Stéphane Riethauser : « Ma grand-mère et moi avons dû faire face à la même problématique, se soumettre au système et être malheureux ou se rebeller »

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Ce documentaire qui devait sortir initialement au printemps dernier a reçu un accueil enthousiaste, et de nombreux prix, dans plusieurs festivals. Komitid a rencontré son réalisateur.

Stéphane Riethauser, né en 1972 à Genève, est un réalisateur de nombreux films et de documentaires en particulier pour la télévision suisse. Il est aussi l’auteur d’À visage découvert, un livre sur le coming out.

Son père aurait voulu être cinéaste mais n’a pas poursuivi. En revanche, il a laissé beaucoup de films qui constitue la matière première de Madame, un hommage à sa grand-mère et au-delà, une réflexion sur la domination masculine, à voir au cinéma à partir du 26 août. Komitid l’a rencontré.

 

Komitid : Quand on voit « Madame » et qu’on se rend compte de toutes les images d’archives familiales dont vous disposiez, on se dit que cela doit faire très longtemps que vous pensez à ce film ou en tout cas à un récit de jeunesse ?

Stéphane Riethauser : Cela fait des années que je portais ça en moi parce que j’ai participé aux montages des films Super 8  que mon papa faisait. Le dimanche après-midi, en hiver, on était dans la salle à manger et on montait ces films pour montrer une bobine de 45 minutes où l’on avait assemblé toutes les petites pellicules Kodak. J’avais le droit de jouer avec les ciseaux et la colle sur une petite visionneuse. C’est mon père qui m’a transmis le virus du cinéma car il était un cinéaste frustré même s’il s’est exprimé via cette forme de cinéma amateur pour laquelle il a utilisé sa famille, filmé sa famille. J’ai la chance d’avoir mon enfance documentée en Super 8. J’ai pris le relais à l’âge de 13 ans en faisant des petits westerns, des films d’espionnage. Je n’ai pas tout mis dans le film mais il y a aura un petit clip et un bêtisier dans les bonus du DVD sur le « Où sont les femmes ? » de Patrick Juvet dont j’avais acheté les droits.

Comment avez-vous travaillé ?

Au départ, je ne savais pas vraiment quelle forme donner à tout ça. Ce projet est né de la volonté de rendre hommage à ma grand-mère. J’ai commencé à la filmer il y a exactement 20 ans quand elle a fêté ses 90 ans avec la petite caméra qu’elle m’avait offerte. Elle me disait : « Tu pourras faire un film sur ma vie ». C’était une éventualité et elle était tellement diva et tellement manipulatrice que c’était difficile de l’approcher, j’ai fait quelques entretiens filmés mais elle voulait tout contrôler et je me suis dit que cela ne donnerait jamais rien, je ne voyais pas qui cela allait intéresser.

C’était à des fins privées, pour préserver sa mémoire, ne pas oublier les histoires qu’elle me racontait et que je trouvai géniales comme celle sur sa nuit de noces. Ensuite, en 2014, 10 ans après son décès et après la réalisation de mon premier court métrage de fiction, Prora, je me suis lancé dans l’écriture d’un long métrage de fiction qui n’a jamais abouti, je me suis engueulé avec la production et les droits étaient bloqués. Je me suis mis à regarder les cassettes de ce que j’avais filmé d’elle et je me suis dit qu’il y avait vraiment un potentiel, un beau personnage à cerner.

Que souhaitiez-vous raconter ?

Je voulais raconter quelque chose sur la condition féminine mais le premier montage purement biographique ne fonctionnait pas. J’ai eu l’idée de faire témoigner sa bonne, sa femme de ménage sri-lankaise qui aurait été un personnage intéressant car j’avais des séquences géniales entre elles, mais, après plein d’interviews et j’ai fait un montage de 90 minutes que j’ai soumis à la critique de mon tout petit cercle d’amis. Et ma copine Isabelle, ma critique la plus acerbe, m’a dit : « Écoute Stéphane, on se fait chier ! Et toi t’es où là-dedans ? Il est où ton point de vue, elle est où ta relation avec ta grand-mère ? ». Cela m’a fait « tilt » ! Au cours de mes recherches, j’étais tombé sur des images d’archives de moi qu’avait tourné mon père et des images que j’avais tournées, et là il m’est apparu quelque chose de l’ordre de l’archétype de la masculinité. J’ai vu les normes et les valeurs qui façonnaient les garçons de mon époque, des années 70 et 80.

Il fallait que je raconte mon rapport à ma grand-mère, aux femmes en général et à que cela pouvait être intéressant de confronter nos deux parcours. Elle qui n’a rien eu si ce n’est un peu d’amour de la part de parents très durs, qui n’a pas eu le droit à l’éducation, à la musique, forcée de se marier à l’âge de 15 ans, et moi, deux générations plus tard avec tous les privilèges de bourgeois, de garçon, qu’on encourage à faire des études, de la musique. Mais, là où nos destins se rejoignent, c’est que ma grand-mère et moi avons dû faire face à la même problématique : se soumettre au système et être malheureux ou se rebeller. Et tous les deux, nous avons décidé de nous rebeller : elle, en étant répudiée de sa famille parce qu’elle avait divorcé et échappé à un destin de mère au foyer esclavagisée et malheureuse et moi en échappant à l’hétéronormativité et en vivant ma vie amoureuse et sexuelle. J’ai compris tout ce que cela signifiait d’un point de vue politique en réanalysant toute mon éducation, mon parcours, ma vie, mes valeurs et j’ai fait exploser la pyramide de la domination masculine dans ma famille. Mon père était paumé après mon coming out ! Le fils aîné qui se fait enculer, que vont dire les gens ? C’était un cortège d’humiliations supposées. Aujourd’hui, il a compris.

« Jusqu’à l’âge de 18 ans, de façon très claire j’étais très à droite, je reprenais les idées de mon milieu, de mon père et de mon oncle. »

Ce qui est puissant dans le film, c’est votre honnêteté par rapport à votre propre parcours, à vos errements de jeunesse : l’engagement très à droite, une réelle misogynie, …

On est tous le produit de notre milieu, quel qu’il soit et, au bout d’un moment, on peut avoir une forme d’illumination ou rester complètement phagocyté. Cela peut être des enfants de parents très babas, ouverts et écolos qui deviennent des religieux fanatiques, cela va dans les deux sens. Mais dans mon cas, jusqu’à l’âge de 18 ans, de façon très claire j’étais très à droite, je reprenais les idées de mon milieu, de mon père et de mon oncle. Les socialistes étaient des flemmards, des fonctionnaires et des connards et tout cela était en fait au nom d’un libéralisme comme idéal de liberté à l’américaine. Mon père était officier dans l’armée suisse, pays neutre qui n’a pas été colonialiste, qui n’a exploité personne, et c’était une forme d’indépendance que d’être de droite et de tout vouer au mérite. Moi je n’ai rien « mérité » du tout et j’ai repris en bloc ces idées-là.

 

Que s’est-il passé à 18 ans ?

À 18 ans je suis tombé amoureux grave de mon camarade de classe David, hétéro malheureusement, et qui est le compositeur de la musique du film puisque nous sommes restés très liés. Lui était très à gauche, antimilitariste, et cela a remis en question toute mes valeurs et j’étais encore persuadé d’être hétéro. Les idéaux de droite ont commencé à s’effilocher dans ma tête face aux réalités que dictait mon cœur. Mes amis me reprochaient d’être trop virulent, je devenais une énigme pour eux. J’ai pu mesurer à quel point plus on est mal à l’aise ou frustré, plus on aboie fort pour essayer de cacher son malaise. J’ai vécu ce paradigme de l’intérieur et c’est la même démarche psychologique que chez les talibans ou les fanatiques religieux de tous ordres qui cassent du pédé, qui viole des femmes ou les enferment. C’est le même phénomène. Tout d’un coup, j’ai fait mon coming out et c’est l’amour et le désir qui ont triomphé. Dans mon journal intime, je me questionnais : « Suis-je bisexuel ? Est-ce que j’aime les garçons ? Oh oui j’aime les garçons ! ». Dès que je buvais quelques bières ou que je fumais quelques joints je me lâchais dans mon journal et dans la vie ! Je manquais de références qui m’aident à construire mon identité, il n’y avait pas d’internet et je vivais à Genève. Et à part les émissions de la télévision suisse dans lesquelles témoignaient des homos masqués à la voix déformée comme des criminels ou des terroristes, il n’y avait rien ! On n’avait pas les mots, le mariage était sacré et les codes de la virilité, je les avais intégrés. J’ai commencé à décrypter cette construction de domination masculine, de sexisme et de sa conséquence homophobe…

La difficulté à cette époque étant d’avoir effectivement des références, des exemples, des « roles model ». Quels étaient les vôtres ?

Au départ j’en avais quelques-uns dans ma phase de droite quand j’étais en fac de droit et que j’admirais des avocats genevois à l’éloquence prétendument subtile qui étaient en fait, avec le recul, de vieux fachos misogynes et homophobes ! Après mon coming out, il y en a eu mais surtout des idoles, des acteurs comme James Dean ou Ethan Hawke et Robert Sean Leonard, les deux comédiens du film Le Cercle des poètes disparus qui m’avait bouleversé et dans lequel je me projetais. Ce film qui était clairement cypto-gay a complètement bouleversé ma vie ! J’ai du coup suivi le réalisateur Peter Weir et c’est l’une des figures qui m’a donné envie de faire du cinéma. J’ai commencé à lire Marguerite Yourcenar qui m’a illuminé, Nietzsche aussi, et puis je suis parti loin, aux États-Unis. J’ai découvert le mot « gay » et d’autres références : Gus Van Sant et My Own Private Idaho, Maurice, Philadelphia, Torch Song Trilogy, …que des films qui finissait assez tragiquement la mort, le sida ou le placard. Depuis ,j’ai embrassé toute la culture LGBT ! 

« Le coming out a été un tel déclic que je me suis dit que tout était possible et je me suis dit : “ Si je suis pédé, maintenant ça va chier ! ”. »

Est-ce que le coming out correspond aussi au moment où vous vous autorisez à envisager une carrière dans l’audiovisuel, le cinéma ?

Instinctivement j’ai toujours été attiré par cela. J’étais aussi clown dans un cirque. Quand je suis entré au collège (l’équivalent suisse du lycée en France, ndlr), c’est comme s’il fallait que je redevienne sérieux, j’ai tout arrêté. Je faisais du basket comme mon père, il fallait séduire les filles, commencer à boire et à fumer. Alors qu’à chaque fois que j’allais au cinéma je rêvais de faire ce métier. À 19 ans, aux États-Unis, j’ai joué Le Petit Prince dans un spectacle en français et le soir j’écrivais dans mon journal : « J’aimerais en faire ma vie mais la vie ne m’en laissera pas le temps ». Le coming out a été un tel déclic que je me suis dit que tout était possible et je me suis dit : « Si je suis pédé, maintenant ça va chier ! ». C’est comme cela qu’à mon retour en Suisse, j’ai commencé à devenir militant, que j’ai organisé un débat sur les couples de même sexe via l’asso étudiante que je présidai. Je ne devais plus être hétéro ni expert-comptable, je ne devais plus rien à personne ! Je viens d’un milieu qui m’a donné de nombreux atouts, j’ai été un petit Suisse bourgeois privilégié et j’en ai profité. L’activisme gay m’a permis de m’exprimer différemment et de voir le monde avec un autre regard, j’ai écrit des livres, milité de nombreuses années et à 30 ans je suis entré, grâce à un concours, à la télévision suisse. Et là tout a commencé, avec en tête le rêve qu’un jour des journalistes m’interviewent moi sur mon film !

Justement comment vivez-vous l’accueil réservé à « Madame » qui est très bien reçu dans les festivals et a obtenu de nombreux prix ?

Je suis très positivement surpris par l’accueil du film parce que j’ai eu tellement de témoignages bouleversants, de jeunes, de moins jeunes, d’homos, d’hétéros, de mères de famille, de trans, qui me disent avoir été émues mais qui m’ont surtout remercié d’avoir fait un film qui libère la parole sur ces thèmes. Le film regarde le passé et n’est pas politique mais il dit quelque chose d’aujourd’hui, il me semble. Il raconte une histoire de famille, très simple, de personnages qui croient en l’amour et en la liberté et se sont battus pour ça. Le livre que j’ai écrit quand j’étais militant associatif, ce film, ce sont les histoires que j’aurais aimé qu’on me raconte plus jeune. J’avais l’impression d’être le seul dans mon lycée, parmi 700 élèves. Et le témoignage le plus fort, c’est celui d’un jeune homme très queer que j’ai croisé au festival de Locarno, il a levé la main pendant les questions-réponses et a précisé qu’il était lycéen au Collège Calvin, le lycée où j’ai fait mes études, 30 ans après, et il voulait montrer le film dans le lycée. À son initiative et celles d’une vingtaine de jeunes queers, ils m’ont invité à y présenter le film, la boucle est bouclée ! J’étais très fier d’être de retour là-bas en étant visible.

 

« Madame »,
Réalisé par Stéphane Riethauser

1h34, Suisse

En salles le 26 août