« Un nouveau meurtre chaque jour » : les femmes turques fragilisées par l'abandon de la Convention d'Istanbul

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La Turquie du président Recep Tayyip Erdogan est sortie le 1er juillet de la Convention d'Istanbul, premier traité international à fixer des normes juridiquement contraignantes pour parer les violences faites aux femmes.

Des manifestant·es participent à une manifestation contre les fémicides, à Istanbul, Turquie, le 5 août 2020 / Huseyin Aldemir - Shutterstock

Pas d’explosion statistique, au moins en apparence. Mais une vulnérabilité accrue. Les femmes de Turquie se sentent fragilisées face aux violences depuis que leur pays a dénoncé l’unique traité international censé les protéger.

La Turquie du président Recep Tayyip Erdogan est sortie le 1er juillet de la Convention d’Istanbul, premier traité international à fixer des normes juridiquement contraignantes pour parer les violences faites aux femmes.

Et si les agressions et violences n’ont pas explosé de façon manifeste, les défenseurs des droits des femmes estiment que cette décision a encouragé certains de leurs auteurs.

La dénonciation de la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique avait été validée en mars par un décret du président Recep Tayyip Erdogan.

Les conservateurs du parti AKP au pouvoir affirmaient alors que le traité encourageait l’homosexualité et menaçait la structure familiale traditionnelle.

Depuis, les défenseur·euses des droits des femmes essaient malgré tout de se faire entendre et de maintenir la Convention en vie, même si le gouvernement assure que les lois et la Constitution turques offrent une bien meilleure protection aux femmes.

Ce que nie Nursen Inal, de la plateforme We Will Stop Feminicide : « Ce pays se réveille chaque jour avec le meurtre d’une femme », dit-elle à l’AFP.

« La dénonciation par la Turquie de la Convention d’Istanbul a encouragé les agresseurs », assure-t-elle à la veille de la Journée internationale pour l’élimination de la violence contre les femmes, jeudi.

Le meurtre brutal début novembre à Istanbul de Basak Cengiz, une architecte de 28 ans tuée à coups de sabre de samouraï, a suscité la colère et l’effarement : le suspect, Can Goktug Boz, a expliqué à la police avoir tué parce qu’il s’ennuyait.

« Je suis sorti pour tuer quelqu’un et j’ai choisi une femme », a-t-il déclaré, selon les propos rapportés par les médias turcs.

« Sorti de l’ordre du jour »

Au total, 345 femmes ont été tuées depuis le début de l’année, selon la plateforme. En 2020, elles étaient 410, plus des dizaines d’autres retrouvées mortes dans des circonstances suspectes, notamment des suicides.

Ce meurtre au sabre a relancé les appels à revenir à la Convention d’Istanbul mais le chef de l’Etat l’a exclu, affirmant que le traité est désormais « complètement sorti de l’ordre du jour ».

« Pour nous, les femmes sont les plus saintes des créatures. Nous ne permettrons jamais que leur sainteté soit entachée », a insisté M. Erdogan. « Par conséquent, pas besoin de la Convention d’Istanbul ».

Mais les défenseurs des femmes s’étranglent. Pour Berrin Sonmez, membre de la Coalition des femmes pour l’égalité, le retrait de la Turquie de ce traité a généré un sentiment d’impunité chez les agresseurs masculins.

« Un homme incarcéré a demandé à son avocat, peu de temps après la sortie de la Turquie du traité, s’il allait être libéré », assure-t-elle à l’AFP.

Adile Dogan, de l’Association de solidarité des femmes d’Esenyali, un quartier sur la rive asiatique d’Istanbul, considère que l’attitude des forces de l’ordre et des procureurs aussi a changé.

Alors que chaque poste de police disposait de bureaux dédiés à la prise en charge des femmes victimes de violence et qu’une ordonnance restreignant les mouvements d’un agresseur pouvait être prise dans les 24 heures, il faut désormais au minimum deux jours, affirme-t-elle.

Pire, ajoute-t-elle, les femmes victimes de violences sont désormais tenues d’obtenir un rapport médical prouvant leurs blessures : la menace n’est plus suffisante pour lancer une procédure.

Décès suspects en hausse

Selon Berrin Sonmez, les commissariats sont réticents à recevoir les plaintes des plaignantes, qui peuvent aussi peiner à avoir accès aux tribunaux.

Les militantes soulignent aussi l’augmentation du nombre de décès suspects depuis juillet.

« Cent quatre-vingt femmes ont été assassinées entre mars et juillet 2021 et il faut compter aussi 171 morts suspectes. C’est difficile à justifier », s’insurge Mme Sonmez, qui précise que ces dossiers ont été classés sans enquête complémentaire, sauf quand des médias ont fait pression.

Nursen Inal relève que les morts suspectes atteignent presque le nombre de meurtres recensés.

« Pourquoi la mort de ces femmes reste-t-elle suspecte ? », interroge-t-elle : « Par manque d’investigations et de poursuites adéquates ».

Or, souligne-t-elle, « c’était justement l’un des articles clés de la Convention d’Istanbul qui demandait qu’une véritable enquête soit chaque fois conduite, pour déterminer s’il s’agissait d’un suicide ou d’un meurtre ».

Avec l’AFP