Opéra: Jules Massenet, entre luxure et sainteté

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En 2012, on célèbre l'année Massenet (1848-1912), compositeur de nombreux opéras inspirés par le symbolisme et qui n'ont pas manqué d'affoler certains bien-pensants de l'époque.

En 2012, on célèbre l’année Massenet (1848-1912), compositeur de nombreux opéras inspirés par le symbolisme et qui n’ont pas manqué d’affoler certains bien-pensants de l’époque.

Beaucoup d’œuvres de Jules Massenet sont inspirées par le courant symboliste, aujourd’hui désuet et un peu kitsch (notamment en peinture) mais qui, à son époque, fût souvent jugé délétère et sulfureux. Ce mouvement, au parfum de scandale un peu éventé, mettait en effet souvent en scène le conflit entre le sentiment religieux et l’appel des sens. C’est pour cela qu’il suscita des remous dans les consciences de l’époque et c’est aussi pour cela qu’il nous fait sourire aujourd’hui…

Dans ce droit fil, les premiers opéras de Massenet abordent des sujets ésotériques, où l’amour et la spiritualité ne font pas toujours bon ménage. Ainsi, dans Le Roi de Lahore, le héros, Atim, parvient à la renaissance grâce à la clémence du dieu Indra, mais doit partager la forme mortelle de son aimée.

http://www.youtube.com/watch?v=2AIxD4TnnIE
‪Si vous ne pouvez pas voir la vidéo ci-dessus, cliquez sur Roi de Lahore – Indra scene‬

Un peu plus tard, avec Esclarmonde, Massenet nous présente une princesse byzantine magicienne, qui, à l’instar de Lohengrin, ne peut révéler à personne son identité et n’accepte l’amour et l’étreinte du chevalier Roland qu’à la condition que celui-ci fasse le vœux qu’il ne cherchera jamais à savoir le nom de sa bien-aimée. La coquine a de la suite dans les idées:

«Je resterai voilée… il ne pourra me voir
Mais par de brûlantes caresses
par des baisers tout puissants
Je charmerai son cœur, je troublerai ses sens
Il connaîtra par moi de si douces ivresses
Qu’il ne souhaitera jamais d’autres tendresses»


‪Si vous ne pouvez pas voir la vidéo ci-dessus, cliquez sur Joan Sutherland – Esclarmonde (1)‬

Avec Hérodiade, Massenet métamorphose de façon surprenante la Salomé lubrique et cruelle de Wilde et de Richard Strauss en vierge vertueuse et chaste, dont Saint Jean-Baptiste tombe amoureux sans jamais la toucher.

http://www.youtube.com/watch?v=eFTNRDihvZQ
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On se rappellera que Grisélidis, œuvre tombée dans un total oubli, fut le prénom adopté dans les années 70 par la porte-parole haute en couleur du mouvement des travailleuses du sexe indépendantes, Griselidis Real, dont je vous recommande chaudement la lecture des mémoires (Carnet de bal d’une courtisane, Gallimard, Minimales, 2005). Griselidis, fable du Moyen-Age reprise par Boccace dans le Décameron puis par Perrault, est l’histoire d’une bergère dont tombe amoureux le hobereau local, qui ne consent toutefois à l’épouser qu’au terme d’une cruelle série d’épreuves auxquelles participe un diable lubrique et tentateur.

Mais il faut attendre Manon pour que les choses se pimentent un peu, notamment au cours de la célèbre scène de Saint Sulpice: le chevalier Des Grieux, sur le point de prononcer ses vœux, est séduit par les charmes envoûtants de Manon, qui l’entraîne une nouvelle fois vers le stupre et la luxure.

http://www.youtube.com/watch?v=EaSDaEo_4r0
‪Si vous ne pouvez pas voir la vidéo ci-dessus, cliquez sur HYE WON NAM Massenet Manon Adieu notre petite table‬

Le pompon, c’est quand même Thaïs: un moine sybarite, Athanaël, persuade une prostituée insolente de renoncer à ses débauches pour le suivre sur la voie de l’ascèse. Sans que l’on comprenne vraiment pourquoi, Thaïs se laisse convaincre, revêt la robe de bure et le cilice et gagne aussitôt la sainteté. Mais Athanaël, bouleversé par la contemplation fétichiste des petits pieds ensanglantés de la courtisane, se trouve subitement submergé par une violente poussée hormonale et poursuit de ses assiduités la prostituée repentie pour finalement s’évanouir dans une extase lubrique.


‪Si vous ne pouvez pas voir la vidéo ci-dessus, cliquez sur THAÏS de Jules Massenet (2006-07)‬

Tout cela serait vraiment comique s’il n’y avait pas le génie mélodique de Massenet qui sauve le tout. Il est vrai que ce grand amateur de femmes connaissait bien son sujet.

Je ne peux résister au plaisir de citer quelques critiques de l’époque.

Eugène de Solenière, à propose de Massenet: «Spécialiste des excitements, peut-être inventera-t-il de nouvelles ivresses, peut-être (lui qui plus que tout autre légitima l’axiome que la musique est une masturbation de l’oreille) saura-t-il accoupler les sons et violer les harmonies de si neuve manière, de si persuasive façon, qu’il en naîtra un inconnu de jouissance, le je ne sais quoi d’un Kama-Soutra quintessencié».

Milhaud, critique à la Gazette de France : «La muse de M. Massenet est une femme étrange, parée et fardée à outrance, au regard doux et suspect, exhalant de dangereux parfums, dont le rire se mouille de larmes et dont les larmes n’ont rien de sincère; une charmeuse à qui l’on résiste péniblement mais que sagement l’on redoute, une hystérique dont les transports restent gracieux, une amoureuse dont les tressaillements sont des frissons de fièvre et dont le chant de volupté semble inspiré par le délire morbide ou le torturant cauchemar».

Laissons le dernier mot au très regretté abbé Bethléem, obscur auteur de livres édifiants condamnant les spectacles. À propos d’Hérodiade : «à lire cette partition, à l’entendre, on se rend compte que le blasphème dont la poésie s’est rendue coupable est consommé par la musique. Quant à Manon, elle peut procurer à la jeunesse des exemples pernicieux et des émotions coupables et la musique de Thaïs se révèle extrêmement voluptueuse, parlant plus aux sens qu’à l’âme, et bien faite pour éveiller en nous les mauvaises langueurs».

Bref, plein d’excellentes raisons de redécouvrir l’œuvre de Massenet!

En partenariat avec JefOpera.