Pourquoi il faut absolument voir « Les Funérailles des roses », sur la communauté gay et travestie tokyoïte en 1969

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D'une beauté renversante, ce film sur la scène gay et travestie du Japon de 1969 a tout du film culte.

Premier long métrage de Toshio Matsumoto, cinéaste et documentariste expérimental de la nouvelle vague du cinéma japonais, Les Funérailles des roses, réalisé en 1969, sort enfin dans les salles françaises dans une version restaurée. Cette version « drag queen » du mythe d’Orphée a tout du film culte. Komitid vous dit pourquoi il faut se précipiter à la découverte de ce chef d’œuvre méconnu du cinéma queer.

La force du réel

Le film suit les pérégrinations d’Eddie, jeune travesti – on ne parlait pas encore à l’époque de drag queen – séductrice et icône des bars gays de Tokyo. C’est également une plongée inédite dans le milieu queer de la fin des années 60 dans cette ville où traditions ancestrales et militantisme post-hippie et post-révolution sexuelle se font face dans une société en pleine mutation.

 

Toshio Matsumoto (1932-2017), qui avait réalisé de nombreux films documentaires et expérimentaux avant ce premier long métrage de fiction, parsème son film d’images du réel et de témoignages face caméra d’anonymes qui parlent avec pudeur de leur sexualité et/ou de leurs questionnements sur le genre et le travestissement. Cette base de réalité, son esthétique brute contraste avec la partie fiction qui oscille entre scènes à l’érotisme léger, fêtes et célébration d’une liberté fraichement acquise mais qui reste clandestine et tragédie amoureuse s’inspirant du mythe d’Orphée.

 

 

La poésie visuelle

Le film de Matsumoto est d’une beauté à couper le souffle. Chacune des images pourrait faire l’objet d’un photogramme à encadrer dans un lieu d’exposition. Le travail sur la lumière donne corps à un noir et blanc puissant et d’une poésie impressionnante. Les corps, les mains, les frôlements perçus sont d’un érotisme troublant. Le film s’inscrit clairement dans une influence du cinéma européen qui irait de Bergman à la nouvelle vague française, on pense beaucoup aux premiers films de Godard notamment (A Bout de souffle, 1960, Le Mépris, 1963), ou européenne, dans la lignée des films très graphiques du polonais Jerzy Skolimowski (Le Départ, 1967 puis le merveilleux Deep End, 1970). C’est l’avant-garde de la nouvelle vague du cinéma japonais qui est ici à l’œuvre avec également un travail déroutant et passionnant sur le montage, la narration discontinue et les inserts en gros plan. Restauré par le distributeur Carlotta dans une version 4K sublime, le film prend toute son ampleur.

 

« Les Funérailles des roses, de Toshio Matsumoto – Carlotta Films

Des influences très françaises

« Je suis la plaie et le couteau / Je suis le soufflet et la joue ». Si le film s’ouvre sur deux vers de Baudelaire extrait des Fleurs du Mal, ce n’est pas un hasard. Matsumoto multiplie les références à la France. Mais plus encore que Baudelaire, c’est dans l’héritage de Genet que s’inscrit Les Funérailles des roses. Le bar gay au centre des intrigues s’appelle carrément Bar Genet et on cite de nombreux auteurs français. L’intrigue infuse dans le mythe d’Orphée, tout l’imaginaire du romancier français jusque dans son titre, référence directe à Notre-Dame des fleurs, premier roman de Genet qui met également en scène un trio amoureux dans le milieu du travestissement. Mais au-delà des hommages et références, Les Funérailles des roses est un film d’une originalité folle et d’une modernité incroyable, l’œuvre d’un cinéaste protéiforme à l’inventivité hors-norme et un témoignage incomparable sur les prémices de la libération des LGBT+ tokyoïtes à la fin des années 60. D’une beauté salutaire.