Musique: Agnès Capri, c’est exquis

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Agnès Capri fut l’idole de l’intelligentsia… et des homos. Elle est enfin rééditée.

Quelle bonne idée a eu Marianne Mélodie d’avoir réédité Agnès Capri ! La plupart des enregistrements de celle qui fut la coqueluche de la bohême du milieu des années 30 aux années 50, n’avaient même pas connu le transfert en vinyle !

Elle est née en 1907 à l’Arbresle, prés de Lyon, où son père dirige une fabrique de chapeau. Juif social démocrate il a fuit les pogromes qui suivirent la révolution de 1905. Agnès, qui a fait toutes sortes d’études dont des études musicales poussées, va d’abord se lancer dans le théâtre d’avant garde (Dullin, les Pitoëff) où elle végète en se faisant l’amie de tout ce qui compte dans l’intelligentsia. Petits rôles, petits rôles, amours multiples (les hommes, les femmes). Petits rôles au cinéma. Dans le Berlin de 1935 où le règne nazi commence, elle tient un petit rôle dans la version française des Dieux s’amusent. L’ambiance en ville est pesante les artistes français-e-s restent à se faire des fêtes dans leur pension de famille. Agnès improvise un tour de chant qui ébahit tout le monde.

LA COQUELUCHE DE PARIS
Lorsqu’elle rentre à Paris, Marcel Herrand l’introduit au Bœuf sur le toit, le rendez-vous de l’élite lancé par Cocteau. Ses débuts sont fracassants. En 15 jours, portée notamment par les homos qui se pressent au Bœuf, la chanteuse Agnès Capri acquiert la notoriété qu’elle n’a jamais eu au théâtre. Elle est la coqueluche de Paris.

Il faut dire que son tour de chant innove. Avec sa petite voix pointue, elle impose la cocasserie des premières chansons de Prévert. On se délecte de sa cruauté. Des auteurs établis comme Michel Vaucaire lui font des chansons sur mesure, elle en reprend d’anciennes comme Je te veux de Satie. Le succès est tel que très vite, soutenue par des amies lesbiennes comme Sonia Mossé, elle ouvre des cabarets à elle : Le Capricorne, chez Agnès Capri, seuls équivalents du cabaret intellectuel berlinois à Paris. Ses numéros comme La chasse à la baleine (Prevert-Kosma) font courir tout Paris, surtout qu’Agnès a l’art de débusquer les jeunes talents, et de les mettre en valeur (faute de les payer). De Cora Vaucaire à Catherine Sauvage, combien ont débuté sur ses petites scènes ?

« Les éclats de rire de ma clientèle, écrit-elle dans ses merveilleuses mémoires Les sept épées de mélancolie, nous empêchaient d’entendre les bruits de bottes. » Au début de l’occupation, malgré les risques, elle refuse de fermer son cabaret. Elle a de faux papiers. Mais elle est dénoncée, elle passe la ligne de démarcation, se réfugie à Marseille. Encore dénoncée. C’est sa compagne Claude Calmon qui se présente au commissariat à sa place avec des papiers irréprochables. Le lendemain elles prennent le bateau toutes deux pour Alger… Où elles rejoignent la France Libre. Agnès monte des spectacles pour les GI américains à l’Opéra d’Alger.

CHARME ET COCASSERIE
Les deux femmes retournent à Paris en 1944, où elles ouvrent le Théâtre Agnès Capri. La rentrée est dure : Sonia Mossé n’est pas revenue de déportation, et combien d’autres… Mais l’arme d’Agnès, c’est le rire, la cocasserie, le charme. Avec sa petite voix d’oiseau vous la voyez dans le Chant des Partisans ? Mais elle est nulle en gestion financière et on lui retire son théâtre. Elle chante dans les cabarets des autres, dans les music-halls, elle est présente à la radio, et essaie de tenir un cabaret à elle en bataillant avec le fisc, les huissiers ; les artistes continuant d’accepter de ne pas être payé-e-s. Elle lance des poètes comme Jean Tardieu, Un mot pour un autre (dans des décors Napoléon III exquis) est un triomphe. Mais entre temps le style « Rive gauche » s’est développé – il lui doit beaucoup, sinon tout – et ses suiveurs l’ont démodée : jusqu’à sa voix aiguë qui paraît inécoutable pour les années 60.

Parmi ses innovations, une a mis du temps à être suivie. Capri a chanté les poètes vivants (Prévert, Queneau) et les morts (Jarry, Charles Cros…). Mais elle a aussi écrit nombre de ses chansons, avec un style inimitable, chansons où elle parle de ses amours (généralement malheureuses) avec les hommes, en passant sans cesse de la sentimentalité la plus vive, à la dérision la plus extrême. C’est un jalon important dans l’histoire de la chanson féminine. Elle se moque de tout, avec une petite tristesse angoissée, comme elle se moque de « Jacob » le rabbin scaphandrier qui plonge pour faire sauter un rocher, et saute avec… Barbara, dans son autobiographie, la cite comme sa devancière.

Agnès Capri a terminé sa vie en 1976 dans un certain effacement. Ses mémoires furent bien accueillies par quelques critiques (gays bien sur). On saluait en elle l’inventeuse du café-théâtre (quelle misère !). Son ancien amant Bunuel lui donnait des petits rôles de dames mûres loufoques (dans la Voix lactée elle est formidable en directrice de pensionnat intégriste !). Elle continuait d’écrire son journal, au moins aussi ahurissant que celui d’Anais Nin.

Derrière le charmant petit oiseau d’avant-garde que réédite Marianne Mélodie, il y a un personnage digne de Dostoïevski, écrivant les pires choses sur ses meilleures amies, au gré de sa paranoïa, capable de cingleries totales (prendre une chambre d’hôtel à côté d’un homme marié qu’elle aime et sortir la nuit pour lui nettoyer les marches de l’escalier). C’est plus qu’un CD, cette réédition, c’est un cœur qui vous attend, un cœur étonnant, palpitant, souffrant, riant. Il ne peut que vous toucher.

Deux extraits :
Le grand type :

[dewplayer:http://yagg.com/files/2012/06/09-Le-grand-type.mp3]

J’ai préféré devenir chanteuse :

[dewplayer:http://yagg.com/files/2012/06/01-Jai-prefere-devenir-chanteuse.mp3]

Agnès Capri dans La Voie lactée, de Luis Buñuel :

http://youtu.be/ycrEpgOLkfE?t=36m57s

Si vous ne pouvez pas voir la vidéo, cliquez sur Luis Buñuel – LA VOIE LACTÉE (FILM ENTIER)

Succès et Raretés, d’Agnès Capri (Marianne Melodie).

Hélène Hazera

Le 8 juillet, Chanson Boum, l’émission d’Hélène Hazera, sera consacrée à Agnès Capri, avec des documents inédits de l’Ina. Sur France Culture, à minuit.