BD: «Le Cœur de Thomas» de Moto Hagio

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Près de 40 ans après sa parution au Japon, voici enfin la traduction française d'une grande œuvre d'une précurseure du Boy's Love.

Si le yaoi est maintenant bien implanté en France, une pièce du grand puzzle que constitue l’histoire du manga mettant en scène des amours masculines manquait grandement aux lecteurs francophones : l’auteure Moto Hagio, et en particulier son histoire Le Cœur de Thomas, parue au Japon en 1974. Cet oubli est réparé depuis la fin de l’année dernière avec la parution chez Kazé Classic d’une version française sous la forme d’un épais album de 460 pages (un long extrait en est proposé ici par l’éditeur).

Influencée par le grand classique des amours masculines – malheureuses, bien entendu – que sont Les Amitiés particulières de Roger Peyrefitte (publié en 1943, et adapté au cinéma en 1964), Moto Hagio raconte une histoire située dans l’Allemagne du début du XXe siècle, au sein d’un internat pour garçons. La toute première scène montre Thomas, un garçon de 13 ans, qui se suicide, parce que l’amour qu’il porte à Juli, un garçon un peu plus vieux, est resté sans retour. Juli semble ne pas réagir, au grand dam d’Oscar, son ami de chambrée inquiet pour lui. Les choses se compliquent sérieusement à l’arrivée quelques temps après d’Éric, qui ressemble comme deux gouttes d’eau au disparu. Le pensionnat tout entier est mis en émoi…

Juli et Oscar

Nous sommes ici bien loin des scènes explicites de sexe plus ou moins consensuel : l’auteure se concentre sur les sentiments de ses personnages, dont les relations amoureuses ne sont qu’un élément distinctif parmi d’autres et qui sont à un âge où la frontière entre amitié et amour – non nécessairement sexuel, d’ailleurs – est bien mince. Hagio brasse en fait un large éventail de thèmes : secrets de famille, xénophobie, perte de l’être aimé, ainsi que différentes facettes de l’amour, qu’il soit maternel ou paternel, filial, spirituel ou sensuel. Ce récit aux fils multiples, où Thomas, Juli, Éric et Oscar ont chacun une vie intérieure et une histoire personnelle bien développées, est un grand mélodrame comme l’on n’en fait plus beaucoup. Il peut même être difficile au premier abord d’accepter cette débauche de sentiments sans sourire, mais deux éléments (au moins !) plaident en faveur de cette œuvre : tout d’abord, le choix du sexe des personnages, qui n’avait rien d’évident à l’époque (Moto Hagio raconte avoir réfléchi à une version mettant en scène des amours féminines), mais surtout la qualité du travail de Hagio en tant qu’auteure de bande dessinée. Car Le Cœur de Thomas est d’abord une très bonne bande dessinée. La lecture des pages de ce manga est en effet d’une grande fluidité, la narration étant aussi retenue que les sentiments des personnages sont déchaînés.

La Bible selon Moto Hagio

Un autre aspect intéressant de cette œuvre me semble mériter quelques commentaires : Moto Hagio puise généreusement dans la tradition intellectuelle et artistique de l’Europe chrétienne, et nous en donne une vision crédible… tout en passant quasiment sous silence le sentiment de culpabilité traditionnellement lié à l’homosexualité. Ce qui pourrait la rapprocher d’un Oscar Wilde plus intéressé par l’intellectualisation des grandes questions et le faste visuel du Catholicisme que par les interdits multiséculaires. Mais je m’égare probablement. En tout cas, l’album est parsemé de références, visuelles mais pas seulement, aux traditions religieuses de l’Europe. Il est plutôt rafraîchissant de voir sa propre culture reflétée par une artiste étrangère à celle-ci, en particulier quand l’artiste en question est aussi talentueuse.

Le Cœur de Thomas est une œuvre suffisamment dense pour supporter plusieurs grilles de lecture. L’éveil des sentiments, la prise en main de son destin, le poids des secrets, toutes choses qui peuvent être abordées sous différents angles par différents lecteurs. La preuve de l’habileté de Moto Hagio réside dans sa capacité à réussir à combiner mélodrame et thèmes réalistes, pour un récit qui mérite de multiples relectures.

François Peneaud

LGBT BD