Alice de Wet For Her: «En France, il n’y a pas encore de démarche communautaire dans le mode d’achat»

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Wet For Her, l'entreprise de sextoys par et pour les filles qui aiment les filles, vit depuis sa création en 2009 une vraie success story. Interview de l'une des fondatrices.

Wet For Her, l’entreprise de sextoys par et pour les filles qui aiment les filles, vit depuis sa création en 2009 une vraie success story. La petite société française compte aujourd’hui quatre personnes, s’autofinance et s’est implantée outre-Atlantique où les ventes et la reconnaissance sont au rendez-vous.

Alice, l’une des fondatrices, a accepté de répondre aux questions de Yagg Pro.
D’où est venue l’idée de créer Wet For Her? L’idée est venue tout simplement d’un constat. Je cherchais un sextoy et les seuls qui m’étaient proposés dans les magasins ou sur internet étaient de forme phallique. Même si aujourd’hui on en trouve des plus design, il y a toujours quelque part cette forme de sexe masculin. Même chose, à chaque fois qu’on tape «sextoy lesbien» sur internet, on ne tombe que sur des sites pornos. Je me suis dis que c’était dommage qu’il n’y ait rien en terme d’offre pour les filles qui préfèrent les filles, à part des sextoys en forme de sexe masculin, alors qu’une grande partie n’en veut pas. À la base, c’est donc d’un constat en tant que consommatrice qu’est née l’idée de créer des produits pour elles, mais aussi l’envie de changer un peu l’image sur internet de ce mot «lesbien» qui se retrouve sur à peu près tous les sites pornos de la Terre.

Avez-vous rencontré des difficultés au commencement de Wet For Her, d’ordre financier par exemple? Dès qu’on monte une société qui a un rapport avec le sexe, on ne trouve pas de banque pour mettre le système de paiement en ligne, par exemple. Elles refusent toutes. On ne reçoit aucune aide parce que tout le monde associe le sextoy au porno et les gens ne veulent pas avoir affaire à ça. Donc c’est très difficile de se lancer là-dedans, mais après, on trouve au fur et à mesure des gens qui veulent bien vous aider à monter le projet. Au début, les gens sont très hostiles, même si maintenant deux, trois ans plus tard, avec les nouvelles chaînes de magasins de type «love stores», les mentalités changent un peu. Les gens se rendent compte que les sextoys, ce n’est pas forcément pornographique, que ce sont des jouets pour adultes, c’est plutôt amusant, c’est pour le développement durable du couple.

Quelle est l’importance de la vente en ligne pour Wet For Her? Elle est indispensable, mais comme je l’ai dit, c’est très difficile de trouver une banque. En fait, la vente en ligne ne représente que très peu de ventes. On ne veut pas non plus trop pousser notre site internet, parce qu’on a notre propre distributeur et on ne veut pas le court-circuiter.

Selon vous, comment Wet For Her a réussi à se démarquer dans le secteur des sextoys? On a construit la société autour de la marque, c’est-à-dire qu’on voulait la placer en premier, et seulement ensuite les sextoys. En général, les sociétés qui font des sextoys testent plutôt leurs produits, et seulement après leur marque, et les gens achètent les produits mais ils ne savent même pas de qui ça vient et qui les fabrique. Ça ne crée donc pas d’attachement à la marque. Nous, on voulait justement que la communauté y soit attachée. Nos toys s’appellent One, Two, Three, Four, Five, mais c’est toujours en référence à Wet For Her. Pour nous, c’est vraiment la marque avant toute chose.

La stratégie était donc de construire une image de marque avant tout le reste? Exactement. On veut que Wet For Her soit la référence en terme de sextoys pour les lesbiennes du monde entier. Dans dix ans, on veut qu’une lesbienne qui cherche un sextoy, qui a envie de s’amuser, d’avoir de nouvelles idées, elle se dise «je vais sur Wet For Her», sans forcément aller dans d’autres endroits où elle trouvera des choses un peu bas de gamme.

Pensez-vous que cela a inspiré d’autres marques qui se sont créées après vous? Il y a des marques assez fortes dans le marché du sextoy, mais elles ne véhiculent pas vraiment un message comme le fait Wet For Her. Nous, on a choisi de prendre un marché niche, les distributeurs nous le disent. Mais d’un autre côté, ça permet de fidéliser notre clientèle. D’autres sociétés le font aujourd’hui, il y a de nouveaux arrivants qui viennent du marketing ou de la communication et qui créent leur boîte de sextoys et eux ont à peu près la même approche. Alors qu’il y a peut-être cinq ou six ans, les marques de sextoys ne cherchaient pas à fidéliser une clientèle, on n’était pas encore dans le boom du sextoy ou des «love shops» que l’on connaît aujourd’hui.

Vous êtes une société française très présente aux États-Unis, comment ça se gère? On a d’abord lancé Wet For Her en France, puis finalement on est parties très vite aux États-Unis parce qu’on s’est rendues compte que le marché américain était beaucoup plus réceptif à des produits uniques et nouveaux. En France, on aime bien acheter ce qu’on connaît, mais pour la nouveauté, il nous faut plus de temps. Les Américains, c’est un peu l’inverse, du coup, ça a marché tout de suite, ça a beaucoup plus décollé. Gérer le fait d’être à la fois en France et aux États-Unis, c’est beaucoup d’allers-retours, de problèmes de logistique, de traduction de textes, de vision. Ce sont deux marchés très différents.

Vous aviez déjà eu une nomination aux AVN O Awards en 2011, et finalement le 11 janvier dernier, les X Biz Awards 2012 [cérémonie qui récompense les professionnel-le-s de l’industrie du sexe] ont décerné à Wet For Her le prix de la «New Pleasure Products Company of the Year». C’est une consécration, cette récompense américaine? Oui, Wet For Her était nominée dans cette catégorie de la meilleure nouvelle société avec cinq autres entreprises. Je crois que c’était la première fois qu’une entreprise française était récompensée à cette cérémonie. C’était en tout cas la première fois pour une entreprise homo. Une sorte de coming-out, en fait! Une telle récompense, ça permet autant d’inscrire la marque dans cette industrie que de faire connaître Wet For Her auprès du grand public. C’est aussi une façon de faire avancer une image de la communauté, de montrer qu’une marque lui est dédiée.

S’implanter sur le marché américain, c’était une volonté dès le départ? Ça s’est fait par hasard. On ne s’est pas dit «Allons attaquer le marché américain!» parce que ça fait quand même très peur! C’est en allant à New York en vacances que, petit à petit, les portes se sont ouvertes et on a continué à y retourner. Et deux ans plus tard, on y est toujours.

Quels sont vos projets pour l’Europe? On va travailler une nouvelle gamme de toys vibrants, mais pas forcément pénétrants, c’est-à-dire qu’on va essayer d’arrêter de faire tout ce qui est harnais, gode-ceinture, etc., qui reste dans les classiques que tout le monde trouve partout. Maintenant il reste beaucoup d’autres idées à développer pour les filles, plus en termes de jeux à deux, par exemple. Toutes ne veulent pas forcément un toy pénétrant et c’est ce qu’on va développer en 2012, de l’unique et du nouveau. On sait que les Américaines attendent ça avec impatience, on verra si les Françaises seront au rendez-vous ou s’il faudra d’abord commencer par les États-Unis et après revenir en France.

Wet For Her a-t-elle été touchée par la crise? Oui, on sent que le porte-monnaie n’est pas extensible, que les filles font des choix. Ça se ressent pendant les soldes de janvier, par exemple. C’est moins flagrant aux États-Unis où l’achat est plus souvent orienté par rapport à une cause. Là-bas, on sait que les filles achètent parce qu’elles savent que c’est créer par des lesbiennes pour des lesbiennes. Elles choisiront la marque pour ça, bien évidemment si les toys sont de bonne qualité. En France, il n’y a pas encore cette démarche communautaire dans le mode d’achat, on fait moins attention. L’Américaine est vraiment concernée, elle fait attention à qui elle donne de l’argent par son mode d’achat.

Comment expliquez-vous ce phénomène? En France, je crois qu’on a un problème avec l’argent. Les Américains savent que l’argent a un pouvoir. En achetant des produits de sociétés qui nous concernent, que ce soit écologique, lesbien, gay, ou pour les animaux, ça permet à une société de gagner plus d’argent, de se développer, de prendre des pages de pub ou de faire des événements dans votre communauté. Ça permet d’alimenter ça. En France, je ne sais pas pourquoi, j’ai l’impression qu’on a du mal à l’appliquer au jour le jour. Une marque aux États-Unis qui s’afficherait comme étant raciste, on peut être sûr qu’elle aura des problèmes financiers, parce que les gens vont la bouder. En France, les gens font moins attention à ça et je trouve ça dommage pour la communauté lesbienne française, parce qu’en ayant un comportement d’achat plus responsable, ça permettrait d’avoir plus de pouvoir, plus de lobbying. Si une société communautaire gagnait de l’argent, elle pourrait subventionner tout ça derrière. Aux États-Unis, ils ont très bien compris ce système de lobbying et d’argent, et en France, je crois qu’on ne veut pas le voir.