » ou « fille de princesse » dans la mode à cette époque-là, on n’existait pas. J’avais envie de défendre l’idée qu’on pouvait faire de la mode simplement grâce à son talent. J’ai toujours eu ce côté défenseur des causes quasi-perdues.

Étiez-vous ouvertement gay à ce moment-là ?

Non. Je venais de finir mon service militaire, j’avais une petite copine et j’étais à quatre ans d’avoir un fils. Rétrospectivement, je me dis que j’étais bi mais j’étais trop jeune pour savoir ce que cela voulait dire et me l’avouer à moi-même.

Vos premières émotions esthétiques liées à la culture gay, c’était quoi ?

Je me souviens d’un choc absolu, inoubliable, quand j’ai vu pour la première fois The Ballad of Sexual Dependency de Nan Goldin, aux Rencontres de la photographie d’Arles. J’ai chialé tout le long. J’ai compris quelque chose que je n’imaginais pas, que l’émotion et la beauté pouvaient passer au travers de portraits de gens défoncés, abîmés, perdus.

« Je ne fais pas partie de ces gens de la mode qui crachent dans la soupe et qui disent sans arrêt que c’est chiant. »

Le Festival n’est jamais tombé dans le jeunisme et pourtant l’industrie de la mode en raffole, elle qui dévore les nouveaux créateurs chaque année. Comment faites-vous pour y résister ?

Je crois qu’on y arrive parce qu’on n’est pas à Paris. Si cela avait été le cas, on serait morts flingués depuis belle lurette. D’ailleurs, parce que nous sommes des empêcheurs de tourner en rond, pas mal de personnes ont essayé de nous flinguer. J’ai toujours dit ce qui ne me plaisait pas. Le mercato des créateurs, ça ne me va pas du tout. J’adore la mode. J’aime les gens qui la font. Il y a peu de choses qui me font autant rêver que les défilés. J’aime cette mode d’auteur qui raconte des choses qui pourraient presque être écrites, comme un scénario de film. Et cela me plaît toujours autant après 35 ans. Je ne fais pas partie de ces gens de la mode qui crachent dans la soupe et qui disent sans arrêt que c’est chiant. Je pense tout l’inverse de ça.

C’est parce que vous ne courez pas après la modernité que celle-ci vient à vous ?

Comme on défend la jeune création, l’avant-garde d’une certaine manière, on n’est pas dans la tendance, on la fait. Même si l’on ne se dit pas qu’on doit la faire ! L’année dernière, quand j’ai monté pendant le Festival l’expo « Love My Way » (sur l’amour et l’érotisme homos, ndlr) c’était dans la lignée de ce mouvement queer et sexuel qu’on vit en ce moment. Je me suis fait taper sur les doigts par les gens de la mode, pour eux c’était trop cul, mais en fait, c’est complètement hypocrite ! Avec le nombre de gays qui travaillent dans la mode, si l’on ne parlait pas de bites et de mecs, je ne vois pas dans quel autre milieu on pourrait en parler !

C’est intéressant de voir comment cette scène queer et cul a fait un bout de chemin dans la mode, pas seulement grâce à nous. En faisant ça, pour le pédé que je suis et que je défends, cela revient à dire : vous ne vous rendez pas compte à quel point c’est difficile d’être queer, même dans un pays comme la France. Tu peux te faire traiter de « sale pédale », de « tafiolle », comme je me suis fait traiter de « tapette » quand j’étais à l’école. Il y a beaucoup de gens qui se sont battus sur ces sujets-là depuis les années 60. Il ne faut pas croire que c’est arrivé, il faut continuer. C’est vrai que ce combat pour l’homosexualité et la liberté, je ne l’ai pas ressenti tout de suite. Certaines personnes se sont dit : « Mais qu’est-ce qui lui prend de parler de cul à 55 ans ? ». Quand on voit le nombre d’agressions de personnes trans, de pédés, ne serait-ce qu’à Paris, ça m’a fait réagir. Je me suis dit qu’il y avait comme une sorte de schizophrénie : cette société qui tabasse des pédés d’un côté et de l’autre les artistes qui sont de plus en plus libres dans leur création, surtout dans le milieu queer, avec toute cette beauté et cette générosité.

L’expo « Love My Way » revient-elle cette année ?

Oui. On a pris la parole et il faut la garder. Je sais bien que ça emmerde certaines personnes mais c’est peut-être ça qui me fait plaisir aussi. Parler de liberté, de filles qui aiment les filles et de garçons qui aiment les garçons, si ça dérange encore aujourd’hui, ça montre bien que le travail n’est pas fait. Un centre d’art d’intérêt national comme la Villa Noailles peut prendre la parole sur des questions queer, comme le fait le cinéma. Cette année, le concept de l’expo est l’appartement d’un jeune étudiant passionné par les garçons et qui vit sa passion avec une obsession absolue.

Teddy Quinlivan, première égérie trans de la maison Chanel a déclaré : « L’industrie de la mode a une puissance et une force de frappe rares. Elle est parfois la source du changement social. […] Nous devons veiller et faire attention à ce que la cause trans et les trans eux-mêmes ne deviennent pas une nouvelle tendance à exploiter. » Qu’en pensez-vous ?

Je comprends ce qu’elle dit, il faut faire gaffe. On a fait une campagne d’affichage cette année (voir ci-dessous, ndlr) pour laquelle on a photographié des gens de notre famille, au sens large, des personnes que je voulais mettre en avant comme Dustin Muchuvitz, Leslie Barbara Butch, Kiddy Smile, des danseurs de voguing, des réfugiés queer syriens… Et à un moment donné, je me suis demandé : « Merde, tu n’es quand même pas en train de faire un truc de mode-là, de te servir de ces gens pour faire la com’ du festival ? ». C’est tout ce que je déteste ! Mais je pense que le côté positif du fait que Chanel ait choisi une égérie trans est beaucoup plus important qu’une éventuelle récupération, ce qui je pense n’est pas le cas. 

« On est un service public, on rend un service au public. Celui de l’émotion, de l’éducation culturelle, du savoir. Il faut être libre de faire des choix. »

Au fil des éditions, le Festival a accueilli de plus en plus de soutiens publics et privés. Comment fait-on pour rester libre ?

Ce n’est pas à 55 ans que je vais commencer à mettre de l’eau dans mon vin. Je n’ai jamais eu un seul politique – et je travaille dans une région qui n’est pas simple de ce point de vue-là – qui m’ait dit quoi que ce soit sur ma programmation. C’est une chance inouïe. Mais on reste fragiles. Si un partenaire privé part, il y a le risque qu’on s’arrête. Mais je préfère ça plutôt que de devoir faire des compromis. Un centre d’art aujourd’hui c’est quoi ? On ne sait plus ce que les mots veulent dire. On est un service public, on rend un service au public. Celui de l’émotion, de l’éducation culturelle, du savoir. Il faut être libre de faire des choix. La Villa Noailles est un lieu magnifique et compliqué à la fois. L’image de Charles et Marie-Laure de Noailles, je la trouve absolument magnifique de liberté, de générosité, mais les gens avaient plutôt retenu l’élitisme, le parisianisme, ce qui était totalement faux. Du coup, il a fallu se battre contre cette image-là. Je pense qu’on a rempli notre mission. 

La 35e édition du Festival (concours, expos, ateliers, etc.) se tiendra à la Villa Noailles à Hyères du 15 au 18 octobre. Les expos seront ouvertes au public jusqu’au 29 novembre 2020. Des retransmissions à Hyères et en digital (site web, Instagram, Facebook) sont organisées pour permettre à toutes et tous de découvrir les artistes de cette 35e édition.
Site : https://villanoailles-hyeres.com

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