«Homophobie et transphobie: l’autre guerre en République démocratique du Congo», par Régis Samba-Kounzi

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Ancien militant d'Act Up-Paris, Régis Samba-Kounzi est un photographe et activiste franco-congolais-angolais. Il aborde dans ses projets personnels des thématiques liées à l'identité, aux minorités ethno-raciales, sexuelles et de genre. Actuellement, il documente les conditions de vie des LGBTI en RDC.

Régis Samba-Kounzi

Alors que la République Démocratique du Congo (RDC) connait une des guerres les plus meurtrières au monde, entrainant le chaos depuis près de 20 ans dans une indifférence abyssale, il en est une autre particulièrement invisible et vicieuse qui cause aussi des désastres en vies humaines. C’est celle alimentée par l’homophobie et la transphobie.
Le lundi 23 mars 2015, nous avons appris que le projet de loi antihomosexualité de décembre 2013, du député de l’Union pour la Nation, Steve Mbikayi, allait être inscrit à l’agenda du calendrier parlementaire en RDC. Pour rappel, cette proposition de loi est suspendue, telle une épée de Damoclès, sur la tête des personnes LGBTI, elle trainait dans « un tiroir » de l’Assemblée et n’avait plus fait parler d’elle depuis plus d’un an. C’est précisément cette loi et d’autres évènements similaires survenus depuis 2009, avec le vote de la loi interdisant les homosexuelle d’adopter, ainsi que la proposition de loi du 21 octobre 2010 d’Evariste Yamapia qui m’ont motivé à documenter les conditions de vies des minorités sexuelles et de genre du pays. Et même si les élus sont revenus dès le mardi 24 mars sur cette idée d’inscription à l’agenda de la proposition de loi Mbikayi, le statu quo ne peut pas continuer et laisser une partie de la population sous cette menace, car, incontestablement des forces existent pour pousser à une pénalisation.

MISES À L’ÉCART DU CERCLE FAMILIAL
Troisième pays le plus peuplé d’Afrique, la RDC n’a pas de loi réprimant l’homosexualité et la transidentité en tant que telles. Mais, contrairement au passé, la société congolaise perçoit désormais les personnes LGBTI avec hostilité, et considère leurs pratiques « immorales » et importées de l’Occident, elles sont parfois même assimilées à de la sorcellerie. Les conséquences de ces représentations collectives sont particulièrement préoccupantes. Elles se caractérisent par des insultes, des humiliations, ainsi que des mises à l’écart du cercle familial qui peuvent conduire au suicide ou au meurtre de la personne discriminée. Plus inquiétant encore, la stigmatisation des personnes LGBTI se traduit également par des discriminations dans l’accès aux soins et à la santé alors même que ce pays est l’un des pays les plus touchés par le VIH en Afrique.

Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Les recherches en sciences sociales et humaines attestent que l’homosexualité était belle et bien présente en RDC qu’il s’agisse de la période pré-coloniale ou de l’âge impérial. L’anthropologue Edward Evan Evans-Pritchard (1902-1973) a ainsi montré dans un texte fondateur paru en 1970 dans American Anthropologist et intitulé Sexual Inversion Among the Azande que les relations homosexuelles et lesbiennes étaient pratiquées chez les Azandé. Vivant principalement en RDC, les hommes avaient coutume de prendre pour époux de jeunes garçons. Les travaux historiques, sociologiques et anthropologiques réalisés depuis ont permis de mieux prendre la mesure de la place sociale occupée au fil du temps par l’homosexualité dans les sociétés africaines. Ce courant de recherche qui s’inscrit dans la progressive reconnaissance de l’égalité des droits pour les personnes LGBTI, a également documenté la stigmatisation de plus en plus prononcée dont faisaient l’objet les LGBTI sur le continent africain.

DES ASSOCIATIONS LGBTI TRÈS MOBILISÉES
En RDC, c’est précisément, cette communauté qui est l’une des plus vulnérables et l’une des plus touchées par le VIH avec une prévalence de plus de 30 % comme l’indique le seul rapport épidémiologique réalisé pour cette communauté en 2010, le Rapport de l’enquête sur les facteurs explicatifs de la séroprévalence élevée de l’infection à VIH/sida chez les hommes ayant des rapports sexuels avec les hommes de Kinshasa du Dr Hilaire Mbwolie Nsabala, le premier et l’un des seuls médecins à prendre en charge les LGBTI. Et malgré la faiblesse des moyens, les militants associatifs demandent à être des acteurs à part entière du changement, des organisations telles que Progrès Santé Sans Prix, Jeuniallissimes, Oasis, Rainbow Sunrise Mapambazuko, MOPREDS, Malebo force et Si Jeunesse savait font un travail remarquable dans la prise en charge médicale, le soutien psychosociale, l’accompagnement juridique des LGBTI. Mais, à leurs côtés, rares sont les cris d’alarmes qui se font entendre localement ou internationalement sur la situation des minorités sexuelles et de genre, et c’est ce silence assourdissant, cette inattention, cet isolement, et le manque de soutien dans lesquels est plongée cette communauté qui inquiètent et s’expliquent difficilement vu le contexte. Les LGBTI semblent n’être ni un enjeu moral, ni un enjeu politique. Et c’est précisément ce manque d’égard qui explique que leur situation sociale et sanitaire s’empire depuis des années.

La santé devrait pourtant être une question majeure, quand on sait que l’épidémie de VIH/sida représente une menace pour la sécurité, la paix et la gouvernance, et qu’elle est de loin la catastrophe humanitaire la plus dévastatrice que le continent ait jamais connue. D’après les estimations, le pays compte près d’1,5 million de personnes vivant avec le VIH, parmi lesquelles à peine 65 000 des 440 000 qui y sont éligibles bénéficient d’un traitement antirétroviral. Un taux de couverture des besoins de 15 %, qui fait de la RDC l’un des « plus mauvais élèves » de l’Afrique subsaharienne, où il se situe en moyenne à 56 %. Côté prise en charge de la tuberculose et des hépatites chez les personnes vivant avec le VIH (PVVIH), le pays peine à intégrer les trois pathologies dans un même circuit (en 2013, à peine 7 % des PVVIH sous traitement antirétroviral ont eu accès à un test de tuberculose) que leur prise en compte dans le système de soins courant.

La politique de prise en charge en vigueur dans le pays depuis quelques années a en effet concentré le dépistage et les soins dans les structures publiques, au détriment des dispositifs communautaires qui s’occupent des LGBTI. Il a fallu attendre le plan stratégique national de lutte contre le sida 2014/2017 pour qu’enfin, les personnes homosexuelles et les transgenres y soient mentionnés comme populations vulnérables et prioritaire. Sur le papier… De façon générale, le non respect des engagements pris par les dirigeants du pays depuis une dizaine d’années (déclaration d’Abuja de 2001 de consacrer 15 % du budget de l’État à la santé d’ici 2015, déclarations de responsables politiques de haut niveau, à commencer par le chef de l’État lui-même) a une première traduction : la part des dépenses consacrées à la santé par l’État n’a pas dépassé les 3 % en dix ans.

En 2013, l’État congolais a consacré moins d’un dollar par personne vivant avec le VIH à la lutte contre le sida. La réponse à l’épidémie repose à plus de 95 % sur l’aide que reçoit le pays de l’extérieur et en premier lieu sur les subventions du Fonds mondial, pour les trois pathologies les plus meurtrières. Alors même qu’il existe une loi qui protège toutes les populations vivants avec le VIH/sida. Peut-on au vu des chiffres de prévalence dramatique de la RDC, notamment chez les homosexuels et trangenres laisser perdurer ces discriminations qui entravent l’accès à la santé au mépris de toute considération de santé publique ? Le travail de Charles Gueboguo, dans Sida et homosexualité en Afrique, et avant lui D. Vangroenweghe, qui s’inscrit à la suite de S.Murray et W. Roscoe, dans Sida et sexualité en Afrique, ont démontré l’importance pour une meilleure prévention de l’épidémie de sida, de tenir compte des hommes et des femmes ayant une préférence sexuelle pour des partenaires de même sexe. Les discriminations vécues par un individu et par une communauté sont des freins au bien-être et à la prise en charge de sa santé.

PROTECTION DES MINORITÉS SEXUELLES ET DE GENRE
Ce n’est pas un projet de loi liberticide qui devrait être inscrit à l’agenda de la session parlementaire, mais bien un texte de loi qui garantissent dans la constitution la protection des minorités sexuelles et de genre. Montrant ainsi les bonnes pratiques du gouvernement en matière de la protection de tous. Même si évidemment, la loi ne changera pas tout du jour au lendemain, c’est un pas en avant dans la reconnaissance et l’acceptation. Ce sera le premier geste vers une évolution des mentalités qui permettront de lier étroitement les droits humains et la sexualité, en permettant l’éradication des violations basées sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre. Un autre geste sera d’encourager les autorités religieuses dans la promotion de l’acceptation de l’autre, un rôle qu’elles devraient jouer.

En effet, les stéréotypes et les préjugés constituent un obstacle majeur à la lutte contre les discriminations LGBTIphobes. Permettre aux LGBTI de vivre mieux et en bonne santé c’est aussi œuvrer pour le bien être de l’ensemble de la nation, c’est admettre et accepter que nulle vie mérite d’être discriminée et que le mode de vie des LGBTI est tout simplement une variante naturelle du comportement humain. La solution n’est pas d’exclure, mais bien d’offrir l’espace et la possibilité à chacun de vivre selon son choix. Nous ne cesserons de le répéter, la situation tragique qui se joue en RDC nous enseigne aussi qu’ici comme ailleurs, il n’y a plus de temps à perdre pour faire cohésion, et il n’y aura pas d’avancée des droits humains sans volonté politique concrète des gouvernants et l’implication des premiers concernés.

 

Le site de Régis Samba-Kounzi