Et si « Work In Progress » était la meilleure série LGBT+ du moment ?
La sortie du premier épisode de « Work In Progress », le 8 décembre dernier, concordait avec celle du premier épisode de la très attendue « The L Word Generation Q ». Mais ne vous y trompez pas, la série la plus queer que vous pouvez voir en ce début d’année n’est pas celle que vous croyez.
Actuellement diffusée en France sur Canal + Séries, Work In Progress est très largement inspirée du vécu de sa co-créatrice Abby McEnany, issue du milieu des scènes ouvertes d’improvisation de Chicago. Son héroïne éponyme, qu’elle incarne à l’écran, est une « grosse gouine queer » de 45 ans. C’est comme cela qu’elle se décrit lors d’une séance avec sa psychologue, au cours de laquelle elle annonce projeter de se suicider dans 180 jours. Une scène d’ouverture déroutante, qui donne le ton de cette série comique, entre humour noir et burlesque. Le seul bémol de cette série ? On n’en entend pas assez parler. Quelque peu éclipsée par la sortie du reboot de la série culte The L Word, Work In Progress est pourtant le programme LGBT+ le plus enthousiasmant du moment.
Le pari du réalisme
Alors que The L Word continue, dix ans plus tard, à mettre en scène un univers glamour et caricatural, des personnages riches et des corps minces, Work In Progress pousse à nouveau les limites des représentations, faisant le choix audacieux de faire d’une butch aux cheveux grisonnants et d’un jeune homme trans ses personnages principaux. Abby rigole fort, aime la bière légère, exècre le conflit et a la fâcheuse tendance à tomber régulièrement dans les pommes. Mais surtout, elle a une image déplorable d’elle-même : « Je suis entourée de gens accomplis. Et moi, je suis comme un chantier qui a pris du retard. Un immeuble qui fait tâche à côté des autres ». Elle gère du mieux qu’elle peut sa dépression, ses troubles obsessionnels compulsifs et son anxiété, en donnant le change grâce à sa répartie caustique et beaucoup d’autodérision.
La série a un but plus large, celui de représenter la difficile expérience des corps queer dans une société extrêmement normative et binaire.
Sa rencontre avec Chris, un homme trans de 22 ans, serveur dans un restaurant, joué par Theo Germaine (déjà croisé dans la série Netflix The Politician), va bousculer son quotidien. Tandis que leur relation amoureuse naît sous nos yeux, au cours des huit épisodes, les personnages gagnent en profondeur : Chris est charmeur, provocateur et déterminé. Abby est gauche, romantique et attachante. C’est là tout le talent de cette série, nommée aux Glaad Media Awards dans la catégorie Meilleure série comique, co-écrite par Abby McEnany, Tim Mason et Lilly Wachowski (Matrix, Sense8). Et ça marche : on s’identifie tour à tour à Abby et Chris, qui abordent, dans le désordre, des sujets aussi variés et primordiaux que la santé mentale, l’identité de genre, le harcèlement, la grossophobie, ou encore une sexualité fluide, dans des épisodes d’une vingtaine de minutes, savamment rythmés. Mais la série a un but plus large, celui de représenter la difficile expérience des corps queer dans une société extrêmement normative et binaire.
Célébrer le queer
Oubliée The L Word Generation Q et ses nouvelles recrues, Finley, Dani, Sophie et Micah, qui, entre demande en mariage genoux à terre, sortie discrète de l’appartement d’un coup d’un soir et réussite sociale à tout prix, entretiennent des poncifs hétéronormés. Vous trouverez dans Work In Progress une version tout aussi sexy mais faisant preuve de plus de subtilité. Des relations tendres, diversifiées, nuancées, et donc plus crédibles, qui permettent d’explorer de manière incisive des thématiques propres aux personnes LGBT+.
Le couple inattendu que forme Chris et Abby et leurs 20 ans ans d’écart permet l’introduction d’un dialogue entre générations, où le vocabulaire, le style de vie et les discussions sont parfois bien différentes. Promesse faite par le reboot de The L Word, mais excellemment tenue dans Work In Progress. La série capture avec finesse ces échanges et sublime la vulnérabilité dont font preuve Chris et Abby l’un envers l’autre, grâce à une communication franche et saine.
Notre héroïne androgyne se retrouve bientôt introduite dans le milieu queer de Chicago (bien plus attrayant que les petits-déjeuners de Bette, Alice et Shane à Los Angeles). À l’occasion de performances de drag queens en club ou au cours d’un brunch du dimanche, Abby rencontre des jeunes trans, des non binaires, des gays, des personnes racisées, polyamoureuses, en trouple, aux looks volontairement hors normes et flamboyants. Ainsi, Work In Progress brosse le portrait d’une jeune génération LGBT+ résolument queer, qui rejette un certain nombre de structures et de schémas sociétaux prédéfinis et questionne les notions de genre et de sexualité. Bien plus politique que ce que nous laisse à voir The L Word Generation Q.
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