Que reste-t-il de « Gazon Maudit », sorti il y a 25 ans ?

Publié le

« Gazon Maudit », de Josiane Balasko, est sorti il y a 25 ans. L’occasion d’examiner, témoignages de femmes à l'appui, ce film particulier dans l’histoire de la représentation lesbienne au cinéma.

Josiane Balasko, actrice à succès, a déjà réalisé trois films lorsqu’elle s’attaque à ce sujet encore peu traité au cinéma français. Elle en signe le scénario – qui lui vaudra un César en 1996 –, le réalise et y joue l’un des rôles principaux.

Le synopsis du film est simple : la vie de couple de Laurent (Alain Chabat) et Loli (Victoria Abril) est bouleversée par la rencontre avec Marie-Jo (Josiane Balasko). Au grand dam du mâle hétéro – qui trompe pourtant allègrement sa femme, les deux femmes vont nouer une liaison.

Nous avons voulu savoir comment les lesbiennes ont perçu le film à sa sortie et comment elles le jugent un quart de siècle plus tard.

Chriss Lag, réalisatrice du documentaire Paroles de King, se souvient d’avoir entendu parler du projet de film : « J’étais à Paris depuis moins de trois ans. Je faisais partie de l’équipe de l’émission lesbienne LMT sur FG, tous les mercredis de 22h à minuit). J’y tenais la rubrique cinéma. Et pendant des semaines je me disais “ il faut que je trouve un moyen de rencontrer Balasko, qu’elle nous fasse une lesbienne crédible pour une fois ». Je ne rêvais pas plus, juste crédible. »

« “ Gazon Maudit ” est venu remplir un vide »

Car comme le rappelle la journaliste Marie Kirschen, fondatrice et rédactrice en chef de la revue lesbienne Well Well Well et aujourd’hui rédactrice en chef aux Inrocks, « Gazon Maudit est venu remplir un vide. »

« À l’époque, en 1995, c’était tout simplement le désert pour les représentations lesbiennes dans le cinéma français. Il y avait eu quelques films traitant de l’homosexualité masculine, mais du côté des femmes homos et bies, c’était beaucoup plus timide », ajoute-t-elle.

La journaliste nous signale que c’est justement cela qui avait poussé la réalisatrice à choisir ce sujet, comme Balasko l’expliquait à l’époque au Nouvel Observateur :« J’ai trouvé qu’au cinéma il y avait un véritable manque dans la représentation de l’homosexualité féminine. Il y a eu beaucoup de bons films qui montraient avec justesse les hommes qui aiment les hommes. Pour les femmes qui aiment les femmes, rien, sauf des mélos vaguement littéraires, ou des films érotiques faits pour exciter les mâles. »

En découvrant le film, Chriss Lag a eu une réaction viscérale : « J’ai détesté absolument le personnage de Balasko. J’étais vraiment en colère contre elle d’avoir campée une camionneuse caricaturale alors que les autres personnages sont intéressants et bien plus attachants. Mais j’ai apprécié le film en particulier la scène avec plein de copines “ lesbiennes ” notamment Michèle Bernier, qui elle était crédible. »

Sentiment partagé à l’époque par Audrey, 42 ans, qui vit à Paris et se souvient de sa réaction : « Quand j’ai vu le film la première fois, j’ai pensé : “ enfin ! Un film français lesbien ”. Et puis, je dois avouer que je venais de m’assumer à cette époque et la vision butch me faisait un peu fuir. Je craignais le cliché justement. »

Un choc

Pour la génération suivante, qui est encore enfant ou pré-ado au moment où sort le film, c’est malgré tout un choc : « Je dois avoir neuf ou 10 ans quand Josiane Balasko et Victoria Abril font irruption dans mon salon. Je ne suis pas lesbienne… Je suis rouge vif. Je n’oublierai jamais mon malaise teinté de grande curiosité », confie la journaliste Clémence Allezard dans sa formidable série documentaire Quand les lesbiennes sortent du placard sur France Culture.

Marie Kirschen confie avoir aujourd’hui des « sentiments partagés » vis à vis du film : « On peut lui reconnaitre d’avoir été le premier film français très grand public avec un personnage principal lesbien – une butch qui plus est ! Marie-Jo est assez sexy, incarnée par une actrice française très connue. Elle n’est pas dans la honte, elle vit sa vie comme elle l’entend. Dans ce sens, c’est une représentation importante. »

« Du haut de mes 30 ans, j’ai découvert qu’il pouvait exister des Marie-Jo. Du coup j’en ai beaucoup moins voulu à Balasko. »

Le point de vue de Chriss Lag a évolué avec le temps : « En 1997, j’ai mis pour la première fois les pieds à la Champmeslé (un bar lesbien de Paris, ndlr) et j’ai découvert la tenancière Josy. C’est elle qui avait servie de modèle à Balasko. Et là j’ai compris que dans Gazon Maudit elle avait très largement édulcoré le personnage. Du haut de mes 30 ans, j’ai découvert qu’il pouvait exister des Marie-Jo. Du coup j’en ai beaucoup moins voulu à Balasko. »

L’ombre de la présence masculine

Au final, ce qui gêne c’est moins la représentation des lesbiennes dans le film que le fait qu’il tourne beaucoup autour du personnage d’Alain Chabat, comme le relève Audrey : « L’air de rien il y a toujours l’ombre de la présence masculine dans le tableau. Comme si un couple de femmes ne pouvait pas exister sans cela. » Marie Kirschen abonde dans son sens : « On vit l’histoire à travers les yeux d’Alain Chabat, que le film rend sympathique malgré sa beauferie et une lesbophobie assez décomplexée. L’histoire d’amour entre Marie-Jo et Loli n’est jamais complètement heureuse. Et puis il y a cette scène où Marie-Jo s’impose un rapport hétérosexuel pour pouvoir tomber enceinte. On reste dans quelque chose de très hétéronormé. »

Même avec un regard plutôt bienveillant vis à vis des lesbiennes, Gazon Maudit reste au fond un film écrit et filmé avec un regard hétéro.  « À peu près à la même époque, Go Fish et The Watermelon Woman sortaient aux États-Unis, respectivement en 1994 et 1996, relève ainsi Marie Kirschen. Ce sont des films écrits, joués et réalisés par des lesbiennes et qui montrent des manières réinventées, beaucoup plus queer, de vivre sa vie. Je me retrouve bien plus dans ces films, plus authentiques et plus politiques, que dans Gazon Maudit. » Chriss Lag cite également le film canadien When Night is Falling, sorti en 1995.

« Avec le recul je me dis que ce film a fait parler de nous, ajoute Audrey, et qu’il reste, malgré les représentations un peu cliché, une référence dans l’inconscient collectif. »

« Je ne suis pas certaines que les jeunes goudous de 2020 se reconnaissent dans le film », tempère-t-elle. Quoi qu’on pense de Gazon Maudit, la représentation des lesbiennes au cinéma s’est considérablement enrichie en 25 ans, en France, avec des films comme La Belle Saison, Portrait d’une jeune fille en feu ou La Vie d’Adèle mais ce dernier film reste controversé, en raison du regard très particulier du réalisateur Abdellatif Kechiche. À  l’étranger, on peut citer, entre autres, Carol, Kyss Mig, But I’m a cheerleader, ou côté séries The L Word ou Orange is the New Black. Mais au moins parce qu’il a eu le mérite d’être l’un des premiers à présenter un personnage de lesbienne assez attachant, Gazon Maudit gardera une place à part pour une génération de femmes.