En Nouvelle Zélande, la ville de Queenstown prête serment en faveur des personnes LGBT+

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Depuis 2012, la ville néo-zélandaise se met aux couleurs de l’arc-en-ciel pour la Winter Pride, mais entend bien montrer que son engagement en faveur de l'accueil et de l'inclusion des personnes LGBT+ n'est pas qu'une affaire de tourisme. Reportage.

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De nouveaux stickers apparaissent sur les vitrines de Queenstown, pour une ville plus inclusive - Hélène Molinari

Dans un magasin de souvenirs de Queenstown, la propriétaire est fière de sortir son drapeau arc-en-ciel de derrière son comptoir. Elle l’agite avec le sourire : « Vous voyez, je suis prête ! Mais ça n’a pas encore commencé, si ? » « Ça », c’est la fameuse Winter Pride, qui se tiendra du 30 août au 8 septembre 2019, qui s’appelait jusqu’en 2017 la Gay Ski Week. Si cette commerçante est prête à afficher les couleurs, elle ne semble pas encore au courant du Pride Pledge, une initiative qui a été lancée l’année dernière par les co-directeurs du festival, Mike et Martin. « Quand nous avons repris les rênes, il y a deux ans, on a découvert que beaucoup de commerces participaient pour des raisons financières mais ne comprenaient pas le sens et le symbole de mettre un drapeau arc-en-ciel sur leur vitrine. Ils pensaient que c’était amusant et que tout était déjà sûr pour tout le monde », raconte Mike.

Haut lieu du tourisme, le petit centre-ville est rempli d’entreprises destinées aux sports extrêmes. À quelques kilomètres, le saut à l’élastique y a été inventé par Alan John Hackett dans les années 1980. Jusqu’à six millions de personnes passent ici chaque année. La population varie de 40 000 à 130 000 personnes selon les périodes. Hôte d’un festival dédié aux personnes LGBT+, Queenstown ne comporte pourtant aucun bar ni boîte dits gays. «  Nous habitons un pays très libéral et tout le monde peut généralement sortir où il ou elle veut, donc personne ne se demande vraiment pourquoi aller dans un lieu spécifique ? Or, pour être vraiment safe, il faudrait que tous les endroits le soient. Sauf que ce n’est encore le cas. On est encore trop dans la tolérance plutôt que dans l’inclusion », analyse Mike.

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En septembre 2018, Queenstown a pu inaugurer son passage piéton aux couleurs de l’arc-en-ciel sur Beach Street – Hélène Molinari

Pour toutes ces raisons, de nouveaux stickers ont fait leur apparition sur les vitrines de certains magasins, avec l’inscription « Pride Pledge » dessus.

« Nous voulions rappeler qu’afficher son soutien pendant la Winter Pride c’est bien, mais que ça doit durer toute l’année ! Cela veut dire que l’entreprise a signé notre serment, adhère à nos valeurs, qu’elle a suivi notre formation et que donc : si vous êtes LGBT+, bienvenue, et si quelque chose se passe mal, nous réagirons. » L’un des buts principaux du serment est de provoquer des conversations en-dehors des concerné.e.s : « Ce qu’on veut, c’est que les personnes qui suivent nos formations puissent en parler avec leurs enfants à la maison, pour étendre notre communauté d’allié.e.s. »

« Afficher son soutien pendant la Winter Pride c’est bien, mais ça doit durer toute l’année ! »

L’importance de l’éducation des allié.e.s

Sur le lac, les jetboats filent à toute allure tandis que des touristes en quête de sensations fortes s’élancent du point le plus haut de la ville, la Gondola, en parachute, pour atterrir à quelques mètres du café où nous attend Suzie, hétérosexuelle, qui travaille pour le Wakatipu Youth Centre. Cette organisation accueille la seule association LGBT+ pour les jeunes de la région, le Spectrum Club. « Il y a quelques années nous nous sommes rendus compte qu’il n’y avait pas vraiment de soutien pour les personnes LGBT+, surtout pour les jeunes de Queenstown. C’est pour ça qu’on a créé le Spectrum Club. C’est un safe space. Il se trouve dans les locaux du centre » précise Suzie. Ouvert aussi aux allié.e.s, le Spectrum Club existe depuis quatre ans et accueille une dizaine de jeunes LGBT+.

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Queenstown est située au bord du lac Wakatipu, sur l’île du sud de la Nouvelle-Zélande – Hélène Molinari

Le Wakatipu Youth Centre est logiquement signataire du Pride Pledge. Les personnes qui y travaillent ont donc suivi la formation. « Au début je me demandais comment former les gens aux questions LGBT+ », précise Mike. «  En fait, c’est possible, on peut construire l’empathie. » Durant ces quelques heures, délivrées gratuitement, les groupes de 20 à 30 participant.e.s découvrent certaines statistiques de base sur la communauté LGBT+, reviennent sur le vocabulaire à utiliser, les termes qui peuvent être insultants ou comment réagir face à des agressions homophobes ou transphobes. Des témoignages sont aussi partagés pour rendre visible des expériences cachées ou ignorées.

« Par exemple, la plupart des personnes hétéros ne réalisent pas la peur que ça peut être de se tenir la main en public pour un couple LGBT+ », ajoute Mike. Pour l’illustrer, il cite cette étude, menée par l’entreprise Virgin Holidays en 2017 qui révèle sans surprise les différences entre un couple hétérosexuel et un couple homosexuel en voyage. Selon ce sondage, seulement 5 % des voyageurs LGBT+ se sentent à l’aise de montrer des signes d’affection en public, contre 84 % des voyageurs hétérosexuels. 80 % des personnes LGBT+ interrogées disent refuser de se tenir la main pendant leurs vacances.

« Les stickers, je ne pensais pas que c’était une chose si importante. Mais les concerné.e.s m’ont dit  “Quand je vois ce sticker sur la porte, je me sens en sécurité d’y aller.” »

« On se rend compte qu’il y a plein de choses qu’on ne sait pas », commente Suzie. « Les stickers, je ne pensais pas que c’était une chose si importante. Mais les concerné.e.s m’ont dit  “Quand je vois ce sticker sur la porte, je me sens en sécurité d’y aller.” C’est un détail, mais c’est énorme. J’ai aussi mon ruban avec un arc-en-ciel sur mon uniforme, une personne m’a dit que grâce à ça elle m’a identifiée comme une personne avec qui elle pouvait parler. C’est très puissant. »

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Suzie, à droite, avec sa manager Jacqui. Elles travaillent toutes les deux pour le Wakatipu Youth Centre et ont participé à la création du Spectrum Club, seule association LGBT+ pour les jeunes de la région – Hélène Molinari

Un « work in progress »

Tout n’est pas parfait, loin de là. Une centaine d’entreprises ont déjà rejoint l’initiative (avec une adhésion payante de 500 dollars), tout comme les lycées de la ville, la mairie ou encore le centre médical. Mais la liste est encore longue. Suzie a bon espoir de faire signer les écoles primaires dans les deux prochaines années : « Notre but est d’être un soutien pour la communauté LGBT+ mais aussi d’éduquer tout le monde autour. Il peut être parfois difficile de changer des personnes plus âgées, mais quand on commence dès le plus jeune âge, les choses peuvent être différentes. »

En poste depuis deux ans et demi, le maire de la ville, Jim Boult, est marié à la marraine du Pride Pledge, Karen Boult. En début d’interview, dans son bureau, il tient à préciser : « Mon fils est homosexuel, donc je pense que ça nous donne, ma femme et moi, une meilleure compréhension des besoins des personnes homosexuelles. » Puis, il ajoute : « Nous savons que durant la Winter Pride les commerçants font un très bon chiffre. Donc c’est une bonne chose aussi au niveau financier. » Selon lui, le Pride Pledge « formalise ce que nous étions déjà, c’est-à-dire une ville qui célèbre la diversité » : « L’année dernière, l’une de nos voitures de police était aux couleurs de l’arc-en-ciel. Je ne suis pas sûr qu’on puisse voir ça dans beaucoup d’endroits dans le monde ! S’il y a une ville qui est vraiment gay-friendly, c’est sûrement ici ! »

« Beaucoup de personnes seraient surprises de ce qu’il se passe à Queenstown, parce que ça a l’air si parfait. »

Queenstown peut en effet se targuer d’avoir l’un des plus bas taux de criminalité, de violence domestique et de chômage en Nouvelle-Zélande. Cependant, il n’existe aucune donnée relative aux crimes de haine (homophobes, transphobes ou racistes) dans le pays. Alors il faut creuser l’aspect idyllique de cette ville pour se rendre compte que le travail initié par Mike et Martin est bien nécessaire. « Nous espérons une évolution de la loi. Quand nous parlons à la police, elle est bienveillante, mais elle n’a aucune idée ce qu’il se passe vraiment. » Le seul moyen, pour le moment, est de laisser la parole aux concerné.e.s et de les écouter. Suzie rejoint Mike : « Beaucoup de personnes seraient surprises de ce qu’il se passe à Queenstown, parce que ça a l’air si parfait. Quand on fait la formation, on entend des expériences, les agressions, les insultes. Ça nous ouvre les yeux, et on est plus conscient de la réalité. » Mike conclut : « Queenstown est safe, mais pas aussi safe que d’être hétéro. »